Je me tenais au bord de la zone sûre et regardais le passage qui montait.
« Est-ce que je dois vraiment y aller ? »
C’était une question raisonnable. L’étage un m’attendait au-dessus, avec la même patience que toujours — celle d’une chose qui n’avait pas besoin d’attendre, puisqu’elle n’allait nulle part. Je savais exactement ce qui s’y trouvait. Les Décharnés. Je me souvenais de cet étage plus clairement que de tous les autres, parce que c’était le premier où j’étais allé, au début de tout ce qui pouvait bien tenir lieu de commencement, et que j’y avais perdu près d’un millier de fois la vie avant d’apprendre à ne plus y mourir régulièrement.
Ils avaient une silhouette humaine. C’était ce qui m’avait pris le plus longtemps à accepter. Ils se tenaient debout, avaient deux bras et deux jambes, et se déplaçaient assez vite pour que, la première fois que j’en avais rencontré un, je n’aie pas compris ce que je voyais avant qu’il ne soit déjà sur moi. Leurs yeux étaient anormaux, enfoncés et secs, et certains portaient des armes. Ce détail faisait de l’étage un un endroit plus problématique qu’un simple bâtiment hanté n’aurait dû l’être.
Avec une épée, je pouvais tenir ma position. Avec une hache, il m’était arrivé d’en fendre deux d’un seul coup, ce qui était assez satisfaisant. Dans l’ensemble, la voie de l’Archer s’était révélée la plus efficace. L’étage comptait plusieurs points en hauteur, d’anciennes structures de pierre avec des corniches surélevées et des balcons effondrés, et j’avais appris à en tirer parti. Une tour se dressait à côté du cimetière.
Le principal problème, c’était les munitions.
Les flèches s’épuisaient plus vite que les Décharnés et, tôt ou tard, je devais redescendre pour achever les survivants à la main. Autant dire que l’altitude ne m’apportait alors plus grand-chose.
Cette fois, j’y allais avec un bâton.
« Est-ce que j’aurai seulement des sorts ? » marmonnai-je, pas assez fort pour parler à quelqu’un, mais pas assez bas pour que ça reste tout à fait dans ma tête.
Je n’en savais rien. Le portrait du Mage n’était accompagné d’aucun tutoriel. Les sorts devaient bien être quelque part, sinon à quoi servait cette classe ? Mais je ne savais pas s’ils étaient accessibles dès le niveau un ou bloqués jusqu’à ce que j’atteigne un certain seuil. Je le découvrirais comme je découvrais la plupart des choses dans cette tour : en avançant et en observant les conséquences.
« Quel est le pire qui puisse arriver ? Je meurs. »
J’avais lu un mot qui désignait l’attitude suggérée par cette phrase. Nihilisme. Je l’avais trouvé lors du troisième ou du quatrième cycle, dans un livre d’un étage intermédiaire. Le texte était imprimé sur un parchemin fin, d’une écriture qui témoignait clairement du sérieux avec lequel son auteur prenait la plume. Le même livre décrivait le chagrin d’une façon qui m’avait vraiment touché. Après l’avoir lu, j’étais resté un moment à y réfléchir, à retourner la définition dans ma tête et à conclure qu’elle était juste.
Mais ce n’était pas le sujet.
L’écran apparut avant que j’aie fini ma réflexion.
« Attention. La zone sûre expirera dans une minute. »
« D’accord », répondis-je.
J’ouvris la sélection de classe par une commande silencieuse. L’écran se déploya devant moi, plus large que celui du statut, et les portraits s’alignèrent bien proprement.
[SÉLECTION DE CLASSE]
Guerrier : maîtrisé. Chevalier : maîtrisé. Assassin : maîtrisé. Archer : maîtrisé. Berserker : maîtrisé. Enchanteur : maîtrisé. Samouraï : maîtrisé. Moine : maîtrisé
[Catégorie magique : inexplorée.]
[Avis du système : vous avez épuisé 97 % des voies de classe répertoriées.]
[Voie recommandée : Mage]
[Raison : c’est la seule voie restante qui puisse accueillir les connaissances que vous avez accumulées.]
[Souhaitez-vous commencer ?]
Le système ne m’avait jamais rien recommandé auparavant. Il affichait des informations, confirmait les morts, annonçait les transitions entre les étages et gardait ses opinions pour lui. C’était nouveau.
« Accueillir les connaissances que j’ai accumulées », répétai-je intérieurement.
Je ne savais pas exactement ce que ça signifiait. Le système n’avait pas l’habitude d’expliquer son raisonnement, et j’avais appris à ne pas m’attendre à davantage de précisions. Mais cette formulation suggérait quelque chose qui ne m’était pas venu à l’esprit : la classe de Mage n’était peut-être pas seulement la dernière option de la liste. Elle convenait peut-être précisément à ce que le système estimait que j’étais devenu, après cinquante-deux mille morts et huit classes maîtrisées. Soit c’était vraiment important, soit le système haussait les épaules et appelait ça une recommandation.
Dans les deux cas, la réponse était oui.
Je tendis la main et la passai à travers le portrait du Mage. La silhouette sur l’image sembla dériver légèrement vers moi au contact de mes doigts, à moins que ce ne fût la distorsion visuelle habituelle de la sélection de classe. Le mana se déversa en moi avec cette sensation familière : une pression légère et sans poids qui accompagnait toujours l’enregistrement d’une nouvelle classe. Je l’avais ressentie assez souvent pour la reconnaître, comme je reconnaissais la lumière grise de l’étage zéro ou le bruit de l’étang.
Quelque chose se matérialisa dans ma main droite.
Je baissai les yeux. Un bâton de bois lisse, au grain et à la texture identiques à ceux des étagères de l’étage trois, où se trouvaient les archives de l’humanité. Je connaissais bien cette texture. J’avais passé une bonne partie de mon temps là-bas à faire glisser ma main le long des étagères pendant que je lisais. Apparemment, la personne qui avait fabriqué le bâton avait utilisé le même matériau. Ou alors le bois était simplement du bois et je faisais des liens qui n’avaient pas lieu d’être.
Un chapeau se posa sur ma tête. À large bord, il était un peu plus lourd que prévu. Une robe se déplia autour de moi, assez longue pour m’arriver aux chevilles et taillée de façon à laisser penser qu’elle n’était pas faite pour quelqu’un qui aurait à courir.
Je restai immobile un instant pour faire le point.
Je me sentais faible, mal fichu sur le plan physique, et je compris que mes statistiques physiques étaient basses.
Sous la robe, mes bras me paraissaient bien moins utiles qu’une trentaine de secondes plus tôt. Ma prise sur le bâton était bonne, mais tout le reste semblait avoir diminué.
« Ça va être pénible », constatai-je.
Ce n’était pas une nouvelle. J’avais déjà décidé de le faire avant de choisir la classe. Cette évaluation ne faisait que confirmer ce que je savais.
L’avertissement de la zone sûre pulsa de nouveau.
[Expiration imminente de la zone sûre.]
« Je me ferais déchiqueter en un instant, pensai-je. Ces goules de l’étage un n’auraient même pas besoin de faire d’effort. »
Je ne ferais pas le poids face à ces humains, surtout en tant que Mage.
Un souvenir refit surface, glacial et sombre.
Je secouai la tête et m’efforçai de penser à autre chose.
Les humains…
C’étaient les êtres les plus dangereux de cette tour, et pas à cause de leur force. Certains étaient, statistiquement parlant, bien plus faibles que le Chevalier noir de l’étage quinze.
Non. Ils étaient dangereux parce qu’ils n’obéissaient à aucun schéma.
Tout ce que je savais sur la survie dans cette tour reposait sur la conviction qu’il existait des schémas, que chaque ennemi avait des habitudes, des faiblesses et des règles qu’on pouvait observer et comprendre.
Les humains n’en avaient aucun.
Le premier humain que j’avais rencontré était aussi le premier à me faire comprendre que je n’en étais pas un.
C’étaient des combattants exceptionnels.
Rusés, adaptables et intelligents. Dès que je baissais ma garde, ils en profitaient.
Mais ce n’était pas le pire.
Quand je vainquais un adversaire, je passais à autre chose.
Ça ne servait à rien de s’attarder sur les morts.
Les morts devaient rester morts.
C’était, au moins, le seul respect qu’on pouvait leur témoigner.
Les humains ne partageaient pas cette conviction.
Même maintenant, j’avais du mal à comprendre ce qui s’était passé.
Ils ne m’avaient pas vaincu. Ils m’avaient massacré comme on aurait dépecé un animal.
Ils m’avaient tranché les membres un à un et les avaient mis dans des sacs en parlant de leur « prix », comme si je n’étais pas un être vivant, mais un objet rare à collectionner, à vendre et à admirer.
Ils m’avaient arraché les yeux.
Ils m’avaient tranché la langue.
Et le pire n’était pas leur cruauté.
C’était de savoir qui l’avait exercée.
Celles qui semblaient le moins capables de violence. Celles qui portaient des robes, tenaient des bâtons et se disaient prêtresses de l’humanité. Celles qui prétendaient représenter quelque chose de divin et de juste étaient celles qui dissimulaient les intentions les plus abjectes.
Même ceux qui semblaient saints pouvaient cacher des motivations inavouables.
L’écran du système m’avait attribué la race des Dévas. J’avais enregistré le terme comme une classification de plus, un mot vide de sens puisque je ne savais pas ce qu’était un Déva.
Pourtant, les humains de l’étage trente lui avaient donné un sens. Dès qu’ils m’avaient vu, ils avaient su.
Ils m’avaient regardé et avaient immédiatement compris que j’étais différent. Leur réaction avait été instantanée. Absolue.
Jusque-là, je n’avais jamais envisagé que mon apparence puisse trahir ma nature. D’après les archives sur la physiologie humaine de l’étage des archives, j’avais supposé que je leur ressemblais assez pour passer inaperçu.
Je m’étais trompé.
Je n’avais jamais été des leurs.
J’essayai de penser à autre chose.
Je savais mieux que ça.
J’avais retenu la leçon. Je n’étais plus le faible que j’avais été vers la cinq-centième itération.
Non. J’étais des milliers de fois plus fort que cette version de moi-même, même si je venais de régresser à l’étage un et d’opter pour la pire classe qui soit.
J’étais toujours fort et, moi-même… je le savais sans l’ombre d’un doute.
Je chassai le passé de mes pensées et me concentrai sur autre chose.
La classe.
La classe d’Archer m’avait au moins fourni quelque chose qui ressemblait à une protection d’épaule. Je n’arrivais pas à retrouver le mot exact, un terme que j’avais lu dans un livre, à l’un des étages supérieurs. Je me promis de le chercher plus tard, puis l’oubliai aussitôt.
Le Mage n’avait rien de tout ça.
Avec ma robe, mon bâton et le peu de défense qu’offrait cette classe, j’étais à peu près aussi vulnérable qu’en entrant dans l’étage un sans rien. J’avais récemment lu une expression qui désignait cette situation. Je la trouvais si juste qu’elle me donnait envie de rire malgré tout.
« Un canard à abattre », pensai-je.
Ça n’avait aucun sens. Je n’étais pas un canard, et les canards ne s’asseyaient pas — du moins, pas d’après ce que j’avais observé de la civilisation humaine. Ils flottaient.
Cela dit, l’expression était amusante.
Un canard à abattre.
Cela voulait dire être à découvert, sans défense, avec des prédateurs prêts à fondre sur soi.
Je chassai cette idée et respirai par le nez. Les humains avaient décidément leurs expressions à eux.
À long terme, l’armure n’avait pas tant d’importance. La tour regorgeait d’équipement, dispersé d’un étage à l’autre, caché dans des pièces que j’avais déjà trouvées et que je retrouverais, dissimulé derrière des murs que seul le Pisteur me permettait de voir. Lors de précédentes tentatives, j’avais porté du matériel exceptionnel : des armes et des armures qui changeaient la donne dans des combats que j’aurais dû perdre. Le problème n’avait jamais été l’équipement lui-même, mais de le retrouver à chaque fois et de savoir qu’il devait rester deux fois plus d’objets cachés, même à présent.
Mais l’armure avait un défaut plus fondamental en tant que stratégie.
J’avais essayé assez de classes pour comprendre que la résistance et le poids de l’équipement n’évoluaient pas dans le même sens. Certaines classes, malgré leur armure lourde et leurs statistiques défensives élevées, s’effondraient plus vite que d’autres, plus légères, parce que le système intégrait leur fragilité à leurs attributs de base.
Le Moine en était l’exemple le plus frappant. J’avais essayé cette classe plus d’une fois, vêtu de la même robe que celle que je portais à présent, et découvert que mon corps y semblait plus résistant que ne le laissaient penser les chiffres. Je supportais les dégâts mieux que ne l’indiquait clairement l’écran de statut.
Mais le Moine avait son propre problème : il n’avait aucune solution contre les adversaires à distance.
Sans distance, pas de parade.
Un épéiste pouvait compenser grâce à sa maîtrise de la lame et recevait un bouclier au niveau dix pour combler cette lacune. Un Berserker pouvait foncer assez vite sur l’ennemi pour que le problème se pose rarement. Un Archer pouvait se mettre à couvert et riposter. Le Moine, lui, encaissait. Ça marchait, jusqu’au moment où ça ne marchait plus. Il lui fallait de la résistance physique et, comme toutes les classes, il avait ses inconvénients.
Et puis, la robe était orange. Je ne comprenais pas ce choix. Je jetai un coup d’œil à l’écran qui flottait encore à côté de moi tandis que je marchais vers la porte, mon bâton à la main, et en testais le poids.