Je fis apparaître le bâton arcanique depuis mon équipement stocké tout en ouvrant le grimoire. Sans même regarder, je trouvai la page vingt-six : j’en avais mémorisé l’emplacement pendant la traversée de l’escalier. Le bâton levé, le livre ouvert dans ma main libre, je poussai cent soixante-huit points de mana dans le canal d’incantation, en une seule impulsion soutenue.
[Déferlement arcanique débordant de mana]
[Puissance actuelle : niveau 3 amélioré au niveau 16 par une poussée de mana]
Le Déferlement arcanique qui jaillit du bâton n’avait rien à voir avec la technique que j’avais utilisée aux étages inférieurs.
Sa couleur passa de la décharge pâle habituelle à un violet profond, et le faisceau était si large que j’en sentis la chaleur aux bords tandis qu’il me frôlait. Il fila droit devant et percuta de plein fouet le rayon de plasma lancé par le Dévoreur de mondes. Pendant deux secondes, les deux forces s’opposèrent dans l’espace qui nous séparait, sans qu’aucune ne gagne de terrain ; l’eau sous le point d’impact se vaporisait en une colonne de vapeur ascendante.
Puis je lus l’incantation de la page vingt-six.
« Arcanes, obéissez à mon ordre. Déferlez. »
Le faisceau redoubla de puissance. Il ne prit pas lentement le dessus sur la force adverse : il la transperça, et l’énergie restante atteignit directement le nœud oculaire principal du Dévoreur de mondes. Depuis l’émergence de son corps principal, le Repérage de voie m’indiquait que c’était là la plus grande concentration de mana de toute la créature.
Je tombai à genoux.
Mon mana était à zéro. Je tenais toujours le bâton, mais il n’y avait plus rien dans le canal à faire circuler. J’avais tout dépensé en une seule décharge, et mon corps enregistra le vide comme une sensation physique bien précise : une pression creuse derrière le sternum. Mon flanc gauche, qui avait jusque-là assez bien contenu ses doléances, protesta très clairement contre ma position.
« Merde, lâchai-je pour moi-même. »
L’eau se calma lentement. À la surface s’étalait une mare de liquide jaune, visqueux et éclatant sur le reflet cosmique : les résidus biologiques des segments que j’avais détruits, mêlés aux dégâts infligés au corps principal par la surcharge. Toujours à genoux, je la regardai s’étendre et me dis que j’avais peut-être réussi.
Ce n’était pas le cas.
L’eau s’ouvrit de nouveau.
Un segment émergea.
Un seul. Pas un groupe, pas une formation : un segment isolé. Mais c’était le genre que je n’avais vu qu’à trois reprises au cours de toutes mes tentatives, et deux de ces fois-là avaient mis fin à l’essai.
C’était sa véritable forme principale : une masse verticale de vingt mètres qui s’éleva de l’eau et se redressa jusqu’à masquer entièrement le reflet des étoiles, projetant son ombre sur tout le bassin.
Sa bouche se trouvait au sommet, grande ouverte. Lorsqu’il s’orienta vers moi, le Repérage de voie révéla une structure de mana plus dense que tout ce que j’avais détecté à cet étage ou à ceux qui le précédaient.
J’étais à zéro mana. Trente-huit points de vie. Une dague dans mon inventaire et un grimoire qui nécessitait du mana pour s’activer.
« Parfait », pensai-je, sans la moindre ironie.
« C’est exactement ce que je voulais. »
Je levai les yeux vers la chose. Elle me dévisagea à l’aide du processus qui lui tenait lieu de vue, puis se jeta sur moi.
Je renversai la tête en arrière.
L’eau s’ouvrit tandis qu’elle m’avalait tout entier. L’étage changea à nouveau, je me retrouvai ailleurs, et le système annonça ce qui venait de se passer de son ton monocorde habituel.
La première chose que je sentis fut la chaleur. Pas une chaleur agréable. Celle d’un espace clos et biologique, qui s’accompagnait d’une odeur de méthane, de matières digérées et de l’aigreur caractéristique d’un estomac en activité. Je glissais à toute vitesse le long de l’intérieur du Dévoreur de mondes, sans rien à quoi m’agripper, avec vingt mètres de surface organique glissante entre moi et ce qui m’attendait au fond.
J’étais déjà venu ici. Pas volontairement. Chaque fois que j’avais fini à l’intérieur de cette créature, c’était parce que je n’avais pas réussi à éviter sa mâchoire qui se refermait, et l’expérience s’était toujours terminée de la même façon. L’acide gastrique ne tuait pas vite. On sentait d’abord les couches extérieures céder et, si l’on ne s’était pas déjà évanoui à cause de la concentration de méthane, on sentait la suite. Je n’avais aucune envie d’en dresser la liste : j’en avais fait l’expérience assez de fois pour en avoir une idée complète.
Cette fois, j’avais choisi d’être là.
« Vingt mètres, pensai-je en évaluant la distance d’après la température, qui augmentait à mesure que je descendais. Environ six secondes à cette vitesse. »
Je sortis mes deux potions de mana de mon inventaire et les bus l’une après l’autre sans interrompre ma glissade.
[Mana restauré : +80]
[Mana restauré : +80]
[Mana actuel : 160 / 300]
Cent soixante. Pas assez pour ce que je préparais. Je le savais, mais je continuai tout de même : mieux valait atteindre l’estomac avec une réserve, même insuffisante, que sans rien. Cent soixante constituait au moins un point de départ.
Je sortis de mon sac le second grimoire, celui à la couverture sombre provenant du rayon est des archives, et trouvai la page voulue au toucher tandis que les parois intérieures défilaient autour de moi. Page quarante et un. Je l’avais lue deux fois dans l’escalier entre les étages. La compétence qui y figurait exigeait un certain seuil d’attributs.
[Requis : Intelligence 104 / Sagesse 18]
Je comparai mes attributs actuels aux exigences et constatai que je dépassais largement les deux seuils. Puis je me concentrai sur la description de la compétence et laissai le système procéder à son acquisition.
Le mal de tête me frappa aussitôt. Pas une pression qui s’installait peu à peu, mais une surcharge brutale, comme si toutes les informations assimilées dans les archives avaient soudain décidé de se réorganiser en même temps. Ma vision blanchit sur les bords et mes points de vie commencèrent à baisser — pas à cause de l’acide gastrique, je ne l’avais pas encore atteint, mais sous l’effet de la tension provoquée par l’acquisition elle-même.
[Vitalité faible. Stress d’acquisition détecté.]
Je serrai les dents. Mon corps semblait vouloir se replier sur lui-même, accablé d’une faiblesse profonde, plus fondamentale que la fatigue musculaire. Et, sous cette faiblesse, quelque chose d’autre luttait avec une force inattendue. Une seconde source. Un courant étranger à toute compétence que j’avais consciemment activée, qui remontait dans mon corps, repoussait la faiblesse et me maintenait debout. Cela tenait moins de la force que du refus de céder.
[Compétence acquise : Réservoir infini (active)]
[Effet : supprime temporairement la limite de mana. Tous les coûts en mana sont prélevés sur une réserve qui s’étend. Contrecoup : drainage de vitalité actif pendant la durée de la compétence.]
L’odeur de l’acide gastrique me parvint deux secondes avant que j’en atteigne la surface.
Je levai ma dague, enroulai autour de mon avant-bras et de ma main, à l’endroit où je la tenais, le tissu déchiré de ma robe. Dès que ma peau toucha la poignée, je sentis l’aura jaune du Poing-sorcier parcourir la lame. Puis je criai l’activation assez fort pour que mes poumons en souffrent.
« Poing-sorcier ! »
[Poing-sorcier rang 2 : actif.]
« Surcharge arcanique. Réservoir infini. Puissance maximale. »
[Surcharge arcanique : active.]
[Réservoir infini : actif.]
[Limite de mana : supprimée. Prélèvement actuel : en expansion…]
Ce qui arriva à la dague ne correspondait à aucune notification système que j’eusse déjà vue.
[Amélioration du niveau de dague ordinaire 3…]
[Erreur 404.]
[Erreur 404.]
[Traitement en cours…]
La lame passa du jaune à une couleur que je ne savais pas nommer, une luminescence qui semblait appartenir au système. À travers le tissu qui l’enveloppait, elle dégageait une chaleur que l’aura du Poing-sorcier n’avait jamais produite à elle seule. L’énergie qui l’alimentait puisait en temps réel dans le Réservoir infini ; autrement dit, la limite de ce que je pouvais canaliser dans une dague ordinaire de niveau trois était, pour l’instant, inexistante.
Quelque chose d’autre s’activa. Sans que je le décide.
[Avis du système : voie latente détectée.]
[Maître des nombreuses voies : déverrouillage de souvenirs de classe résiduels.]
[Classe d’assassin : déverrouillée.]
Je sentis mes yeux s’écarquiller.
« Maître des… répétai-je à voix basse. »
La classe d’assassin. Je ne l’avais plus choisie depuis plusieurs milliers de tentatives, car ses mécanismes de furtivité ne servaient pratiquement à rien contre les entités dépourvues de conscience, et on ne pouvait pas prendre le Dévoreur de mondes à revers. Mais les compétences n’étaient pas toutes liées à la furtivité.
Le système afficha celles qui venaient d’être déverrouillées.
[Silence aux mille facettes]
[Fil rouge de la mort]
[Murmure de la tombe]
[Verdict de l’ombre]
[Dernier souffle]
[Angle mort de la mort]
[Art meurtrier]
[Marcheur des tombes]
[Dernier instant]
[La Main invisible]
J’avais déjà utilisé chacune de ces compétences. Pas en tant que mage. Pas avec le Réservoir infini qui les alimentait. Pas avec le Poing-sorcier canalisé à travers une dague que le système avait apparemment cessé de considérer comme une dague.
« Oh, pensai-je. Ça promet. »
Je heurtai la paroi de l’estomac et y enfonçai la dague avant que l’acide n’atteigne mes bottes.
« Fil rouge de la mort. »