Chapitre 95
Traductions WeTried
Traductrice/éditrice : Natty
Discord : <a href="https://dsc.gg/wetried" rel="noopener noreferrer nofollow">https://dsc.gg/wetried</a>
◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 95 : Confusion - 2
──────
Cinquième Rue, dans la capitale impériale.
Vera déboucha dans la rue, où le festival aurait dû battre son plein, et écarquilla les yeux devant le spectacle qui s’offrit à lui.
« Aaaah ! »
Des cadavres ambulants, les cheveux roses flottant derrière eux, ravageaient la rue. Il y en avait déjà plus de trente rien qu’à sa vue.
Les cadavres saccageaient la rue décorée pour le festival et s’en prenaient aux passants. Certains avaient pris les armes pour les combattre, mais le combat tournait mal. Chaque cadavre était bien plus fort que les civils armés.
Vera vit l’un d’eux attaquer quelqu’un devant lui. Il dégaina aussitôt l’Épée sacrée et lui trancha la tête.
Après s’être assuré que la tête tournoyait dans les airs, Vera se remit immédiatement à courir, fauchant de son épée tous les cadavres qui se trouvaient sur son chemin.
Il les abattait sans difficulté, mais son expression restait sombre.
Je ne peux pas utiliser le Sanctuaire.
Il y avait trop de monde autour de lui. S’il déployait le Sanctuaire dans un endroit aussi bondé, ses restrictions risquaient de blesser ceux qu’il devait protéger.
Et puis, tout simplement, ils n’étaient pas assez nombreux.
Il n’y avait ici que lui, Albrecht et le comte Vaischur. Ils avaient laissé les deux Apôtres avec Rene, qui ne pouvait pas se déplacer rapidement ; ils étaient donc les seuls à pouvoir arrêter les cadavres.
La garde impériale…
Vera tourna les yeux vers le palais impérial, au cœur de la capitale.
… Ils ont dû s’y rendre.
Même depuis la Cinquième Rue, il voyait le palais impérial dévoré par un brasier rouge flamboyant.
Et s’ils s’étaient déjà débarrassés du Prince héritier ? Cette pensée le rendit encore plus fébrile.
Il brandit de nouveau son épée. Il taillada, transperça et fendit la foule des morts-vivants. Il élimina tous ceux qui se dressaient devant lui, mais n’avait pas une seconde à perdre.
Le festival se déroulait dans tous les quartiers, de la Troisième à la Dixième Rue. Et ils devaient capturer le Maître de la Tour des mages, responsable de tout cela.
La situation ne pouvait être pire.
En voyant le palais impérial brûler au loin, Albrecht prit un air désespéré.
« Mon frère… »
Ses yeux dorés tremblèrent. Sa poigne se relâcha autour de Sang pur, et son épée tomba au sol. Sous son visage ravagé par le désespoir, sa mâchoire se mit à trembler.
Voyant Albrecht paralysé par le choc, Vera se renfrogna. Il s’approcha et lui décocha un coup de poing à la joue.
Clac !
La tête d’Albrecht partit sur le côté. La violence du coup le fit basculer en arrière.
Vera claqua la langue, l’empoigna par le col et poursuivit :
« Ressaisissez-vous. Son Altesse n’est peut-être pas encore morte. »
« L-le palais impérial brûle ! Il est déjà trop tard… ! »
« Qui se trouve au palais impérial ? La garde impériale y est. L’ordre des chevaliers aussi. Et les meilleurs guérisseurs de l’Empire. »
La voix de Vera était pressante, son visage farouche.
Ce n’est donc encore qu’un gamin ?
Il deviendrait un héros, mais son jeune âge ne pouvait peut-être pas être ignoré. Il était bien trop incapable de faire face à une situation imprévue.
Vera parvint à calmer Albrecht et lui exposa le plan.
« Au lieu de rester là, courez au palais impérial. Retrouvez le Prince héritier et envoyez les gardes et les chevaliers dans les rues. Je les tiendrai jusque-là. Dès que les gardes arriveront, je partirai à la recherche du Maître de la Tour des mages. Vous avez compris ? »
Il avait fait aussi bref que possible, en ne donnant que l’essentiel. Albrecht serra les dents et hocha la tête.
Quand Vera vit la lucidité revenir dans les yeux dorés d’Albrecht, il le repoussa et lança :
« Courez. »
Vera dégaina son épée. Le pouvoir divin jaillit de tout son corps.
Avant de rejoindre un autre quartier, il devait prendre les mesures élémentaires pour limiter les conséquences. Sur cette pensée, il forma un art divin.
Formule de régénération de zone [Berceau].
Le pouvoir divin doré se répandit dans la rue et enveloppa les passants qui gémissaient.
Sentant son pouvoir divin s’épuiser à grande vitesse, Vera inspira sèchement et fronça les sourcils.
Un instant suffira.
Du moment qu’il parvenait à les maintenir en vie, Rene, qui les rejoindrait plus tard, les soignerait.
Vera contracta tous les muscles de son corps, puis s’élança.
Il prit la direction de la Quatrième Rue, d’où retentissaient depuis un moment des cris et des explosions.
* * *
Devant la casse, dans le Bas-Fonds.
Rene tremblait de tout son corps en repensant aux paroles de Vera, juste avant son départ.
« Je vais d’abord me rendre dans le quartier central pour évaluer la situation. Veuillez me rejoindre ensuite, Sainte, et vous occuper de ce qui restera. »
Vera, qui lui demandait toujours son avis et agissait selon ses souhaits, s’était contenté de l’informer de sa décision avant de partir. La situation devait être urgente.
Elle devait y aller. Au lieu de rester plantée là, elle devait se hâter d’avancer et aider Vera.
Si Vera affrontait des ennemis, elle devait au moins prier ou utiliser cette Autorité.
Mais…
« Urp… ! »
Elle n’arrivait pas à bouger.
L’odeur des cadavres qui s’accrochait encore à elle, la nausée qui lui remontait dans la gorge, les émotions qu’elle avait ressenties là-bas… rien ne voulait quitter son corps. La peur l’engloutissait tout entière et la clouait sur place.
C’était un carnage brut, comme elle n’en avait jamais connu. Son imagination, que tous avaient toujours louée, lui peignait ces scènes avec une netteté insoutenable. Un enfer fait de cadavres entassés sur des cadavres. L’odeur écœurante et le bourdonnement des insectes qui volaient au milieu d’eux.
Et si Vera n’avait pas possédé son Autorité ? Et s’il était encore resté dans ce Bas-Fonds ? Et s’il n’avait jamais essayé de changer ?
La pensée que Vera aurait pu se trouver là. La pensée que cela aurait pu arriver dans une possibilité qui lui échappait.
La peur née de ces pensées lui rongeait tout le corps. Cela ne s’était pas produit. Vera était encore en vie. Ces mots ne suffisaient pas.
« Urp… ! »
La nausée remonta. Ses pensées s’embrouillèrent. Rene serra fermement sa canne et fit un pas en avant.
Floc !
La boue éclaboussa. Au même instant, ses pensées se dispersèrent.
Elle devait y aller. Pourtant, une question suivit cette pensée.
… Si j’y vais ?
Qu’était-elle censée faire, là-bas ?
S’il y avait des blessés, elle devait les soigner. Si Vera combattait des ennemis, elle devait l’aider avec son Autorité.
C’était évident.
Pourtant, une pensée refusait de quitter son esprit.
Et si quelque chose se produisait, quelque chose qui dépassait ses capacités ?
Les secousses avaient été assez puissantes pour être ressenties jusque dans le Bas-Fonds, à la périphérie de la capitale. Vera avait dit que le Prince héritier était en danger, qu’il pouvait s’agir d’un attentat.
Pourrait-elle sauver tous les blessés là-bas ? Pourrait-elle les sauver tout en aidant Vera ?
Si elle devait choisir, si elle devait choisir entre Vera et les autres…
Ses pensées se déformaient. La peur lui écrasait le cœur.
Serait-elle vraiment capable de choisir ?
Pourrait-elle laisser des gens mourir pour sauver Vera ? Pourrait-elle faire le choix inverse ?
En serait-elle capable ?
… Non. Elle choisirait sûrement Vera. Elle aimait Vera plus que des centaines d’inconnus. Elle était humaine, après tout. Elle ferait ce choix.
Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher d’y penser, car elle craignait que ce choix ne déçoive Vera.
Elle avait peur qu’une fois tout terminé, Vera condamne sa décision.
Elle avait peur que Vera, qui poursuivait la lumière et l’avait suivie dans cette quête, comprenne qu’elle n’était pas cette lumière.
Elle avait peur qu’il l’abandonne.
C’était pour cela qu’elle se tourmentait.
« Sainte, dépêchez-vous ! »
Le cri de Rohan résonna à ses oreilles.
« Sainte ? Est-ce que ça va ? Vous avez une mine affreuse. »
La voix inquiète de Mari résonna à ses oreilles.
Enfin arrivée à la croisée des chemins, Rene entendit tout. Le cœur transformé en boue, elle avança en titubant.
Floc. Floc.
La boue éclaboussait. Sa canne vacillait en s’enfonçant dans la fange.
Ses gestes étaient mécaniques. Son corps avançait de lui-même, poussé par l’instinct inconscient de ne pas laisser voir combien son cœur était bouleversé.
Mais ses pensées revenaient sans cesse à autre chose.
Alors, devait-elle sauver les gens ?
C’était ce qu’elle voulait faire. Elle voulait tous les sauver.
Mais si Vera mourait à cause de cela, quel sens aurait eu ce choix ?
… Elle en éprouvait du ressentiment.
Elle en voulait à cette situation qui la mettait à l’épreuve. Elle s’en voulait de vaciller devant ce choix.
Le dégoût d’elle-même monta en elle. Elle haïssait ce visage sans honte qui avait dit à Vera qu’elle était sa lumière. Elle se haïssait d’être incapable de maîtriser ses propres émotions et de vaciller en pleine crise.
Tout le monde l’avait appelée la Sainte de tous, une lumière destinée à éclairer le monde, et elle avait cru l’être.
Ce ne fut qu’au moment de choisir, quand le danger se présenta vraiment à elle, que Rene s’en rendit compte.
Elle n’était qu’une enfant de dix-huit ans. Une idiote, incapable de faire autre chose que trembler devant ce qui échappait à son contrôle.
Peser une vie contre une autre et juger de leur valeur était une tâche bien trop cruelle pour une idiote comme elle.
Elle devait se reprendre, mais…
Il doit bien y avoir…
Il devait bien y avoir quelque chose qu’elle seule pouvait faire. Elle devait devenir une lumière. Ce n’est qu’ainsi qu’elle pourrait rester aux côtés de Vera.
L’angoisse qu’elle avait jusque-là refoulée éclata au grand jour.
L’obsession de devoir devenir une lumière pour pouvoir rester auprès de Vera, de ne pas pouvoir demeurer à ses côtés autrement, releva la tête au milieu de ses pensées en ruine.
Elle ne savait toujours pas ce qu’elle devait faire. Elle ne comprenait ni la foi, ni l’humanité, ni les principes.
Elle avait simplement suivi son cœur. Jusqu’ici, elle avait pu résoudre chaque problème avec ses propres capacités. Rene n’avait jamais réfléchi sérieusement à ces questions.
Elle n’avait pas essayé de faire face à l’Autorité qui lui avait été conférée.
Elle n’avait pas essayé d’en porter le poids.
Elle n’avait fait que piquer des colères d’enfant.
Pendant qu’elle faisait ces caprices, Vera était déjà allé loin devant, et elle s’était contentée de l’admirer de loin.
Elle voulait devenir quelqu’un qui le méritait. Pourtant, elle n’avait jamais agi en ce sens.
Elle n’avait pas essayé de comprendre pourquoi Vera avait été si désespéré.
Clonc.
Rene s’arrêta.
Au milieu du Bas-Fonds, dans la fange, Rene retrouva la personne qu’elle avait refusé d’affronter.
… Elle n’avait jamais voulu faire face au chagrin d’autrui.
Elle n’avait su qu’en vouloir au monde.
Elle s’était tant apitoyée sur elle-même, sur cette vie où elle avait perdu la vue et ne pouvait même pas marcher correctement sans aide, qu’elle n’avait appris qu’à se réconforter.
Quand elle s’en rendit compte, elle eut l’impression que son cœur tombait dans le vide.
Elle comprit qu’elle s’était prise pour une bonne personne.
Elle ne l’était pas.
Jusqu’ici, elle n’avait jamais agi avec bonté.
Elle n’avait fait que s’enivrer d’elle-même.
Elle s’était enivrée de l’idée de prendre soin des autres alors qu’elle-même était si pitoyable.
Sa tête tremblante s’inclina.
Ses pensées, soudain élargies, commencèrent à absorber les informations qui l’entouraient.
Elle entendit des pleurs. Des cris perçants. Elle sentit des secousses.
Comme possédée, Rene fit jaillir un pouvoir divin d’un blanc pur, l’inscrivit dans sa canne et la plaqua contre le sol.
Floc !
La canne s’enfonça dans la boue et résonna. Une onde se propagea. Elle revint vers Rene, et des informations plus précises commencèrent à se former dans son esprit.
Il restait encore des gens dans ce Bas-Fonds.
Des enfants blottis dans un coin, serrés les uns contre les autres.
Un nourrisson dans les bras d’un adulte plutôt corpulent.
Des gens qui tremblaient de peur dans les ruelles du Bas-Fonds.
Aucun d’eux ne songeait même à s’enfuir.
… Parce qu’ils n’ont nulle part où aller.
Ils avaient déjà été rejetés. Ils n’avaient plus aucun endroit où fuir.
Ils n’avaient personne vers qui se tourner pour trouver du réconfort, contrairement à elle.
Une honte profonde la submergea. Son dégoût d’elle-même enfla de nouveau.
Ses émotions tourbillonnaient.
L’idiote qui venait seulement de comprendre qu’elle n’était rien afficha un visage vide et releva la tête.
Pourquoi ?
Pourquoi était-elle venue ici ?
Pourquoi avait-elle avancé ?
Que voulait-elle faire ? Que voulait-elle devenir, pour avoir suivi cette voie jusqu’ici ?
Au moment où ces pensées surgirent,
Tic.
Le bruit d’une trotteuse retentit.
Tic.
Sa perception s’étira à l’infini.
Tic.
« Sain… »
Le cri de Rohan s’étira. Le bruit de la boue qui éclaboussait le sol dans un floc s’allongea à l’infini.
Tic.
Puis, tous les sons s’arrêtèrent. On aurait dit que le monde lui-même venait de s’immobiliser.
Tic.
Dans ce silence, le bruit de la trotteuse retentit à nouveau.
Tic.
Au milieu du silence,
« Vera, à partir de maintenant, tu t’appelleras Vera. »
Ces mots résonnèrent dans tout l’espace.
Rejoignez notre Discord : <a href="https://dsc.gg/wetried" rel="noopener noreferrer nofollow">https://dsc.gg/wetried</a>