Chapitre 92
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 92 : Oriac
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La plupart des gens le penseraient.
Qu’il fallait de la magie pour voler dans le ciel, qu’aucun être humain ne pouvait y parvenir sans elle.
Rene s’était exprimée en se fiant à cette idée reçue, mais la réponse qu’elle obtint la contredit.
« C’est possible. »
Maximilian prit la parole. Rene releva la tête. Albrecht, lui, était toujours figé sur place.
Voyant Rene pencher la tête, Maximilian s’expliqua.
« Nous mettons au point une technologie de ce genre. Elle est encore instable, puisqu’elle en est au stade expérimental, mais elle n’est pas inutilisable. Ne vous inquiétez donc pas. »
Vera comprit aussitôt de quelle technologie Maximilian parlait.
… Le Propulseur.
Un artefact magique volant et portatif. Il devait être commercialisé dans quatre ans, en même temps que l’accession au trône du Prince héritier. On le célébrait comme l’invention qui ouvrirait un nouvel horizon à l’ingénierie magique.
Il était déjà au point de pouvoir servir.
Malgré le mot « instable », Maximilian semblait si sûr de lui que l’appareil devait être déjà relativement perfectionné.
Les yeux de Vera brillèrent.
Ça rendrait effectivement la chose possible.
Ils pourraient s’approcher sans être repérés par les systèmes de détection magique d’Oriac. Comme Albrecht l’avait proposé, ils pourraient creuser depuis le sol pour pénétrer à l’intérieur et mener leur enquête.
« Combien de personnes peuvent s’en servir ? »
« Cinq. C’est tout ce dont nous disposons pour l’instant. »
Cinq. En supposant qu’il porte Rene, ils pourraient emmener quatre Apôtres, Albrecht et le comte Vaischur.
Alors que Vera faisait ses comptes, Rene, qui avait suivi leur conversation, déglutit et prit la parole.
« Ce n’est pas dangereux, n’est-ce pas ? Et si l’appareil tombait en panne d’un coup et qu’on s’écrasait au sol… ? »
Son inquiétude était légitime. Après tout, ils allaient voler. Il devait sûrement exister une sorte de dispositif de sécurité. Pourtant, Maximilian répondit d’un ton détaché :
« Dans ce cas, vous tomberiez, tout simplement. Que pourriez-vous faire d’autre ? »
« … Pardon ? »
« Mon frère veut dire que seuls les gens assez solides pour ne pas se blesser en tombant devraient monter là-haut. »
Albrecht avait enfin repris ses esprits et apporta cette précision.
« Ah… »
Un sourire gêné apparut sur les lèvres de Rene. Elle ne put s’empêcher de penser une nouvelle fois que ces deux-là ressemblaient aux jumeaux.
Maximilian, qui ne semblait pas s’en rendre compte, poursuivit sur le même ton :
« Je pense que les préparatifs prendront environ deux semaines. »
« Ce sera donc après le début du festival. »
« C’est exact. Y a-t-il autre chose que nous devrions garder à l’esprit d’ici là ? »
Rene réfléchit un instant, puis s’exclama soudain :
« Ah ! »
« Il y a quelqu’un au Royaume sacré qui pourrait savoir quelque chose sur le Maître de la Tour des mages. Je lui ai écrit, et je vous informerai dès que j’aurai reçu une réponse. Cela pourrait nous aider. »
« Ah, vous voulez parler de cet homme, Trevo ? Celui que le Maître de la Tour des mages a mentionné tout à l’heure, dans le couloir. »
Ce fut Albrecht qui répondit. Il hocha la tête, un petit rire lui échappant.
« Il sait peut-être effectivement quelque chose. L’attitude du Maître de la Tour des mages quand il a parlé de lui était plutôt suspecte. Une telle obsession… J’ai presque cru que le Maître de la Tour des mages en était amoureux. »
À ces mots, le visage de Vera se crispa.
« … Trevo n’avait que cinq ou six ans à l’époque. Et le Maître de la Tour des mages avait déjà plus de cent ans. »
« Je comprends. Mais quel rapport avec l’amour ? Il existe sûrement des amours de ce genre dans le monde. »
À la réponse taquine d’Albrecht, accompagnée d’un sourire radieux, Rene frissonna.
« … Quelle honte. »
Le mot lui échappa avant qu’elle puisse le retenir.
Crac. Le visage d’Albrecht se fendilla.
* * *
Une autre semaine passa après leur visite au palais impérial.
Il n’y eut aucune disparition durant cette période.
C’était une preuve circonstancielle suffisante pour désigner le Maître de la Tour des mages comme responsable des disparitions.
Dans le calme qui précédait la tempête, Rene et les autres se réunirent dans le petit salon du comte et ouvrirent la lettre de Trevo.
En voyant le nombre de feuilles, Vera se renfrogna.
« … Il y a facilement plus de dix pages. On dirait que Trevo a quelque chose derrière la tête. »
« Vous pourriez nous la lire ? »
Rene paraissait tout aussi tendue.
Vera acquiesça et commença par la première page.
« Sainte, j’ai bien reçu votre lettre. J’ai été si surpris d’en recevoir une de votre part ! Ah, comment allez-vous, Sainte ? Les jumeaux ont le moral au plus bas ces derniers temps… »
Vera s’interrompit. Rene pinça également les lèvres.
« … Vera. »
À ces mots, Vera tourna les pages d’un geste raide.
Les salutations entamées à la première page ne s’achevaient qu’à la quatrième. Puis venaient encore cinq pages de bavardages interminables. Vera fit défiler les feuilles à toute vitesse, à la recherche du sujet de la lettre, et le trouva dans le dernier paragraphe de la dernière page.
Frouisse.
La feuille se froissa dans la main de Vera. Son visage aussi.
Imaginer Trevo en train d’écrire cette lettre, avec neuf pages et demie d’introduction pour un seul paragraphe de véritable contenu, fit monter la colère en lui.
À son retour au Royaume sacré, il allait devoir donner une bonne correction à Trevo.
Sur cette pensée, Vera poussa un profond soupir et ne lut que la conclusion.
« … Lorsque j’étais à la Tour des mages, le Maître de la Tour était absorbé par des recherches sur les origines de la vie et des espèces. D’après ce que j’ai entendu, cela a probablement un lien avec ces recherches. C’est regrettable. Le Maître de la Tour a enfin franchi une limite qu’il n’aurait jamais dû dépasser. »
Les origines de la vie et des espèces. Tous ceux qui se trouvaient là se rappelèrent les cadavres découverts dans le Bas-Fonds.
Leurs soupçons se transformaient peu à peu en certitude.
Le Maître de la Tour des mages avait-il enlevé des gens et les avait-il transformés en ces créatures pour étudier les espèces ?
Alors que Rene s’apprêtait à exprimer sa colère, Vera poursuivit sa lecture.
« … Pour mener des recherches aussi secrètes, le Maître de la Tour des mages a probablement utilisé le laboratoire situé au niveau souterrain de la Tour. C’est un étage secret que seuls connaissent quelques rares membres de la Tour des mages, dont le Maître de la Tour. Si vous comptez enquêter, je pense que vous devriez vous y rendre directement. »
La nouvelle était pour le moins surprenante.
Rene murmura :
« … Comme ça tombe bien, nous sommes justement en train de creuser par-dessous. »
« Oui, nous devrions en informer la famille impériale. Je vais en parler au comte Vaischur. »
« Faites donc. »
La décision fut rapidement prise. Vera tendit la lettre à Mari et Rohan, assis à côté de lui jusque-là, et tous deux quittèrent la pièce.
Une fois seuls, Rene s’adressa à Vera.
« … Il nous reste une dizaine de jours. »
« Oui. Avec le début du festival, les rues seront animées et moins de gens traîneront dans le Bas-Fonds. Le moment est bien choisi. »
Tout à coup, Rene sentit une boule lui serrer la poitrine.
Ce n’était pas la peur d’affronter volontairement le danger. Ni l’angoisse de se demander si elle réussirait.
« Vera. »
« Oui, Sainte. »
« Je ne vous le pardonnerai pas si vous agissez seul. »
Elle s’inquiétait simplement pour Vera.
C’était la seule raison pour laquelle sa poitrine lui semblait si oppressée.
Les mots de Rene firent trembler le bout des doigts de Vera. Il baissa alors la tête et répondit :
« Je m’en souviendrai. »
« Promettez-le-moi. »
Rene tendit la main. Elle avait le poing fermé, à l’exception de son petit doigt, dressé.
« Promettez-moi de ne jamais vous précipiter dans le danger sans rien me dire. Promettez-moi que, si vous n’avez pas le choix, vous me préviendrez. »
Elle aurait voulu lui dire de ne pas y aller seul, mais Rene le savait.
En cas d’urgence, elle ne pourrait pas l’aider. Si un combat éclatait, elle ne ferait que le gêner. Aveugle, elle serait plus utile à Vera en restant à l’écart du champ de bataille.
C’était pour cela qu’elle lui faisait cette demande.
Elle pouvait comprendre qu’il la laisse derrière lui pendant un combat, mais elle voulait au moins qu’il la prévienne avant de partir.
Ainsi, elle pourrait prier pour Vera. De cette manière, au moins, elle pourrait lui venir en aide.
Vera fixa le petit doigt blanc de Rene, puis accrocha le sien au sien.
« Je vous le promets. »
Vera savait que c’était son propre karma qui poussait Rene à le presser d’un regard si inquiet. Pour la rassurer, ne serait-ce qu’un peu, il fit appel à son Autorité afin de sceller cette promesse.
« Si je dois affronter le danger seul, je vous le dirai avant, Sainte. »
Une lueur dorée de pouvoir divin s’éleva autour de leurs petits doigts entrelacés.
* * *
Le festival commença.
La capitale impériale était noire de monde et débordait d’activité.
Les marchands envahissaient les rues de leurs étals, tandis que les touristes se regroupaient et défilaient devant eux en longues files, comme des nuées de fourmis. Le bruit et l’animation régnaient partout.
Pourtant, il existait un endroit que cette ambiance n’atteignait pas : le quartier résidentiel des gens du peuple les plus pauvres, qui commençait à la onzième rue.
Les onzième et douzième rues n’étaient presque pas touchées par le festival. Elles étaient comme d’habitude, quoique un peu plus calmes. La plupart de leurs habitants étaient sortis pour voir les festivités.
Cela arrangeait le groupe. Il pourrait se déplacer sans trop attirer l’attention.
Floc.
L’eau boueuse éclaboussa les pas de Rene. Sous ses pieds, le sol collait ; elle fronça légèrement les sourcils, puis reprit contenance.
C’était sa deuxième visite au Bas-Fonds.
Une fois arrivée au point de rendez-vous convenu avec Albrecht, Rene s’adressa à lui.
« Les préparatifs sont-ils terminés ? »
« Ah, vous voilà. Il ne nous reste plus qu’à partir. »
Albrecht lui répondit avec un sourire.
Son regard passa sur Vera, Rohan et Mari, qui étaient venus avec Rene.
« Quelle force rassurante ! La moitié des Apôtres du Royaume sacré est ici. Même si un combat éclate, il sera difficile de perdre. »
« Oh, je suis seulement venue parce que je ne pouvais pas laisser mon mari partir seul. Inutile de tant me complimenter. »
La réponse chaleureuse de Mari fut suivie par la question de Vera.
« Comment allons-nous creuser ? La terre ne peut pas être uniquement composée de terre. »
« Nous avons une excavatrice. C’est aussi un prototype, mais elle devrait suffire à creuser un trou assez grand pour laisser passer des gens. »
Tout en parlant, Albrecht tapota la machine cachée derrière lui, qui faisait à peu près la taille d’un homme adulte.
« J’ai reçu la lettre. Après l’avoir lue, mon frère et moi avons réduit le nombre d’emplacements possibles pour le laboratoire souterrain. Nous avons trouvé la réponse plus facilement que prévu. »
Albrecht désigna Oriac, qui flottait dans le ciel. Plus précisément, son bord oriental, où s’accrochait une quantité particulièrement importante de terre.
« C’est l’endroit le plus probable. Nous creuserons donc là. »
« Compris. »
« D’abord, mettez tous ceci. Je vais vous montrer comment vous en servir. »
Clic !
Au bruit d’un mécanisme qui s’enclenchait, Vera tourna les yeux vers la grosse machine sanglée dans le dos d’Albrecht et haussa les sourcils.
Le Propulseur.
Le summum de l’ingénierie magique : il maximisait la puissance de la machine tout en utilisant le moins possible de circuits de mana.
Voilà ce que c’était.
« Vous le fixez dans votre dos et le faites fonctionner avec le bouton de la bretelle gauche. Pour changer de direction, il suffit de tourner le corps. »
« Je comprends. »
Vera enfila le Propulseur, puis s’approcha de Rene.
« Excusez-moi, Sainte. »
« Ah, oui. »
Vera se pencha légèrement, passa un bras derrière le dos de Rene et l’autre sous ses genoux, puis la souleva.
Rene tressaillit lorsque Vera se retrouva soudain si près d’elle, mais elle reprit vite contenance.
Ce n’était pas le moment de se laisser distraire.
« Alors, partons. »
Clic.
Le bruit retentit de nouveau. Au signal d’Albrecht, le groupe se mit à activer les Propulseurs.
Une légère vibration se fit sentir.
Puis Rene sentit son corps s’élever dans les airs.
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