Chapitre 89
WeTried Translations
Traductrice/éditrice : Natty
Discord : <a href="https://dsc.gg/wetried" rel="noopener noreferrer nofollow">https://dsc.gg/wetried</a>
◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 89 : Enquête — 4
──────
Les paroles du comte Vaischur rompirent la tension qui régnait depuis leur arrivée.
« Alors, en route ? »
« Ah, oui. »
Rene répondit et prit une profonde inspiration. Ses doigts se resserrèrent autour de ceux de Vera.
« …Sainte. »
« Ça va. »
Rene se tourna vers Vera et lui sourit.
« Tu me protégeras, n’est-ce pas, Vera ? »
Elle était convaincue qu’il la protégerait. À ces mots, Vera se mordit la lèvre et expira longuement.
« Reste près de moi. Si quelque chose arrive, dis-le-moi, s’il te plaît… »
« Ça suffit, tes remontrances. »
« …Oui. »
S’il l’avait laissée faire, il aurait continué à la sermonner un bon moment. Elle lui en voulait toujours de lui accorder si peu de confiance, mais comprenait pourquoi. Rene se contenta donc d’envelopper de sa main libre celle qu’ils se tenaient.
« Hum ! Alors, allons-y ! »
Albrecht avait enfin repris ses esprits.
Le groupe se mit en marche.
Ils s’enfoncèrent dans les ruelles, au cœur du Bas-Fonds.
* * *
L’atmosphère changea en un instant.
Ils n’avaient pourtant pénétré que dans une ruelle de plus. Ils n’avaient pas fait plus de quelques pas, et pourtant, ils avaient l’impression d’être entrés dans un tout autre endroit.
La première chose qu’elle remarqua fut l’odeur. Ce n’était pas simplement celle de la saleté. Elle était plus épaisse, poisseuse, au point de lui retourner l’estomac.
Et ce n’était pas tout. L’humidité qui lui effleurait la peau nue lui donnait la nausée, et chacun de leurs pas produisait un bruit de succion. L’écho résonnait comme s’il frappait les objets alentour ou se répercutait dans une grotte.
C’était saisissant. Terrifiant.
Même sans voir, elle le devinait. Ici, les règles d’hygiène les plus élémentaires n’étaient pas respectées.
La sensation désagréable de grouillement chaque fois que l’air touchait sa peau, l’odeur qui lui donnait envie de vomir, la poisse collée à la semelle de ses chaussures : tout le lui confirmait.
Comment… ?
Comment avait-il survécu ici, dans ce petit corps, sans parents ?
Il était difficile de croire que le jeune Vera avait pu survivre dans un endroit où elle-même peinait à imaginer qu’on puisse vivre.
Sous ses cheveux teints en noir, ses yeux baissés tremblèrent. Elle s’était mise à se mordre la lèvre sans s’en rendre compte, et sa main, serrée autour de celle de Vera, se crispa plus que jamais.
« Sainte… »
« Ça va. »
Elle s’efforça de paraître bien, mais sa voix tremblait sans équivoque.
C’était du chagrin.
En le reconnaissant, Rene se ressaisit.
Elle ne pouvait pas inquiéter Vera. Elle était venue pour aider ; elle ne pouvait donc pas lui montrer un côté aussi pitoyable d’elle-même.
Rassemblant son courage, Rene s’adressa à Rohan, qui marchait devant eux.
« Rohan, je vous en prie. »
« Ah, oui. »
Rohan n’allait pas mieux.
Il plaquait un bras devant son nez pour se protéger de l’odeur, mais celle-ci filtrait malgré tout et lui tordait le visage.
Je ne vais pas m’y habituer facilement.
C’était bien là un endroit digne du pire cloaque du continent.
Il le comprit aussitôt.
Une personne ordinaire aurait difficilement supporté cet endroit. Ceux qui y avaient vécu depuis toujours pouvaient s’y accoutumer dans une certaine mesure, mais un étranger tomberait sûrement malade avant longtemps.
Une pensée sinistre traversa soudain l’esprit de Rohan.
Si les disparus sont vraiment ici…
La plupart seraient morts. Non, même s’ils étaient encore en vie, ils ne pourraient plus reprendre leur existence d’avant. Il leur faudrait une longue convalescence pour retrouver leur ancienne vie.
Le visage de Rohan s’assombrit.
…Non.
Il repoussa ces pensées. Il ne pouvait pas laisser de vaines suppositions brouiller sa concentration.
Il faut régler ça et sortir d’ici.
Au lieu de perdre du temps à s’inquiéter, ils devaient retrouver les disparus au plus vite.
Sa décision prise, Rohan ouvrit la main et fit apparaître de la divinité au-dessus de sa paume.
Ffffou.
Une sphère de divinité indigo se forma. Des lettres s’élevèrent autour d’elle, tournant comme l’anneau d’un satellite en orbite autour d’une planète. Rohan observa la structure du Sortilège se mettre en place, puis y ajouta son Autorité.
C’était l’Autorité de la Guidance, celle qui retrouvait les êtres sombrés dans le désespoir et les guidait vers l’espoir.
Nous cherchons des étrangers.
Des gens qui n’étaient pas d’ici, qui n’avaient pas vécu assez longtemps dans cet endroit pour en faire partie. Des gens que ce brusque changement de milieu avait plongés dans le désespoir.
La sphère vibra. Deux anneaux supplémentaires vinrent s’ajouter au Sortilège.
Sortilège de pistage [Crépuscule].
Rohan expira brièvement, puis tendit le Sortilège achevé devant Rene.
« Sainte, il vous suffit d’y appliquer votre Autorité. »
Ils en avaient discuté avant de venir.
Rohan créerait le Sortilège, et Rene lui conférerait son Autorité pour en améliorer la précision. Cela réduirait considérablement le temps nécessaire aux recherches.
Guidée par Vera, Rene posa la main sur la sphère indigo et y superposa sa divinité blanche.
Elle adressa une prière.
Je vous en prie, guidez-nous dans la bonne direction…
Faites que cela les aide à retrouver les disparus.
Les anneaux qui tournaient autour de la sphère devinrent d’un blanc pur.
« C’est fait. »
Aux paroles de Vera, Rene retira sa divinité et Rohan fit un pas en arrière.
Rohan expliqua le fonctionnement à Albrecht et au comte, qui fixaient la sphère d’un air hébété.
« Il nous suffit de suivre la direction dans laquelle elle se déplace. »
« Ah, oui ! Compris ! »
« Je vais la lancer. »
Rohan jeta légèrement la sphère en l’air. Elle s’éleva en flottant et se mit à avancer très lentement.
« Oh… ! »
Les yeux d’Albrecht brillèrent tandis qu’il regardait la sphère s’élever et voler de son propre chef.
Sa réaction était compréhensible. On n’avait pas tous les jours l’occasion d’assister à l’usage de l’Autorité d’un Apôtre.
Le problème, c’était que Rohan, dont l’irritation avait déjà atteint son paroxysme, ne trouvait pas l’émerveillement d’Albrecht particulièrement attendrissant.
« Qu’est-ce que vous regardez comme ça ? C’est fini, alors allons-y. »
Le visage d’Albrecht se décomposa sous la remontrance de Rohan.
* * *
Au départ, ils avaient prévu de ne pas pousser trop loin les recherches le premier jour.
Ce plan devint vite ridicule.
[Crépuscule] se dirigea droit vers le cœur du Bas-Fonds.
Que faire ? Se replier et revenir un autre jour ?
Personne n’hésita.
Tous savaient qu’ils ne pouvaient pas se permettre d’attendre plus longtemps, et ils n’étaient pas du genre à se laisser intimider.
Trois Apôtres. Deux chevaliers. L’un d’eux était le commandant en exercice des chevaliers impériaux et le détenteur de Sang Pur.
À moins d’affronter un danger exceptionnel, il aurait été étrange qu’une troupe comme la leur soit vaincue. Le groupe s’enfonça donc davantage dans l’abîme.
Après avoir traversé une boue semblable à un marécage et marché longuement dans l’odeur et l’humidité qui leur pesaient sur la peau, [Crépuscule] s’immobilisa enfin.
« …C’est une casse. »
C’était une casse, un lieu de marché noir situé au plus profond du Bas-Fonds.
Un petit atelier sur le point de s’effondrer, plongé dans le noir.
En le regardant, Vera se souvint soudain de ce que Dovan lui avait dit lors de leur récente rencontre.
— J’ai entendu dire qu’ils traînaient parfois dans les parages de la casse.
C’était la réponse de Dovan quand Vera l’avait interrogé sur le cartel qui avait comblé le vide laissé par les Récupérateurs.
…Alors, c’était bien ça, la réponse ?
Les disparitions et ce cartel semblaient donc bel et bien liés.
« On entre ? »
Il s’adressa à Albrecht. Celui-ci sursauta, puis acquiesça avec fermeté.
« Oui, allons-y ! »
Shing.
Albrecht dégaina Sang Pur. Son visage se durcit.
Vera fronça les sourcils en le voyant faire.
« Rangez votre épée. Aucun ennemi n’est apparu. Qu’est-ce que vous faites ? »
« Ah… »
Albrecht baissa la tête. Sang Pur retourna au fourreau.
Depuis qu’il s’était joint aux Apôtres, Albrecht se faisait réprimander sans arrêt. Il sentait le découragement le gagner.
« …C’était une erreur. Je vous prie de m’excuser. »
« Oubliez ça. Comte. »
« Ah, oui. »
Le comte Vaischur regardait Albrecht, déjà démoralisé, avec une expression pleine de compassion. À l’appel de Vera, il plongea la main dans sa robe.
Il en sortit une petite boîte : un artefact de pistage.
Il devait permettre de signaler leur position à ceux restés dehors en cas d’urgence.
Le comte activa l’artefact et l’enterra. S’ils n’étaient pas revenus avant le lever du soleil, Mari viendrait ici.
Quand les préparatifs furent terminés, le comte se redressa et épousseta ses mains. Vera s’adressa à Rene.
« …Sainte, restez près de moi. »
« Oui. »
Le groupe se plaça autour de Rene, veillant sur elle de tous côtés.
Albrecht, à l’avant, avait toujours l’air un peu abattu. Il s’avança péniblement jusqu’à la porte de la casse et l’ouvrit.
Criiiii.
Un grincement désagréable retentit. L’intérieur était plongé dans l’obscurité. Les sourcils froncés, Albrecht concentra son aura dans ses yeux et se mit à examiner l’intérieur de la casse.
C’est grand.
Le bâtiment était plusieurs fois plus vaste qu’il n’en avait l’air de l’extérieur.
Le bâtiment lui-même est un artefact…
Il avait été enchanté par un sort d’agrandissement spatial. C’était assurément suspect.
Albrecht leva la main pour empêcher les autres d’entrer, puis s’avança seul.
À cet instant,
Fffou !
Une dague jaillit des ténèbres.
Albrecht la sentit venir à temps et dégaina Sang Pur pour dévier la lame en plein vol.
Clang !
« Votre Altesse ! »
« Tout va bien. Je m’en occupe seul. »
Sans tenir compte du cri du comte, Albrecht se tourna vers le groupe et leur adressa un sourire radieux.
« N’est-ce pas le devoir d’un souverain de se porter au-devant du danger pour protéger son peuple ? »
Dans l’obscurité, ses dents blanches étincelèrent.
En comprenant qu’ils étaient pris dans une embuscade, Albrecht se dit que c’était l’occasion rêvée.
L’occasion de changer l’image qu’il donnait : celle d’un homme qui ne faisait que se faire réprimander.
L’occasion de prouver qu’il n’était pas quelqu’un qu’on devait réprimander, mais une étoile éclatante.
Des ombres surgirent des ténèbres et se ruèrent sur Albrecht.
Il tourna la tête et libéra son aura.
« Regardez bien. »
L’aura d’Albrecht écrasa aussitôt tout l’espace.
* * *
Le combat fut à sens unique.
Parler de combat aurait été généreux. Il s’agissait plutôt d’un massacre. L’issue ne faisait aucun doute depuis qu’Albrecht avait dégainé Sang Pur.
L’épée qui régnait sur les flux, trésor d’un souverain.
Un chef-d’œuvre capable de dominer tout un espace dès qu’on y insufflait de l’aura se trouvait entre les mains d’Albrecht. Une embuscade pareille n’avait aucune chance de réussir.
Le regard de Vera perça les ténèbres.
Il ne restait qu’Albrecht debout, à l’endroit où avait résonné le froid bruit du métal.
Comprenant que tout était terminé, Vera rengaina l’Épée sacrée qu’il tenait en main.
« …C’est fini. »
« Déjà ? »
« Oui. »
Vera plissa les yeux.
Une embuscade.
Cela signifiait qu’ils savaient qu’ils venaient.
Il n’aurait pas dû y avoir moyen que des informations filtrent.
Il était absurde de soupçonner qui que ce soit ici. À part Rene et Rohan, Albrecht et le comte leur avaient demandé de l’aide. Les deux n’avaient aucune raison de préparer une embuscade pour ensuite s’en charger eux-mêmes.
Il y a autre chose.
Ce n’était peut-être pas l’œuvre d’un simple cartel.
Le visage de Vera s’assombrit à cette pensée. Albrecht sortit alors des ténèbres, le sourire aux lèvres.
« Hum, ça ne m’a même pas suffi pour m’échauffer. »
Rene répondit à son ton enthousiaste par un sourire embarrassé.
« Vous avez bien travaillé. »
« Quel effort ? Je n’ai fait que ce qui était naturel. »
Albrecht posa la main droite sur sa poitrine et parla, le visage rayonnant. Vera claqua la langue, l’ignora et se tourna vers Rohan.
« Où en est Crépuscule ? »
« …Il indique l’intérieur. »
Rohan retint Crépuscule, qui s’agitait dans sa prise, puis poursuivit en fronçant les sourcils.
« …Entrons. »
Rohan s’enfonça dans l’obscurité, suivi par les autres.
Des corps jonchaient le sol, mais restaient dissimulés dans les ténèbres, rendant leurs traits impossibles à distinguer.
« Je vais éclairer les lieux. »
Rohan fit jaillir sa divinité indigo et illumina les alentours.
« … ! »
Tout le groupe se figea.
Le silence engloutit les lieux.
Chaque visage affichait la même expression horrifiée.
À cause de ce qu’ils voyaient.
À cause des corps étendus au sol.
« Mais… »
Ce son hébété venait du comte.
Après avoir examiné les visages des corps à terre, le comte sentit la chair de poule lui envahir tout le corps.
Leur carrure, leur âge et leur sexe étaient différents.
Leur position et les armes qu’ils tenaient l’étaient tout autant.
Et pourtant, chacun de leurs visages était exactement le même.
« …Anna ? »
Le nom échappa à Rohan.
Il fixait les corps, les yeux écarquillés au point de sembler prêts à se fendre.
Il connaissait ce visage.
Il connaissait déjà celui qui surmontait le cou de chacun de ces corps.
C’était la femme qu’il avait rencontrée huit ans plus tôt, lors de sa visite au festival de l’Empire. C’était elle.
Que se passait-il ?
Qu’est-ce que c’était ?
Le monde intérieur de Rohan vacilla, et il perdit le contrôle de sa divinité. Crépuscule se mit en mouvement.
Crépuscule s’envola. Tous les regards du groupe le suivirent.
L’endroit où il flotta lentement avant de s’arrêter et de descendre, c’était…
…la poitrine de l’un des corps.
Rejoignez notre Discord : <a href="https://dsc.gg/wetried" rel="noopener noreferrer nofollow">https://dsc.gg/wetried</a>