Chapitre 88
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 88 : Enquête – 3
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Le cœur de Rohan s’emballa.
Une mission de longue durée. L’Empire. Un festival.
Ces trois mots suffisaient à faire battre son cœur à tout rompre.
Comme ces trois dernières années lui avaient paru étouffantes, enfermé au Royaume sacré !
Sa Sainteté lui lançait sans cesse des regards désapprobateurs, et la seule distraction de ce trou perdu était la taverne du village voisin. Rohan était à bout.
Né avec le goût de l’amusement et une envie irrépressible de voyager, il avait accepté la mission sans hésiter lorsque l’occasion s’était enfin présentée.
Les mines sombres des jumeaux, qui l’avaient regardé partir, l’avaient certes préoccupé, mais que pouvait-il y faire ? Chacun avait ses propres devoirs.
Un festival, et pas n’importe lequel : celui du Jour de la fondation de l’Empire !
C’était le festival le plus grandiose et le plus magnifique du continent, rempli de divertissements, d’alcool et de femmes.
Se remémorant le festival auquel il avait assisté huit ans plus tôt, Rohan afficha un sourire niais.
Anna était si belle…
Il se rappelait cette brève rencontre dans une taverne en plein air.
Elle doit être mariée, maintenant ?
C’était probablement le cas. Elle avait été d’une beauté à couper le souffle et avait l’âge idéal pour se marier.
Rohan ne regrettait pourtant rien. Toute rencontre était suivie d’une séparation ! L’important, ce n’était pas les liens du passé, mais ceux qui restaient à nouer ! Ce festival lui réserverait sûrement une nouvelle rencontre inoubliable.
Pourtant, ce qui l’attendit à son arrivée dans l’Empire, ce fut…
« Gardez vos soirées libres. »
La déclaration glaciale de Vera.
« … Pardon ? »
« Nous partirons incognito. Nous avons quelque chose à enquêter, alors libérez tout votre emploi du temps à partir du coucher du soleil. Et pas d’alcool. Nous ne pouvons pas nous permettre que cela nuise à notre travail. »
« M-mais, qu’est-ce que je suis censé faire pour m’amuser ? »
« Tss. Reprenez-vous. Vous êtes venu ici pour vous divertir ? »
Vera fronça les sourcils et claqua la langue.
Rohan ne put se résoudre à protester devant cette expression. Il se ratatina, hocha la tête avec un sourire servile, mais la rage bouillonnait en lui.
Bien sûr que je suis venu ici pour m’amuser !
Il était venu pour voir le festival ! Pour boire ! Pour passer du temps avec des femmes !
Il avait tant de choses à lui rétorquer, mais Rohan savait qu’il ne récolterait qu’une raclée s’il les disait à voix haute.
« B-bien sûr ! Ce vieil homme commence peut-être à perdre la mémoire avec l’âge ! »
« Vous devez être fatigué par le voyage, alors reposez-vous. Vous pourrez saluer la Sainte au dîner. À tout à l’heure. »
Sur ces mots, Vera s’éloigna de Rohan.
Rohan fusilla le dos de Vera du regard tandis qu’il quittait le salon, puis poussa un long soupir désabusé.
« Évidemment… »
Imaginer que je pourrais m’amuser avec ce salaud sans vergogne dans les parages, quelle stupidité.
Les yeux de Rohan s’embuèrent. Il pinça les lèvres pour contenir son émotion. Pour Rohan, un homme mûr qui aimait s’amuser plus que tout, l’instant était d’une tristesse insupportable.
* * *
Rohan était arrivé.
Autrement dit, la visite de Rene dans l’Empire allait désormais être officiellement annoncée.
Officiellement, elle était venue « bénir la cérémonie de passage à l’âge adulte du Second Prince impérial ».
Comme elle devait naturellement assister à des événements officiels, elle ne pouvait plus s’habiller aussi négligemment qu’avant. Plusieurs personnes avaient donc accompagné Rohan pour préparer Rene.
« Sainte ! Cela fait si longtemps ! »
« Oh là là, Sainte, vous êtes de plus en plus belle chaque jour ! »
« Hella ! Cela fait longtemps ! »
Les trois prêtres en formation qui avaient accompagné Rene au Royaume sacré, avec Hella, étaient arrivés.
Rene sourit avec chaleur en entendant ces voix qu’elle n’avait pas entendues depuis des mois.
« Cela fait si longtemps. Vous allez tous bien ? »
Ces retrouvailles étaient inattendues. Comme elle ne s’était pas encore vraiment habituée à l’idée de participer à des cérémonies officielles, Rene ne s’était pas attendue à leur venue. Elle bavarda un moment avec eux, puis se raidit aux paroles de l’un des assistants.
« Hella ne peut pas vous aider à enfiler seule vos vêtements de cérémonie ! Il fallait bien que nous venions ! »
Des vêtements de cérémonie.
Sa réaction vint naturellement à l’idée de devoir les porter de nouveau.
« Ah, je vois… ! »
Elle se força à sourire, mais son expression resta pitoyable.
À l’idée de remettre ces vêtements qui prenaient des heures à enfiler, elle ne put s’empêcher d’avoir l’air accablée. Il lui faudrait se laver, se sécher, s’habiller, se faire parer et ajuster sa tenue de la tête aux pieds.
Les derniers mois, où elle avait simplement enfilé ce qui lui tombait sous la main et vécu à sa guise, lui parurent soudain un rêve. Rene sentit la mélancolie l’envahir.
* * *
Rene retrouva Rohan au dîner, ce soir-là.
« Oh, Sainte ! Cela fait longtemps ! »
Rene sourit en entendant Rohan la saluer.
« Cela fait longtemps, Rohan. Vous allez bien ? »
« Oh, je vis comme d’habitude. Vous êtes de plus en plus jolie chaque jour, Sainte. Alors, des hommes vous importunent ? »
« Rohan. »
Alors qu’ils parlaient, Vera interrompit Rohan d’un grondement.
Les épaules de Rohan tressaillirent. Il baissa de nouveau la tête et esquissa un sourire servile avant de s’expliquer à la hâte.
« N-non… Je me disais simplement que c’était peut-être le cas… »
Vera lança un regard noir à Rohan, réprimant l’irritation qui montait en lui.
Qui oserait l’importuner ? Si quelqu’un qui ne connaissait pas sa place osait s’éprendre de Rene, il ne le laisserait jamais faire.
Cette pensée traversa son esprit et son corps se tendit ; le couteau qu’il tenait se tordit.
Rohan pâlit à cette vue, tandis que Mari esquissait un large sourire.
Rene pencha la tête, sentant l’atmosphère changer brusquement autour d’elle, puis prit la parole.
« Ah, nous partons dès ce soir ? »
« … Oui. Comme c’est la première nuit, nous n’irons pas très loin. Mieux vaut commencer par fouiller lentement les abords. »
« Ah… »
La tension monta en Rene.
Ce n’était pas pour une autre raison. Ils allaient se rendre là où Vera était né et avait grandi, pour le confronter au passé qu’il avait tant souhaité cacher.
Rene savait très bien que Vera n’accueillait pas cette situation de gaieté de cœur. Même à cet instant, elle entendait le léger tremblement de sa voix.
Malgré tout…
Elle ne pouvait pas le laisser y aller seul.
Ce n’était pas seulement parce qu’elle ne pouvait pas permettre à Vera d’affronter le danger sans elle. Elle devait aussi s’y rendre elle-même et lui prouver quelque chose. Rene voulait lui montrer que, quelle que soit la personne qu’il avait été, elle ne le haïrait pas.
Tandis que Rene poursuivait ses réflexions, Vera, qui avait réussi à se procurer un nouveau couteau, découpa sa viande et prit la parole.
« Nous devons préparer quelque chose avant de partir. »
« Préparer quoi ? »
« Vous vous souvenez que vous devez entrer au palais impérial après-demain ? »
« Ah, oui. »
« Si nous voyageons incognito sans prendre de précautions, nos identités risquent d’être découvertes par la suite. Nous ne pouvons plus nous contenter de dissimuler notre rang ; nous nous déguiserons donc chaque fois que nous sortirons la nuit. »
Un déguisement.
Rene se sentit étrangement excitée à l’idée qu’ils prennent la chose si au sérieux, puis se reprit aussitôt.
« Q-que dois-je faire ? »
« J’ai préparé des teintures. Nous changerons essentiellement la couleur de nos cheveux et de nos yeux, puis nous voyagerons avec des robes qui brouillent la reconnaissance. Vous n’aurez évidemment pas besoin de gouttes pour les yeux, Sainte. »
« Ah… »
Tout était déjà prêt. En songeant que Vera avait tout préparé seul, sans qu’elle le sache, Rene se sentit un peu gênée. Elle lui sourit doucement.
« Vous avez fait beaucoup d’efforts. »
« Ce n’était rien. Y a-t-il une couleur que vous préféreriez ? Comme nous voyageons incognito, je n’ai pas pu me procurer de teintes vives, mais parmi les tons sombres, je vous donnerai la teinture la plus proche de la couleur que vous souhaitez. »
Comme Rene ne voyait pas, la couleur qu’il lui donnerait n’aurait eu aucune importance.
Mais cela n’importait pas à Vera. Il voulait avant tout respecter l’avis de Rene. Il estimait qu’il fallait discuter avec elle même de détails aussi insignifiants ; Rene prit donc un instant pour réfléchir.
« Hmm… »
Une couleur. Elle ne tenait pas particulièrement à une teinte plutôt qu’à une autre, mais…
« … Alors, la même couleur que la vôtre, Vera. »
Rene rougit légèrement et prit son courage à deux mains pour lui répondre.
Vera se raidit. Le couteau se tordit de nouveau.
« … Je ne changerai pas la couleur de mes cheveux. Je vous donnerai donc du noir, pour assortir vos cheveux aux miens. »
Pour une raison ou une autre, Vera sentit son calme vaciller à ces mots et fixa son assiette avec une insistance inutile.
« Oui… »
Une étrange atmosphère s’installa entre eux. Le sourire de Mari s’élargit en les regardant, tandis que Rohan se mit à avoir des haut-le-cœur, comme s’il venait d’assister à quelque chose d’insupportable.
* * *
Tard dans la nuit, dans une ruelle derrière la douzième rue, qui menait au Bas-Fonds, Rohan observa Vera et Rene d’un air profondément renfrogné.
Rene effleurait le côté de ses cheveux désormais noirs en prenant la parole.
« E-est-ce que ça me va ? Je me le demande… »
« … Comme toujours, vous êtes belle. »
Vera lui répondit d’un ton raide.
La mine de Rohan s’assombrit encore.
Qu’est-ce qu’ils fabriquent ?
Non, il comprenait. Il comprenait la relation entre ces deux-là. Comment aurait-il pu ne pas la voir ? Cette atmosphère les entourait déjà depuis leur séjour au Royaume sacré.
Si Rohan affichait malgré tout une expression aussi tordue, c’était à cause de la frustration qui montait en lui.
Ils prétendent ne pas sortir ensemble ?
Pourquoi ? Pourquoi ne sortaient-ils pas ensemble, alors qu’ils se comportaient ainsi ? Il suffisait de s’approcher d’eux pour en avoir la chair de poule. C’était si écœurant de douceur qu’il ne voulait même pas s’en approcher.
Rohan était un vieux bonhomme usé qui croyait que l’amour commençait par partager un lit ; assister à cette scène était donc une véritable torture.
Il gardait naturellement la tête détournée, ne leur jetant que des coups d’œil à travers ses paupières plissées.
Puis Rohan vit ce qui se passa ensuite et laissa échapper un rire creux.
Eh bien, ça alors !
Qu’est-ce que c’était que ça ? Ils se tenaient par la main ?
La main de Rene vint lentement se poser sur celle de Vera. Leurs pouces s’accrochèrent l’un à l’autre.
Rohan eut toutes les peines du monde à ravaler le juron qui lui montait aux lèvres.
C’était certainement innocent. Oui, ils étaient jeunes et amoureux ; ce genre de choses pouvait arriver.
Malgré tout…
… Bon sang.
Rohan détestait Vera. Celui-ci ne le laissait ni s’amuser, ni boire, ni passer du temps avec des femmes, alors que lui-même se montrait si tendre avec quelqu’un.
Ça le rendait malade.
Leurs démonstrations d’affection incessantes lui tordaient l’estomac.
Son teint s’assombrit forcément. Tandis que ces émotions opposées se mêlaient au même endroit…
« Je suis terriblement en retard ! »
Albrecht apparut.
Il avait les cheveux teints en bleu marine et les yeux noirs, ce qui lui donnait un air différent de d’habitude, mais son sourire éclatant n’avait pas changé.
Albrecht s’approcha des trois autres et promena son regard sur leurs visages avant de saluer Rohan.
« Enchanté, Apôtre de la Guidance. Je suis Albrecht van Frihi, le Second Prince impérial. »
Ses pupilles noires se courbèrent en croissants de lune. Ses dents blanches reflétaient la lumière de la lune.
Il semblait aussi joyeux que toujours.
Rohan lui répondit d’un air indifférent, en se curant l’oreille.
« Ah, oui. D’accord… »
Rohan s’intéressait peu aux hommes ; sa réaction était donc naturelle.
Et comme il était lui-même un Apôtre, il n’avait aucune raison d’employer un langage poli.
Albrecht se figea.
À un pas de là, le comte Vaischur les observait et poussa un long soupir.
Une inquiétude lui vint à l’esprit.
… Est-ce vraiment une bonne idée ?
À bien des égards, la nuit s’annonçait difficile.
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