Chapitre 87
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 87 : Enquête — 2
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Le lendemain soir, dans le salon du manoir.
Albrecht avait de nouveau organisé une rencontre pour entendre leur réponse à sa proposition.
Cette fois, c’est sûr !
Il ne commettrait pas la même erreur que la veille !
Albrecht se redressa et croisa les bras. Il leva une main à son visage et se caressa le menton.
« Alors, y avez-vous réfléchi ? »
En parlant avec un grand sourire, Albrecht dévoila ses dents d’un blanc éclatant.
En face de lui, Rene hocha légèrement la tête avant de répondre.
« Oui, je vais enquêter avec vous. »
« Excellent choi… »
« Mais… »
Rene l’interrompit. Son expression se fit déterminée tandis qu’elle poursuivait :
« Je viendrai aussi. »
Elle n’avait obtenu l’accord de Vera qu’après avoir insisté sans relâche, à la suite de leur conversation de la veille au soir.
Il l’avait suppliée, presque implorée, lui disant que c’était trop dangereux et lui demandant de reconsidérer sa décision, ne serait-ce qu’une fois. Rene avait repoussé chacune de ses objections jusqu’à ce qu’il finisse par céder.
Bien sûr, Rene le savait. Elle risquait de devenir un fardeau.
Pourtant, l’idée de laisser Vera y aller seul ne la quittait pas. Elle ne pouvait pas le laisser se rendre seul dans un endroit qui lui avait fait du mal. Rene n’avait donc pas eu d’autre choix que d’insister.
L’amour de Rene ne pouvait détourner les yeux de ceux qui luttaient seuls.
Albrecht et le comte Vaischur affichèrent des mines préoccupées.
« Euh… »
Albrecht s’embarrassa de nouveau.
Il aurait dû lui demander si elle s’en sortirait, mais même lui, qui manquait pourtant de perspicacité, savait une chose.
S’il lui disait : « Ne pensez-vous pas que vous serez un fardeau, puisque vous êtes aveugle ? », il provoquerait une rupture désastreuse avec le Royaume sacré. Et cela manquerait de respect à son frère, au palais impérial.
Les yeux dorés d’Albrecht tremblèrent comme lors d’un séisme. Les commissures de son sourire éclatant se mirent à tressaillir et son visage prit peu à peu un air niais.
Ses pensées s’égarèrent de plus en plus.
Puis Albrecht ferma les yeux et se ressaisit.
Non !
Que penserait le Royaume sacré de la famille impériale s’il se montrait aussi stupide ?
Albrecht rouvrit grand les yeux et reprit contenance.
« A-alors, nous devrions recruter davantage de monde… »
« Non. »
Rene le contredit aussitôt.
Elle esquissa un sourire et s’expliqua :
« Je sais ce qui vous inquiète. Vous pensez que je serai un fardeau, n’est-ce pas ? »
« Eh bien… »
Rene entendit la voix d’Albrecht trembler. Elle comprenait aussi pourquoi. Sa cécité était un handicap qui pouvait facilement donner cette impression.
Pourtant, le deuxième prince impérial, quelque peu peu fiable, oubliait un élément important.
« Votre Altesse. »
« Oui ? »
« Vous n’avez pas oublié qui je suis, n’est-ce pas ? »
Albrecht pencha la tête.
« Vous êtes la Sainte, non ? »
« Oui, je suis la Sainte. Et ce titre est donné à celle qui a reçu l’Autorité du Seigneur. »
Rene n’était pas du genre à se laisser emporter par ses émotions et à ennuyer égoïstement les autres.
Sa cécité la rendait certes vulnérable, mais Rene possédait aussi une force évidente qui rendait cette faiblesse insignifiante.
« Si j’utilise mon Autorité, l’enquête sur ce mystérieux cartel sera bien plus facile. »
L’Autorité du Tissage du Destin.
Un miracle qu’elle avait échangé contre sa lumière.
Elle détestait sincèrement ce pouvoir, et pourtant, à cet instant, Rene éprouva une pointe de gratitude envers lui.
Même cette Autorité inutile lui permettait de rester aux côtés de Vera et de lui venir en aide.
Les paroles de Rene laissèrent Albrecht bouche bée.
« C’est vrai… »
Ce serait une aide précieuse.
Albrecht n’avait pas négligé cette possibilité.
Grâce à l’Autorité de la Sainte, l’enquête pourrait avancer bien plus facilement et aboutir à des résultats concrets.
S’il ne l’avait pas sollicitée, c’était pour une seule raison.
Trois ans auparavant, son père, l’Empereur, avait agi contre la Sainte.
Albrecht manquait peut-être de perspicacité et connaissait mal le monde, mais il savait au moins cela.
Lui demander d’utiliser son Autorité pouvait donner l’impression qu’il prétendait sans vergogne que rien ne s’était passé trois ans plus tôt.
En tant que membre de la famille impériale, il devait au moins se montrer prudent lorsqu’il abordait l’Autorité de Rene.
Albrecht posa la question d’un ton bien plus mesuré que tout à l’heure :
« …Cela ne vous dérange pas ? »
Il n’avait pas précisé de quoi il parlait, mais Rene comprit.
« Non. C’est la bonne chose à faire. »
Ce serait mentir que de prétendre qu’elle n’éprouvait aucun ressentiment personnel. Rene savait que l’Empereur l’avait poursuivie. Elle savait qu’il avait voulu se servir de son Autorité.
Malgré tout, elle répondit ainsi, car elle savait qu’il serait contraire à ses principes de tourner le dos à des personnes en danger pour des raisons personnelles.
« Cela répond-il à votre question ? »
À ces mots, Albrecht la fixa en silence, puis baissa la tête.
« …Merci. »
Albrecht lui adressa des remerciements d’un sérieux inattendu. Le comte Vaischur en fut profondément ému.
Son Altesse…
Il avait grandi ! Il disait merci ! Le traitement de choc avait fonctionné !
Ce n’était pas vraiment le moment de se réjouir, mais après avoir assisté à une scène dont il n’avait fait que rêver, comment aurait-il pu se retenir ?
Le comte Vaischur hocha discrètement la tête, célébrant les progrès d’Albrecht.
Sa voix aussi débordait de joie.
« Eh bien, tout semble s’être arrangé. Il se fait tard, nous devrions dîner, non ? »
« Ah ? Euh, oui, bien sûr. »
Intriguée par la joie soudaine du comte Vaischur, Rene acquiesça.
* * *
Au cours du repas qui suivit, le comte Vaischur regarda Rene et Vera avant de demander :
« Alors, quand comptez-vous commencer l’enquête ? »
Ils étaient venus sans avoir établi de plan précis et il voulait régler tous les détails tant qu’ils étaient réunis.
Cette fois, Vera répondit.
« Nous commencerons dans quatre jours. »
« Hum ? C’est assez tard. »
« Des renforts vont arriver du Royaume sacré. »
Vera découpa sa viande avec élégance et poursuivit :
« Il est fiable quand il s’agit de trouver la bonne voie. Mieux vaut l’emmener que de chercher au hasard un peu partout. D’ici là, comte, veuillez redoubler d’efforts pour assurer la sécurité. »
Aux paroles de Vera, le comte Vaischur s’exclama :
« Ah ! Celui qui arrive, c’est l’Apôtre de la Guidance ? »
« C’est exact. »
« Ho… »
Le comte Vaischur hocha la tête.
« Cela fait longtemps que je ne l’ai pas salué. »
« …Vous vous êtes déjà rencontrés ? »
À la question de Vera, le comte acquiesça.
« Oui. Il y a environ huit ans, à la même époque, il était venu m’apporter une lettre de mon épouse. »
Leur bref lien remontait à l’époque où Mari vivait encore dans la Grande Forêt.
Le comte allait poursuivre quand…
« Vraiment, vous ne pouvez pas vous empêcher de parler affaires, même lors d’un repas ? Arrêtez et mangez ! »
Mari le réprimanda.
Le comte et Vera tressaillirent tous deux.
Mari leur lança un regard sévère, tandis qu’un sourire gêné se dessinait sur les lèvres de Rene.
« Parlez quand vous aurez fini de manger. Vous mettez la Sainte mal à l’aise. »
« Je… je vais bien. »
« Allons, ne soyez pas si prévenante. Parfois, il faut savoir les tenir en laisse ! Oh, Sainte, est-ce que le repas de ce soir vous plaît ? J’ai demandé qu’on le prépare avec un soin particulier. »
La conversation prit soudain une tout autre direction.
Mari s’était lancée dans un bavardage interminable.
Une fois qu’elle avait commencé, rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Vera et le comte baissèrent peu à peu la tête vers leurs assiettes.
* * *
Mari ne cessa de parler qu’après le repas, lorsque le dessert fut servi.
Quand prit enfin fin cette période où elle seule s’était amusée, Aisha, qui n’avait pas ouvert la bouche jusque-là, saisit l’occasion de parler.
« Votre Altesse. »
« Hum, qu’y a-t-il ? »
« Vous êtes un homme ou une femme ? »
« P-pardon ? »
Aisha attendit la réponse d’Albrecht, les yeux brillants.
La question la taraudait depuis tout le repas et elle ne pouvait plus se retenir.
Il était trop joli pour être un homme, mais sa conduite était trop masculine pour être une femme.
« Hein ? Qu’est-ce que vous êtes, Votre Altesse ? »
Albrecht fut un instant décontenancé par la question d’Aisha.
Ce qui n’avait rien d’étonnant : on ne lui avait jamais posé une telle question.
Après sa surprise passagère, Albrecht commença, comme toujours, à interpréter ses paroles comme un compliment.
Ah, je suis tout simplement trop beau !
Il était si beau qu’il ne semblait même pas masculin, au point de troubler cette jeune fille !
…C’était toujours le même Albrecht, celui qui avait réduit à néant toute l’émotion ressentie par le comte Vaischur dans le salon.
Albrecht pencha la tête et ses cheveux dorés ondulèrent. Ses yeux d’or se plissèrent en croissants sous son sourire gracieux.
Avec un sourire radieux, il répondit à Aisha :
« Qui sait ? Je pourrais être un homme, ou une femme. »
L’innocence d’une jeune fille devait être protégée. Quelqu’un d’aussi beau que lui devait rester une fée dans son cœur. C’est à cette pensée qu’il dut sa mystérieuse réponse.
« Hum… Alors, Votre Altesse n’est ni l’un ni l’autre. »
Aisha répondit comme si cela n’avait aucune importance.
Albrecht se figea, le sourire toujours aux lèvres.
« A-Aisha ! »
Dovan intervint, alarmé. Aisha pencha la tête et enfonça le clou dans le cœur d’Albrecht.
« Maître dit que les choses les plus inutiles au monde sont celles dont on ne connaît pas la fonction. Si on y ajoute tout un tas d’éléments superflus, on obtient quelque chose qui n’est ni ceci ni cela. »
En l’entendant, Albrecht se demanda s’il rêvait.
Une chose dont on ne connaissait pas l’utilité. Quelqu’un qui n’était ni ceci ni cela.
Quelque chose clochait, non ? Comment pouvait-on employer de tels mots pour parler de lui ?
Albrecht ne pouvait pas accepter que ces paroles le désignent.
Il finit donc par conclure que tout cela devait être un rêve.
Autrement dit, il choisit de fuir la réalité.
La lumière s’éteignit dans les yeux d’Albrecht.
Le comte Vaischur l’observa avec un sourire vide.
Une seule remarque d’Aisha avait terrassé deux personnes.
…Non, deux personnes avaient sombré, et une troisième se trouvait au bord du gouffre.
Les paroles qu’elle avait entendues firent tressaillir le bout des doigts de Rene.
Il… ne sait pas ?
Pourquoi ? Pourquoi ne saurait-il pas quel était son propre genre ? Le cachait-il ? Était-il en réalité une femme ?
Une sueur froide lui coula sur le front. Elle tenta de garder son calme, mais une profonde confusion s’était déjà peinte sur son visage.
À bien y réfléchir, elle avait oublié quelque chose, tant l’atmosphère était devenue sérieuse.
U-une rivale en amour… !
Albrecht était peut-être sa rivale en amour.
Rene serra le poing.
Rene pensa, d’une façon qui lui ressemblait bien :
L’épée dans mon bâton n’est peut-être pas encore destinée à dormir.
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