Chapitre 86
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régressé et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 86 : Enquête
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Dans le salon de réception du manoir, Albrecht était assis en face de Rene. Incapable de reprendre ses esprits, il ressassait machinalement les paroles qu’il venait d’entendre.
« Oui, eh bien… »
Pourquoi ?
Pourquoi avait-elle réagi ainsi lorsqu’il s’était excusé ? Et pas devant n’importe qui, mais devant lui ? Albrecht en personne lui avait présenté ses excuses, tout de même.
Les questions se succédaient sans fin.
N’ayant jamais vécu pareille expérience, Albrecht se questionna longuement avant d’aboutir à une conclusion dangereusement proche de l’autojustification.
Ah, la Sainte est aveugle !
Comme Rene était aveugle, elle ne pouvait pas savoir à quel point Albrecht était beau. Voilà pourquoi elle avait réagi ainsi.
Éternellement beau, adoré de tous. Un ange descendu du royaume divin. La création la plus parfaite.
N’était-ce pas là des qualités qu’on ne pouvait comprendre qu’en les voyant ?
Ce ne fut qu’alors qu’Albrecht hocha la tête, convaincu.
Il se sentit aussitôt beaucoup mieux et s’apprêtait à reprendre la parole.
… Et ma voix, alors ?
Une autre pensée lui traversa l’esprit et le pétrifia.
La voix d’Albrecht était d’une douceur incomparable. Alors pourquoi ni la Sainte ni l’Apôtre à ses côtés ne s’en émerveillaient-ils ?
Non, passons là-dessus : il pouvait comprendre que la Sainte Aveugle ne réagisse pas. Mais l’Apôtre, lui, pouvait voir la beauté d’Albrecht, n’est-ce pas ? Alors pourquoi se montrait-il si indifférent ?
Le cœur d’Albrecht se mit à battre à tout rompre. Ses yeux dorés, brillant comme si le soleil de midi y était enfermé, tremblèrent d’inquiétude. Un frémissement naquit au bout de ses doigts, parcourut tout son corps, et une atmosphère précaire commença à se dégager de lui.
À ses côtés, le comte Vaischur n’avait qu’une envie : prendre ses jambes à son cou.
Il s’y était attendu, mais cela n’atténuait en rien la douleur qui lui étreignait le cœur.
L’incarnation de l’amour-propre. Un enfant qui ne connaissait rien au monde. Un homme dépourvu de la moindre tact et totalement incapable de sentir l’atmosphère.
Il était compréhensible que son supérieur, qui cumulait ces trois défauts, ne saisisse pas la situation. Mais ne pouvait-il pas garder son calme, ne serait-ce qu’une fois ? Ils n’étaient pas là pour une visite de courtoisie.
Le comte Vaischur aurait vraiment voulu s’enfuir, et sur-le-champ. Malheureusement, c’était impossible.
C’était son manoir. S’il le quittait, il n’aurait d’autre endroit où aller que la rue.
Ouf.
Le comte Vaischur laissa échapper un soupir. Après avoir jeté un regard à Albrecht, puis à Rene et Vera, assis en face d’eux, il prit la parole.
« Votre Altesse, ne serait-il pas temps d’en venir au fait ? »
« Ah. »
Albrecht sursauta, chassant son air hébété avant de se racler la gorge.
« J’avais quelque chose à méditer et j’ai eu tort de faire attendre mes invités. »
C’est vous, l’invité.
Les mots montèrent à la gorge du comte Vaischur, mais il les ravala. C’était un homme profondément attaché aux devoirs d’un serviteur loyal, dévoué à son pays et à la famille impériale.
Il y avait vraiment de quoi soupirer.
« Puis-je maintenant parler de l’affaire qui nous occupe ? »
À la question tremblante d’Albrecht, Rene hocha la tête.
« Oui. »
Encore une réponse laconique. Les pupilles d’Albrecht tremblèrent de nouveau.
« B-Bien ! Alors, je vais commencer ! »
Hum !
« Je suis venu à cause de ce qui s’est passé l’autre soir. Il semblerait que la raison pour laquelle l’Apôtre du Pacte s’est rendu dans le Bas-Fonds rejoigne en partie notre propre objectif. C’est pourquoi je suis venu vous demander votre aide. »
Les doigts de Rene tressaillirent à ces mots.
Ce n’était pas pour la même raison que plus tôt dans la journée. Apprendre que Vera s’était rendu dans le Bas-Fonds lui rappela ce qui s’était passé avant l’arrivée du prince.
Vera, qui avait peiné à articuler, d’une voix qu’elle ne lui avait jamais entendue, et elle, incapable de lui répondre.
Leur conversation s’était achevée dans le flou à l’arrivée d’Albrecht.
Elle aurait dû dire quelque chose, mais le moment lui avait échappé et elle n’avait pas réussi à lui confier ce qu’elle voulait dire.
Rene referma en poing la main posée sur ses genoux et prit la parole.
« Quel genre d’aide attendez-vous de nous ? »
« J’aimerais que vous m’aidiez à enquêter sur le Bas-Fonds. »
Le corps de Rene tressaillit de nouveau. Assis à côté d’elle, Vera le remarqua et interrogea Albrecht.
« Je crois que vous devriez d’abord nous expliquer pourquoi vous enquêtez. »
Son ton était toujours aussi abrupt. La différence, c’était que son irritation était bien plus évidente qu’à l’ordinaire. La colère contre lui-même et l’agacement s’entremêlaient en lui.
L’émotion était indéniable. Albrecht prit de nouveau un air perplexe.
« B-Bien ! Pour être honnête, j’ai été négligent toute la journée ! »
Albrecht étouffa son embarras grandissant d’un « ha ha » forcé, puis poursuivit. Son visage se fit grave.
« Des gens disparaissent. »
« … Des gens disparaissent tout le temps du Bas-Fonds. »
« Pas seulement du Bas-Fonds. De toute la capitale. Je parle de disparitions simultanées dans tous les quartiers, à l’exception des Première, Deuxième et Troisième Rues. »
Les Première, Deuxième et Troisième Rues étaient les quartiers résidentiels des nobles. Albrecht disait donc que des disparitions avaient lieu partout ailleurs.
Le visage de Vera se durcit aussitôt. Rene réagit de la même façon. La tête qu’elle avait jusque-là gardée baissée se redressa brusquement vers la voix d’Albrecht.
… Ce n’était pas le moment, mais Albrecht fut un peu ravi d’avoir enfin capté l’attention de tous les deux.
Rene demanda alors :
« Ne faudrait-il pas prendre des mesures ? Si cela se produit sur un territoire aussi vaste… »
« Ce n’est pas aussi simple qu’il y paraît. »
Le comte Vaischur lui répondit.
Il regarda Rene et Vera avant de s’expliquer d’une voix préoccupée.
« Une enquête publique est impossible dans les circonstances actuelles. Si nous remuons les choses sans réfléchir, nous risquons d’enterrer complètement l’affaire. »
« Pourquoi ? »
La question de Rene était parfaitement naturelle.
Les disparitions avaient lieu dans toute la capitale impériale. Parvan était si vaste qu’il faudrait réunir plusieurs capitales de royaumes ordinaires pour égaler sa superficie.
Le nombre de disparus devait donc se compter au moins par centaines. Pourtant, même dans une situation aussi grave, une enquête publique était impossible.
Vera répondit à la question qui s’était imposée à Rene.
« … Les nobles sont suspects, c’est bien ça ? »
« Oh, Apôtre, vous êtes perspicace. »
Ce n’était pas tant sa perspicacité que sa connaissance de l’Empire qui lui avait permis de parvenir à cette conclusion.
Les disparitions prenaient une ampleur considérable, et pourtant, seuls les quartiers résidentiels des nobles étaient épargnés. Albrecht s’était rendu dans le Bas-Fonds pour enquêter, et il était venu en personne demander de l’aide à des étrangers comme eux.
« C’est exact. Nous pensons que des nobles pourraient être à l’origine de ces disparitions. »
Albrecht leur dévoila ouvertement leurs soupçons.
« S’il y a un coupable, nous pensons que l’un d’eux doit être impliqué. Cependant… »
« Si vous fouillez là où il ne faut pas, les retombées seront terribles. »
« … C’est vrai. J’ai honte de l’admettre, mais la famille impériale actuelle n’est pas particulièrement puissante. »
Vera comprit parfaitement ce qu’Albrecht voulait dire.
La famille impériale actuelle — ou, plus précisément, l’empereur — était trop faible et devait tenir compte des réactions des nobles.
Vera le savait pour avoir exploité cette faiblesse afin de conclure des accords avec des nobles dans sa vie précédente.
L’autorité impériale s’était affaiblie tandis que l’influence des nobles avait grandi. Naturellement, les conflits entre factions et les tractations secrètes s’étaient multipliés, plongeant l’Empire dans un chaos toujours plus profond.
Inutile d’en dire davantage. Même la raison pour laquelle l’empereur avait agi trois ans plus tôt, le jour où commencèrent les Sept Jours et Nuits de la Nuit Blanche, était liée à cela.
Il s’agissait d’une entreprise destinée à rendre sa grandeur à la famille impériale.
Bien sûr, elle avait échoué : l’empereur n’avait agi qu’à l’intérieur de l’Empire.
Et, de toute façon, cette entreprise n’avait pas été nécessaire.
Tout rentrera dans l’ordre quand le prince héritier montera sur le trône.
Dans quatre ans, le Premier Prince, qui était actuellement prince héritier, deviendrait empereur. La famille impériale entrerait alors dans un âge d’or sans précédent.
Après avoir brièvement repensé à sa vie précédente, Vera reporta son attention sur Albrecht et poursuivit ses questions.
« C’est donc pour cela que vous vous êtes rendu dans le Bas-Fonds ? »
« Oui. Peu importe la façon dont j’envisage la situation, aucun endroit n’est mieux adapté que le Bas-Fonds pour faire disparaître autant de gens sans laisser de traces. »
Vera hocha la tête. C’était vrai. Il n’existait pas d’endroit plus pratique que le Bas-Fonds pour se débarrasser de corps.
« … Vous enquêtez sur le cartel qui vient de s’installer dans le Bas-Fonds, c’est bien ça ? »
« Je suis heureux que nous nous comprenions si vite. Qu’en dites-vous ? Pouvez-vous nous aider ? »
La voix d’Albrecht débordait d’espoir. Il était manifestement certain qu’ils accepteraient.
Vera fronça les sourcils en voyant son expression, puis se tourna vers Rene.
La décision lui revenait.
Comprenant, au silence soudain, que Vera attendait son avis, Rene sentit ses doigts trembler.
Évidemment, ils devaient accepter.
Cette pensée lui vint à l’esprit, mais ce furent d’autres mots qui lui échappèrent :
« … Pourriez-vous nous laisser le temps d’y réfléchir ? Je ne peux pas vous répondre tout de suite. »
Elle demandait un peu de temps.
Dans un crac, le sourire d’Albrecht se fissura.
* * *
Albrecht, figé sur place, quitta les lieux avec l’aide du comte Vaischur.
Il ne resta plus que Rene et Vera dans le salon de réception.
Une fois seuls à nouveau, l’atmosphère gênée qui régnait avant l’arrivée d’Albrecht revint.
Sentant la présence de Vera à ses côtés, Rene inspira profondément.
Ils ne pouvaient pas continuer ainsi indéfiniment. Il fallait qu’elle apaise cette atmosphère.
Heureusement, Rene savait comment s’y prendre.
Pour faire comprendre ce qu’elle ressentait, elle devait se servir de sa bouche, de ses mots.
« Vera. »
« Oui, Sainte. »
« Qu’en pensez-vous ? »
Vera répondit à la question de Rene avec plus d’hésitation que jamais.
« … Je suivrai simplement votre avis, Sainte. »
« Vraiment ? J’ai l’impression que c’est déjà la deuxième fois que vous me dites quelque chose d’aussi gentil avant de vous rétracter. »
Vera tressaillit.
Assise sur le même canapé, Rene sentit sa surprise dans le mouvement de son corps.
« Une fois dans les montagnes, et une fois cette fois-ci. Non, la première fois que nous nous sommes rencontrés, vous avez aussi gardé les lèvres bien closes avant d’affronter le Dragonien. Si on compte cela, ça fait trois fois. »
« … Je suis désolé. »
« Vous devriez l’être. Vous devriez aussi vous excuser. »
« Je vous présente mes excuses. »
Tout va bien. Je me fiche éperdument de la vie que vous avez menée ou de la personne que vous étiez.
C’étaient les mots qu’elle devait prononcer. Alors pourquoi ceux qui lui venaient aux lèvres semblaient-ils si froids ?
Rene s’en voulut de ne pas parvenir à faire obéir son corps à son cœur.
« Vera. »
« Oui. »
« Était-ce vraiment pour moi ? »
Vera ne put répondre tout de suite.
Avec le recul, il comprenait que ces actes avaient été motivés par ses propres sentiments.
Rene lui était si précieuse. La voir en danger lui faisait plus mal que d’être blessé lui-même. Voilà pourquoi il avait choisi d’être le seul à souffrir.
Son corps en pâtissait, mais son cœur, lui, s’en trouvait plus apaisé que jamais.
Rene s’adressa à Vera, qui gardait le silence.
« Vera, savez-vous quelque chose ? »
« Je vous écoute. »
« … Vous comptez énormément pour moi. »
Sa voix trembla légèrement.
Même dans une telle situation, elle était gênée de le dire.
« Vous comptez tellement pour moi que je ne veux pas que vous soyez blessé. »
Rene le savait.
Elle savait que Vera tenait profondément à elle, lui aussi.
Son sentiment n’avait peut-être pas la forme de l’amour, mais leur tendresse mutuelle était exactement la même.
Rene déplaça lentement la main qu’elle avait posée sur ses genoux.
Elle tâtonna pour trouver Vera.
Sa main finit par rencontrer la sienne.
« Vous voulez poursuivre la lumière, n’est-ce pas ? »
« … Oui. »
« Et vous avez dit que vous aviez besoin de moi pour cela. »
« … Oui. »
Rene serra fort la main de Vera et poursuivit :
« Alors, ne pourriez-vous pas me faire confiance ? »
Vera tressaillit.
Le bout de ses doigts trembla.
Pour qu’il ne vacille pas, Rene serra sa main plus fort et continua :
« Vous avez dit que vous ne pouviez poursuivre la lumière qu’en étant avec moi. Cela signifie donc que je suis votre lumière. »
« … »
« Alors, faites-moi confiance. Quelle que soit la personne que vous avez été, moi, je vous fais confiance, Vera… »
Rene parlait avec une sincérité dépouillée.
Elle savait qu’une sincérité aussi brute touchait le cœur davantage que les paroles les plus éclatantes. Elle l’avait appris de Vera.
« … Alors, je vous en prie, faites-moi un peu confiance, vous aussi. Si je suis votre lumière, ne doutez pas d’elle. »
Vera contempla la main blanche comme neige posée sur la sienne.
Il grava ses paroles dans son cœur.
Avait-il été incapable de faire confiance à Rene ?
Était-ce pour cela qu’il avait encore essayé de lui cacher des choses ?
« Vera. »
« Oui. »
« Quelle est votre réponse ? »
Vera réfléchit un instant avant de répondre.
« … Sainte, vous avez raison. »
La main de Vera se referma sur celle, blanche comme neige, qui reposait sur la sienne.
Leurs doigts s’entrelacèrent.
La réponse qui lui vint était simple.
Il était quelqu’un qui n’arrivait même pas à faire confiance à la lumière qu’il poursuivait.
Une fois encore, c’était Rene qui venait de lui ouvrir les yeux.
À cette pensée, Vera eut un petit rire moqueur et caressa du pouce la main de Rene.
Dans le calme, leur chaleur se mêla longuement.
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