Chapitre 85
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régressé et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 85 : Albrecht - 2
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« Prêtre, pourrais-je vous emprunter votre escorte un moment ? »
À la demande répétée d’Albrecht, Rene perdit complètement la raison.
Emprunter.
Rene ne faisait pas confiance à ce mot.
Après tout, rien ne garantissait qu’on lui rendrait ce qu’on lui avait emprunté.
On pouvait le lui rendre dix ans plus tard, cent ans plus tard, voire mille ans plus tard.
Il n’y avait qu’une seule solution.
… Le trancher.
Si un rival amoureux se dressait devant elle, elle n’avait qu’à l’abattre.
Rene, qui avait perdu la raison, s’apprêtait à dégainer l’épée cachée dans sa canne.
« Je refuse. »
La voix de Vera retentit dans la pièce.
Rene s’immobilisa, surprise. Albrecht ouvrit de grands yeux. Aisha, elle, affichait un air perplexe.
Après avoir constaté leurs réactions différentes, Vera ajouta calmement :
« Je suis l’escorte du prêtre. Je ne le quitterai pas. »
Le visage de Rene s’empourpra soudain. Des sons incohérents s’échappèrent de ses lèvres entrouvertes.
« C-c-c-c… »
Rene sentit la raison qui s’était enfuie au loin revenir rapidement à sa place.
… Non, elle filait dans une tout autre direction.
Les paroles de Vera.
C-c-c-c-c…
Pour une raison ou une autre, elles ressemblaient à une déclaration.
Il n’avait pourtant rien dit de différent de d’habitude. Mais la situation dans laquelle elle se trouvait, ajoutée à la froideur avec laquelle Vera avait repoussé celui qu’elle prenait pour un rival amoureux, la faisait réagir avec une telle intensité.
Si l’on devait donner un son à la chaleur qui montait au visage de Rene, ce serait Pop !
Son visage était devenu aussi rouge.
La colère qui l’avait envahie jusque-là. Le sentiment de trahison. Tout cela avait disparu.
Seul le battement de son cœur emplissait désormais tout son corps.
Face à Vera, Albrecht cligna des yeux un instant, le temps de comprendre ce qu’il venait d’entendre.
On venait de le repousser.
Ce fut un choc terrible.
Albrecht n’avait jamais été repoussé par qui que ce soit. Tout le monde l’avait toujours aimé.
Ce fut, en un sens, une expérience nouvelle.
Comprenant tardivement que sa demande avait été refusée, Albrecht reprit, l’air inhabituellement troublé :
« A-alors, que la Sainte… que le prêtre vienne avec nous aussi ! Qu’en dites-vous ? »
Il souriait, mais ne parvenait pas à dissimuler le tremblement de sa voix.
Vera se tourna vers Rene pour lui demander son avis.
« Prêtre, que souhaitez-vous faire ? »
« C-c, c-c… »
Rene était trop bouleversée par ce qu’elle venait d’entendre pour répondre correctement.
La situation était vraiment gênante.
Ce ne fut ni Vera ni Albrecht qui y mit fin, mais Aisha, jusque-là restée silencieuse.
Aisha n’aimait pas que les trois autres poursuivent leur conversation sans elle. Avec une moue boudeuse, elle tira sur les vêtements de Rene et l’interpella.
« Dame Rene. Dame Rene. »
« O-oui… ? »
« Allons manger, maintenant. Maître nous attend. »
Le Second Prince était très beau, et Aisha en avait été surprise, mais au fond, cela lui importait peu.
Elle préférait manger avec Dovan, qui l’attendait au manoir de Mari, plutôt qu’avec un Second Prince qu’elle ne pouvait pas manger.
Les paroles d’Aisha tirèrent enfin Rene de sa torpeur. Elle hocha la tête avec un sourire embarrassé.
« O-oui ! Dovan doit nous attendre ! »
Rene se leva d’un bond. Elle reprit le chemin par lequel ils étaient venus, sa canne faisant toc, toc, toc. Vera la suivit discrètement.
Albrecht resta seul.
Il demeura longtemps planté là, hébété, comme quelqu’un qui venait de vivre une situation absurde et inconcevable.
* * *
Vera n’avait pas refusé la proposition d’Albrecht simplement parce qu’il ne l’aimait pas.
… Certes, une part de lui avait voulu effacer le sourire assuré d’Albrecht, cet air de quelqu’un qui tenait son offre pour acceptée d’avance. Mais la sécurité de Rene passait avant tout, et c’était pour cela qu’il avait refusé.
La situation dans le Bas-Fonds était suspecte, à présent. Un cartel inconnu de lui s’y était installé et agissait d’une façon inexplicable.
Comment Vera aurait-il pu laisser Rene seule dans la onzième rue dans ces circonstances ?
Albrecht ne les suivit pas. Vera et Rene retournèrent ensuite au manoir de Mari, dînèrent, puis en arrivèrent au moment présent.
Vera se trouvait dans la chambre de Rene, agenouillé par terre.
« Vera. »
« … Oui. »
Toujours à genoux, Vera répondit à Rene, assise sur une chaise.
La scène se passait d’explications. Rene grondait Vera.
C’était inévitable : elle avait appris que Vera était sorti seul en pleine nuit.
Après avoir combattu Garthea à la forge de Dovan, Vera avait promis à Rene, qui avait tant pleuré, de ne plus jamais agir seul.
Et voilà qu’il avait recommencé.
Vera décida d’accepter humblement sa punition.
En entendant sa voix, Rene laissa échapper un profond soupir.
Sur le moment, elle avait été trop distraite pour y penser. Vera était encore parti seul faire quelque chose de dangereux.
Elle ne s’en était rendu compte qu’après coup. Blessée, elle avait alors fait venir Vera devant elle. Pourtant, elle avait aussi du mal à le réprimander.
Comment aurait-elle pu faire autrement ? Elle savait désormais que Vera agissait seul pour elle.
Rene serra le poing.
« Vous allez me dire pourquoi ? »
Elle lui demandait pourquoi il avait encore agi seul, pourquoi il était parti sans rien dire.
Vera baissa encore davantage la tête et prit la parole.
Il ne pouvait pas mentir pour répondre aux questions de Rene.
« … Connaissez-vous la treizième rue de l’Empire ? »
« Le Bas-Fonds ? C’est un endroit célèbre. »
« Oui. L’autre jour, quand je suis parti faire du bénévolat avec vous, j’ai trouvé étrange de ne voir aucun des habitants de la treizième rue, alors qu’ils auraient dû être là. Je suis allé enquêter. Comme vous deviez vous rendre quelque temps dans la onzième rue, j’ai pensé qu’il valait mieux écarter les dangers à l’avance… »
« Et c’est là que vous avez rencontré le prince ? »
« … Oui. »
Rene fronça les sourcils à la réponse de Vera.
« Pourquoi me l’avoir caché ? »
N’aurait-il pas dû le lui dire ? Il agissait pour la protéger, mais ne lui avait rien expliqué. S’il l’avait vraiment fait pour elle, n’aurait-il pas dû au moins lui dire pourquoi il partait ?
À ces mots, qui exprimaient les sentiments qu’elle avait contenus, Vera serra le poing.
Pourquoi était-il parti sans rien lui dire ?
Quelle excuse pouvait-il bien lui donner ? Il avait hésité à révéler d’où il venait.
Pour lui expliquer pourquoi l’absence des habitants du Bas-Fonds dans la onzième rue lui avait paru étrange, et comment il en savait autant, il aurait dû lui dévoiler ses origines. Il n’avait rien dit parce qu’il en avait honte.
Mais cela n’avait plus d’importance.
Vera comprit qu’à présent, il n’avait plus d’autre choix que de tout révéler. Son visage s’assombrit.
Il devait parler, mais les mots ne venaient pas facilement. Il avait peur de la réaction de Rene lorsqu’il lui dirait la vérité.
Il avait voulu attendre de se sentir plus sûr de lui, au point de ne plus se soucier de telles choses. Mais le temps ne l’attendrait pas.
« Vera. »
Rene l’encouragea à parler une nouvelle fois.
Vera serra les dents un instant, prit une profonde inspiration, puis remua les lèvres.
Les mots se coinçaient dans sa gorge, mais il les força à sortir.
« … Parce que je viens du Bas-Fonds. Je me suis dit que si je vous expliquais pourquoi j’y étais allé, je devrais aussi vous le révéler. J’en avais honte, alors je n’ai rien dit. »
« … Quoi ? »
« Je suis désolé. »
Vera ne parvenait pas à relever la tête.
Il avait fini par le dire, mais ses paroles étaient chargées d’une émotion contenue. La honte était le mot qui convenait le mieux.
« Alors… »
La voix de Rene s’éteignit, ses mots se dissipant dans le silence.
Les paroles de Vera lui donnèrent l’impression qu’un poids énorme l’écrasait. C’était comme si un rocher trop grand pour elle était tombé à toute vitesse et lui avait broyé le cœur.
Une phrase lui revint soudain en mémoire.
Les mots que Vera avait prononcés à Lemeo, lorsqu’ils s’étaient rencontrés pour la première fois, des années auparavant.
— J’ai vécu dans le mal toute ma vie, et je ne me suis rendu compte que trop tard que c’était mal. Alors j’ai voulu changer.
Il avait parlé de son désir de suivre la lumière.
À cet instant, Rene commença à comprendre vaguement ce qu’il avait voulu dire.
Il avait vécu dans le Bas-Fonds.
Cette seule phrase lui permettait de comprendre de quel mal Vera avait parlé.
Elle ne pouvait pas parler.
Elle savait ce que son silence pouvait signifier pour Vera, mais elle n’arrivait pas à prononcer un mot.
Elle avait cru que Vera était simplement rigide et irréprochable, et n’avait donc pas pris la mesure du mal qu’il avait commis. À présent, elle le ressentait avec une force bien plus grande.
Les lèvres de Rene bougèrent, mais aucun son n’en sortit.
Le bout de ses doigts se mit à trembler malgré elle, et rien ne semblait pouvoir l’arrêter.
Est-ce qu’elle n’aimait plus Vera ?
Bien sûr que non. Comment aurait-elle pu cesser de l’aimer pour une chose pareille ? Ses sentiments n’étaient pas si superficiels.
Elle ne savait tout simplement pas quoi dire à Vera, qui lui dévoilait une part de lui-même qu’il ne lui avait jamais montrée, des émotions qu’il n’avait jamais révélées. Voilà pourquoi le silence persistait.
Rene serra le poing de toutes ses forces. Elle pinça les lèvres et se ressaisit.
Tout allait bien. Cela ne la dérangeait pas.
C’était ce qu’elle devait lui dire.
Alors que Rene s’apprêtait à parler,
Toc, toc.
« Sainte, vous avez de la visite. »
La voix de Norn résonna dans la pièce.
* * *
Dans le hall central du manoir, Albrecht repensait aux événements de la journée.
J’ai commis une erreur tellement stupide.
Il n’avait pas réussi à surmonter son embarras et s’était montré sous un jour fort peu glorieux. Il y avait de quoi y réfléchir.
« Ouf… »
Albrecht soupira. Ses cheveux dorés ondulèrent quand il baissa la tête, et ses yeux d’or empreints d’inquiétude formaient à eux seuls un tableau saisissant.
À ses côtés, le comte Vaischur sentit l’inquiétude monter en lui.
Il ne doit pas commettre une autre erreur.
Naturellement, il s’inquiétait pour Albrecht.
Adoré de tous. Un chef-d’œuvre offert par les dieux. Le Second Prince, couvert de toutes ces louanges, avait un défaut fatal.
Un amour-propre démesuré, au point de donner à quiconque le regardait envie de se tenir la nuque.
… Seuls les proches du Second Prince étaient au courant de ce secret.
Heureusement, personne dans l’Empire ne le détestait, si bien que cela n’avait jamais vraiment posé problème. Mais aujourd’hui, la situation s’était compliquée.
Le comte Vaischur se rappela l’attitude de Vera lors de leur rencontre dans le Bas-Fonds, la veille.
Vera avait clairement manifesté son mécontentement envers Albrecht.
Le comte Vaischur ferma les yeux et pria.
Je vous en prie, faites que tout se passe sans encombre.
Pourvu que ce prince imbu de lui-même sache lire l’ambiance.
Comme il poursuivait sa prière,
« Ils arrivent. »
Albrecht prit la parole.
Quand le comte Vaischur rouvrit les yeux, il vit Albrecht sourire de toutes ses dents, radieux comme le soleil. Au loin, la Sainte et l’Apôtre s’avançaient main dans la main vers eux.
Les doigts du comte Vaischur tressaillirent.
Pourquoi ont-ils l’air aussi…
Abattus ?
On aurait dit qu’ils venaient de se disputer.
Quelque chose clochait. Le comte Vaischur se tendit en le comprenant.
Bientôt, ils ne furent plus qu’à cinq pas, et Albrecht prit la parole.
« Je suis désolé pour tout à l’heure ! Je n’ai pas été assez prévenant, semble-t-il. Laissez-moi vous présenter mes excuses. »
Il tendit une main et sourit de toutes ses dents blanches.
Albrecht pensait qu’avec des excuses aussi sincères, l’autre partie les accepterait forcément avec le sourire.
Mais il reçut en retour…
« Oui, eh bien… »
Une réponse aussi indifférente.
Le visage d’Albrecht se figea soudain. Pas seulement son visage : tout son corps se pétrifia. Toujours souriant, il cessa même de respirer et resta parfaitement immobile.
Malgré cela, l’atmosphère pesante entre Rene et Vera ne montrait aucun signe d’amélioration.
Le comte Vaischur ferma les yeux très fort.
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