Chapitre 84
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 84 : Albrecht
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« Vous pouvez partir. »
Albrecht prononça ces mots, les yeux plissés en croissants. Il s’adressait à Dovan.
Dovan se releva précipitamment et s’enfuit sans se retourner. Alors, le grand personnage qui était resté silencieux jusque-là rabattit sa capuche et prit la parole.
« Seigneur Vera, que faites-vous ici ? »
Cette voix familière.
Vera tourna la tête, surpris par la silhouette qui se tenait devant lui.
« … Comte. »
L’homme qui accompagnait Albrecht était le comte Vaischur, le propriétaire du domaine où Vera séjournait.
Vera plissa les yeux en observant Albrecht et le comte Vaischur.
Une possibilité lui traversa l’esprit.
… Ce serait eux ?
Le groupe qui s’était récemment installé dans le Bas-Fonds ?
Ses pensées s’emballèrent, mais la réponse était non.
Vera connaissait Albrecht. Il connaissait le comte Vaischur.
Ils n’étaient pas du genre à transiger pour parvenir à leurs fins. Quelle que fût l’importance de leur objectif, ils ne fermeraient jamais les yeux sur quoi que ce soit qui aille à l’encontre de leurs convictions.
Autrement dit, ils ne s’installeraient jamais ici en tolérant les crimes des cartels.
Alors pourquoi ?
Pourquoi étaient-ils là ?
Tandis que cette question lui venait à l’esprit, le comte Vaischur reprit la parole.
« … Seigneur Vera ? »
« Ah… »
Ce n’était pas le moment de se perdre en conjectures. Vera refoula les questions qui s’accumulaient en lui et baissa la tête. Il improvisa une excuse.
« … Je suis venu enquêter. »
« Enquêter ? »
« L’endroit où nous apportons une aide médicale n’est pas loin d’ici. Je voulais vérifier s’il y avait des dangers. »
« Ah… oui, bien sûr. »
Le comte Vaischur parut comprendre. Puis il se tourna vers Albrecht.
« Ah, Votre Altesse. Comme je vous l’expliquais… »
« Oui, ravi de vous rencontrer. Je suis Albrecht van Frihi, deuxième prince de l’Empire. Je salue l’Apôtre du Pacte. »
Albrecht posa la main droite sur son sein gauche et inclina légèrement la tête, faisant ondoyer ses cheveux d’or éclatants.
Le sourcil de Vera tressaillit.
Malgré sa surprise et sa confusion, ce geste l’irrita pour une raison ou une autre.
La raison était évidente.
C’était à cause de Rene. Avant leur arrivée dans l’Empire, elle lui avait parlé de l’apparence d’Albrecht.
Sa voix prit un ton quelque peu acerbe.
« … Je vous salue, Votre Altesse. »
Il n’en dit pas davantage. Il ne prit même pas la peine de s’incliner avec cérémonie. Ses sentiments personnels mis à part, Vera occupait une fonction qui ne l’obligeait pas à une telle courtoisie. Un Apôtre du Royaume sacré était considéré comme plus précieux que les rois de la plupart des nations.
« Eh bien… »
Lorsqu’Albrecht releva la tête, il affichait un sourire radieux, sans la moindre trace de contrariété.
Peut-être était-il difficile de froisser son orgueil, ou peut-être l’impolitesse de Vera ne le dérangeait-elle pas. Albrecht poursuivit d’une voix douce :
« Cette rencontre inattendue me prend un peu au dépourvu. J’ai entendu dire que la Sainte présiderait à la bénédiction de ma cérémonie de majorité. »
« C’est exact. »
Son ton restait bourru. Mécontent qu’Albrecht ait osé parler de Rene, Vera conserva cette attitude désobligeante.
« Puis-je vous poser une question, moi aussi ? Que fait Votre Altesse dans un endroit aussi misérable ? »
Il répondit à une question par une autre.
Albrecht esquissa un sourire embarrassé, puis échangea un regard avec le comte Vaischur.
Après un bref silence, il prit la parole.
« Hmm, ce n’est pas vraiment le genre de chose dont nous pouvons discuter ici. »
Il refusa avec douceur.
Vera allait laisser paraître ses soupçons. Ils cachaient leur objectif. Mais Albrecht reprit la parole.
« Pourrais-je vous rendre visite un autre jour ? Ce ne sera pas long. Cet endroit… »
Il laissa sa phrase en suspens, mais Vera comprit aussitôt ce qu’il voulait dire.
La présence qu’il percevait depuis un moment ne cessait de croître. Des gens se rassemblaient peu à peu dans les environs.
Avait-il fait trop de bruit ?
Vera souffla, irrité, puis acquiesça à la proposition d’Albrecht.
Pour l’instant, mieux valait se retirer. Inutile d’insister tout de suite, et c’était Albrecht lui-même qui promettait de le revoir.
Une fois ses sentiments personnels mis de côté, Vera savait qu’Albrecht n’était pas du genre à dire de telles choses simplement pour se tirer d’affaire.
Vera se fia à l’Albrecht qu’il connaissait et accepta sans hésiter.
« Comme vous voudrez. »
Tout en parlant, il dévisagea Albrecht de la tête aux pieds.
Certains le disaient ange descendu du royaume divin. D’autres prétendaient que sa beauté était aimée de tous, pour l’éternité.
La beauté d’Albrecht était célèbre sur tout le continent, mais Vera ne partageait pas cet avis.
Ces cheveux blonds manquaient de sérieux. Leur allure frivole l’irritait.
Il avait envie de frapper ce visage souriant, ne serait-ce qu’une fois.
Et qu’est-ce que c’était que cette carrure minuscule ? Comment pouvait-on être aussi chétif quand on vous appelait chevalier ? Pas étonnant qu’il fût incapable de faire son travail correctement et qu’il finît par tomber.
Dans sa vie précédente, Vera avait déjà vaincu Albrecht. Il laissa échapper un petit ricanement et passa mentalement en revue les défauts de cet homme qui, d’une manière ou d’une autre, se retrouvait de nouveau mêlé à sa vie. Il ne se rendit pas compte de ce qu’il faisait.
Je l’ai emporté.
En carrure comme en talent, Albrecht ne lui arrivait pas à la cheville.
Vera sentit peu à peu sa tension retomber. Il hocha brièvement la tête, puis se détourna d’eux.
Bien sûr, Albrecht n’avait aucun moyen de savoir ce que Vera avait en tête. Celui-ci éclata soudain de rire et s’éloigna ; Albrecht pencha la tête en le regardant partir.
« Hmm. C’est un homme assez singulier. »
Il s’adressait au comte Vaischur.
Le comte Vaischur eut un rire gêné.
« En effet. »
Ayant entendu les grandes lignes de l’histoire par Mari, le comte Vaischur secoua la tête devant la méfiance manifeste de Vera à l’égard d’Albrecht.
* * *
Le lendemain, au domaine du comte Vaischur.
« Ta-daa ! »
Aisha s’exclama ainsi, vêtue d’une robe sacerdotale d’un blanc immaculé. Si elle la portait, c’était pour une seule raison : elle allait, elle aussi, participer aux œuvres de bienfaisance du jour.
Les oreilles dressées et l’enthousiasme peint sur le visage, Aisha déclara :
« Aujourd’hui, je vais aider dame Rene, moi aussi ! »
« Je compte sur toi. »
Rene sourit légèrement et prit la main d’Aisha.
Un léger sentiment de culpabilité s’éveilla en elle. Elle regrettait de n’avoir guère prêté attention à Aisha lorsqu’elle était partie faire du bénévolat.
Venir dans un pays étranger devait lui sembler déroutant et effrayant ; Rene était donc reconnaissante qu’Aisha garde malgré tout sa bonne humeur.
Tandis que Rene y songeait, Vera prit la parole.
« Tu ne vas pas sortir pour t’amuser. Surveille ton ton. »
« Ouuiii~. »
Aisha traîna sa réponse d’un ton moqueur, et Rene laissa échapper un petit rire.
« Ça suffit. Allons-y. »
Quand ils étaient ensemble, ils se chamaillaient toujours ainsi. Rene se plaça entre eux et se mit en route, se disant que l’un des deux finirait encore par perdre patience si elle n’intervenait pas.
La matinée était agréable. Elle était heureuse de sa relation avec Vera et comblée par le travail qu’elle accomplissait chaque jour.
* * *
La journée ne fut pas différente de la veille.
Les œuvres de bienfaisance se poursuivaient dans la onzième rue, et Rene n’avait qu’à mettre son pouvoir divin débordant au service des malades.
On aurait pu croire qu’un travail aussi répétitif finirait par l’ennuyer, mais ce n’était pas le cas de Rene.
Rene était bonne de nature, l’incarnation même du dévouement. Même dans ces circonstances, elle ne montrait aucun signe d’ennui.
Les malades la remerciaient.
Les soigner de ses propres mains lui procurait un sentiment d’accomplissement.
Naturellement, Rene continua de soigner les patients sans voir le temps passer. Puis, alors que la journée touchait à sa fin, un événement inhabituel se produisit.
Les alentours s’animèrent.
Rene pencha la tête, surprise par la soudaine montée des murmures.
« Vera ? »
Elle voulait savoir ce qui se passait.
Vera lui répondit d’un ton quelque peu embarrassé.
« … Son Altesse, le deuxième prince, arrive. »
Le deuxième prince.
Rene se répéta ces mots. Puis, lorsqu’elle comprit de qui il s’agissait, tout son corps tressaillit.
Un sourire crispé se dessina sur son visage et elle demanda :
« Quand vous dites le deuxième prince… »
« … Oui. Albrecht van Frihi. Celui auquel vous pensez. »
Pourquoi le deuxième prince venait-il ici ? Ce n’était pas cela qui la préoccupait.
Un autre mot s’était déjà imposé à son esprit.
Un homme qui aime les hommes !
Un rival amoureux !
Bien sûr, Vera avait seulement parlé d’un scandale, et rien n’était encore certain. Mais une telle chose suffisait à créer de la tension.
Rene se redressa. Son expression commença à se durcir.
Pendant ce temps, les murmures enflaient.
Alors Rene entendit Aisha marmonner, d’un air absent :
« Il est tellement beau… »
Sa voix semblait presque rêveuse.
En l’entendant, Rene sentit son cœur sombrer d’un coup.
Be-beau ?
Un homme ?
Pendant un instant, Rene perdit contenance, déconcertée. Puis elle se ressaisit avec difficulté.
O-oui ! Les hommes aussi peuvent être beaux !
Sa beauté était célèbre sur tout le continent ! Il pouvait bien être beau !
Rene prit plusieurs grandes inspirations et serra les poings en écoutant les pas qui approchaient.
Alors…
« C’est un plaisir de rencontrer les prêtres du Royaume sacré. »
Une voix claire, pareille à des perles de jade roulant sur le sol, résonna dans les lieux.
Cette voix donna la chair de poule à Rene.
Qu’est-ce que c’est que cette voix ?!
Pourquoi était-elle si douce ?!
C’était un homme ! Et il allait bientôt célébrer sa majorité !
Tout ce qu’elle croyait savoir semblait vaciller. Alors que l’étrange impression de voir sa compréhension du monde s’effondrer l’envahissait, Rene déglutit et répondit :
« B-bonjour… ! »
Elle ne devait pas paniquer. Oui, elle devait garder confiance ! Rien n’était encore certain ! Il n’était peut-être pas un rival amoureux !
Il ne fallait pas juger quelqu’un sur de simples rumeurs !
Avec une expression si pitoyable qu’il était difficile de la regarder, Rene demanda à Albrecht :
« Euh, que nous vaut votre visite… ? »
Une prière désespérée emplit son cœur. *Je vous en prie, ne me brisez pas le cœur. Ne venez pas gâcher ce bonheur que je goûte enfin.*
Mais le monde avait toujours été cruel avec elle. Il ne semblait pas avoir l’intention d’exaucer son souhait cette fois non plus, et écrasa sans pitié l’espoir qui venait de naître en elle.
« Ah, veuillez m’excuser. J’ai une petite affaire à discuter avec le paladin ici présent. »
Boum.
Le cœur de Rene se mit à battre de nouveau.
Est-il vraiment un rival amoureux ?
Cette pensée lui vint, et Rene tenta de se calmer et de réprimer son anxiété. Puis elle entendit des mots qu’elle ne pouvait absolument pas ignorer.
« Seigneur, êtes-vous bien rentré chez vous hier soir ? »
Hier soir… ?
Ils s’étaient vus ? Sans qu’elle le sache ?
Ses pensées s’emballèrent. Une scène se forma dans son esprit.
Une nuit noire, où même la lune se cachait. Les deux hommes se rencontrant par hasard.
« Vous êtes… ? »
Crac.
La raison de Rene se brisa d’un coup. Son expression se vida.
« … Oui. »
La réponse de Vera.
À l’instant où elle l’entendit, sa main s’était déjà refermée sur sa canne.
… Un rival amoureux.
Ah, le moment de dégainer son épée était enfin arrivé.
… C’est du moins ce que pensa Rene.
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