Chapitre 83
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ The Regressor and the Blind Saintess ◈
Chapitre 83 : Soupçons - 2
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Floc.
La boue éclaboussa dans un bruit mouillé. Les gouttelettes retombèrent en crépitant.
Vera contempla la scène un instant, puis releva la tête.
Un paysage rouge sombre s’étendait devant lui. Des planches noires et rouges se dressaient sur la terre désolée, recouvertes de lambeaux de tissu usé.
L’air humide collait à sa peau, et la puanteur qui lui envahissait les narines était si répugnante qu’elle lui donnait la nausée.
Le Bas-Fonds, dans la treizième rue de la capitale impériale.
Vera était revenu dans son ancien quartier et en contemplait le spectacle de ses yeux gris.
Les choses avaient sûrement beaucoup changé pendant son absence. Pourtant, le paysage était resté exactement tel qu’il s’en souvenait.
Alors qu’il observait les lieux, une étrange sensation monta soudain en lui.
Quelle que fût la durée de son absence, il semblait incapable d’effacer entièrement ce lointain passé. Cette sensation qui prenait forme en lui, c’était la familiarité.
Ici, il était forcé de faire face aux méfaits qu’il avait commis lorsqu’il y vivait, faisant de cet endroit son foyer.
Floc.
La boue éclaboussa de nouveau. L’ourlet de sa robe se macula de vase rouge sombre. La puanteur imprégna tout son corps.
Toutes les sensations étranges et chatouilleuses qui l’avaient habité jusqu’à cet après-midi s’évanouirent.
Elles laissèrent place à la morosité et à l’irritation. Tandis que ses émotions enflaient, Vera expira, puis serra les dents.
Il n’avait pas le temps de s’abandonner à de vains états d’âme.
« … Plus maintenant. »
Il n’était plus Vera du Bas-Fonds. Il était Vera, le chevalier servant de Rene et l’Apôtre du Pacte.
Il était venu enquêter sur les dangers éventuels.
S’affermissant grâce à cette pensée, Vera accéléra le pas.
Il s’enfonça dans le Bas-Fonds et s’engagea dans des ruelles d’où s’échappait une puanteur encore plus infecte.
Il s’efforça de détourner son esprit des souvenirs qui se superposaient au décor tandis qu’il avançait.
Puis Vera s’arrêta.
Son regard s’était fixé sur une cabane au bord de l’effondrement.
… C’était précisément la maison où il avait vécu avec Rene à la fin de sa vie précédente.
L’endroit où tout avait changé en lui. Celui où, finalement, il avait rompu son pacte et établi un nouveau principe à sa place.
Son visage s’assombrit lorsqu’il la contempla, mais Vera s’avança soudain et ouvrit la porte de la cabane.
Grincement.
La pièce qui s’offrit à lui était misérable et froide, inchangée depuis l’époque.
« … Elle est toujours vide. »
Aucune trace de vie ne s’y trouvait ; il ne pouvait en être autrement.
Vera jeta un bref regard à l’endroit où il s’était toujours allongé et à celui, juste à côté, où Rene s’asseyait, puis quitta la maison.
Il erra sans but. Il suivit la route sur laquelle il avait rampé, misérable, à la fin de sa vie.
Contrairement à sa vie précédente, il avançait avec un corps intact et robuste. Au bout du chemin, Vera atteignit une ruelle sombre.
C’était là que Rene était en train de mourir.
À cet endroit où les couleurs sombres s’étaient répandues comme de la peinture, il n’y avait toujours que de la boue.
Vera s’agenouilla et passa la main sur la boue.
Le pacte gravé dans son âme brûla faiblement, comme s’il saluait le lieu où il était né.
[Je vivrai pour la Sainte.]
Ce pacte, qui serait le commencement et la fin de cette vie, s’adressa à Vera.
Ne laisse plus jamais le sang de Rene couler ici.
Mets tout ce que tu as en jeu pour qu’elle connaisse une fin radieuse.
Vera essuya la boue collante sur ses doigts contre sa robe, puis se releva.
« Je sais. »
Il savait parfaitement ce qu’il avait à faire ; nul besoin que le pacte le lui explique.
Après avoir ainsi répondu au pacte qu’il avait gravé en lui, Vera reprit sa route.
De nouveau, ses pas le menèrent plus profondément dans le Bas-Fonds.
* * *
Vera n’eut pas besoin de réfléchir longtemps à la manière d’enquêter sur la situation actuelle du Bas-Fonds.
Quelqu’un pouvait lui expliquer sur-le-champ ce qui s’y était passé après son départ.
« Guh ! »
Boum !
La main de Vera plaqua au sol la tête de l’homme d’âge mûr qu’il venait d’y envoyer.
« Dovan. »
Vera baissa sur lui ses yeux gris et ternes.
Le chef de la bande de mendiants qui l’avait opprimé autrefois. L’homme dont Vera avait brisé la nuque dans un accès de rage ivre, lors de sa vie précédente. Celui qui, d’une manière ou d’une autre, avait réussi à s’accrocher à sa misérable existence dans celle-ci.
Vera était venu dans une ruelle profonde pour demander à Dovan ce qu’il était advenu du Bas-Fonds.
Après tout, pour découvrir une région inconnue, quoi de mieux que de se faire aider par quelqu’un du coin ?
« Je suis venu parce que j’ai quelque chose à te demander. »
Pression.
Vera appuya plus fort sur la tête de Dovan.
« Gnh ! »
Les yeux de Dovan s’écarquillèrent. Un gémissement étouffé lui échappa.
Tremblant, Dovan leva vers Vera un regard terrifié et parvint à peine à parler.
« Q-Qui… ? »
Il ne comprenait pas pourquoi cet inconnu le menaçait ainsi.
Un rire creux échappa à Vera.
« Tu ne te souviens pas de moi… »
La colère monta en lui sans raison, mais Vera ne s’en prit pas davantage à Dovan.
Du point de vue de Dovan, il était tout naturel qu’il l’ait oublié.
Trop de choses avaient changé pour qu’il fasse le lien entre le maudit petit garnement du Bas-Fonds, Vera, et l’homme qui se tenait devant lui.
Déjà, Vera dépassait de loin la taille moyenne d’un homme adulte. Même sous toutes ces couches de vêtements, le corps qu’il avait patiemment sculpté imposait sa présence.
Et même sans tenir compte de ces détails superficiels, Vera n’avait été qu’un des hommes de main de Dovan, disparu sept ans plus tôt. Au Bas-Fonds, où quelqu’un mourait un jour sur deux, il aurait été plus étonnant que Dovan se souvienne de chacun d’eux.
Après réflexion, Vera jugea inutile de révéler son identité et desserra sa prise.
« Hum ! Kh… ! »
Enfin capable de respirer, Dovan tressaillit en tentant de s’éloigner de Vera.
Clac !
Le coup de pied de Vera l’arrêta.
« Gnh ! »
« Fuir ne ferait que compliquer les choses. »
Vera poursuivit, les yeux froids rivés sur Dovan.
« Je ne t’ai pas dit que j’étais venu parce que j’avais quelque chose à savoir ? T’es trop idiot pour comprendre ce qu’on vient de te dire ? »
« Aïe… »
Dovan se recroquevilla, serrant le ventre qu’avait atteint le coup.
Son esprit était envahi par la peur.
Allait-il mourir ainsi ? Un inconnu dont il ne savait rien allait-il lui trancher la gorge ? Il ressassa ces pensées un long moment. Puis son instinct de survie s’embrasa et le poussa à se prosterner.
« P-Pitié… Je-Je vous dirai tout ce que je sais… ! »
« Est-ce que j’ai dit que j’allais te tuer ? »
Vera retroussa les lèvres. Dovan releva prudemment la tête, aperçut ce sourire et plaqua de nouveau son front contre le sol.
Bam !
En voyant Dovan dans cet état pitoyable, prosterné à ses pieds, Vera éprouva une étrange satisfaction. Il l’interrogea presque comme s’il récitait une leçon :
« Je veux savoir comment les cartels du Bas-Fonds opèrent en ce moment. »
« Ç-Ça… »
Dovan ne posa aucune question. Il voulait simplement répondre vite et quitter les lieux.
Il rassembla désespérément tout ce qui lui venait à l’esprit et le débita.
« K-Kroden fabrique de la drogue ! Formil vend des organes à l’extérieur, et Jeje enlève des gosses pour les livrer aux marchands d’esclaves ! Et, et… ! »
Il suffisait d’insister un peu pour que les informations affluent.
En l’écoutant et en songeant : « Ce salaud n’a toujours aucune colonne vertébrale », Vera se posa soudain une question.
« Et Delic ? »
Dovan n’avait rien dit du chef des récupérateurs.
À ces mots, le corps de Dovan trembla.
Voyant ses yeux affolés partir dans tous les sens, Vera tira lentement sa dague de sa robe.
« Je veux aussi savoir ce qui est arrivé aux récupérateurs. »
« I-Ils ont disparu ! »
La réponse fusa.
Les traits de Vera se crispèrent.
« Quoi ? »
« I-Ils ont disparu ! Delic et tous les récupérateurs sont morts ! »
« Ne raconte pas n’importe quoi… »
« C-C’est vrai ! »
Le cri de Dovan était chargé d’indignation.
La mâchoire tremblante, Dovan s’empressa d’ajouter : « I-Il y a environ sept ans… Plusieurs branches de récupérateurs ont été massacrées d’un coup, et leur pouvoir a décliné. Les autres cartels en ont profité pour s’emparer de tout leur territoire… »
À mesure que les explications se poursuivaient, Vera se souvint enfin de quelque chose qu’il avait oublié.
« … À bien y réfléchir. »
Avant de quitter les lieux, il avait battu à mort de ses propres mains tous les récupérateurs qui s’y trouvaient.
Ce geste, commis simplement pour évacuer sa colère, avait-il provoqué cette situation ?
Vera se sentit vaguement gêné, mais quelque chose lui échappait encore. Il interrogea de nouveau Dovan.
« Les récupérateurs ne se sont pas relevés après ça ? »
Les récupérateurs étaient comme des mauvaises herbes. Même s’ils étaient tous massacrés, ils finiraient par se multiplier à nouveau et reprendre leur territoire.
Alors, comment avait-on pu les empêcher de revenir ?
Dovan s’essuya le visage avant de répondre.
« U-Un nouveau cartel s’est installé dans les lieux qu’ils avaient laissés… »
« Qui ? Coco ? Sara ? Girgan ? »
C’étaient les noms des chefs de cartels nouvellement formés qui avaient fini par arriver ici dans sa vie précédente.
Si quelqu’un avait pu s’emparer de cet espace vacant, dans cet équilibre des forces bouleversé, c’était bien l’un d’eux.
… Du moins, c’est ce qu’il croyait. Mais Dovan lui donna une autre réponse.
« J-Je ne sais pas. Personne ne sait qui est leur chef. »
Dovan baissa encore davantage la tête.
« Ils sont apparus de nulle part, un beau jour. Ils ont commencé à fournir des marchandises venues de l’extérieur, et les autres cartels se débrouillent depuis en faisant du commerce avec eux. »
« Du commerce ? Au lieu de se servir ? »
« I-Ils n’étendent pas leur territoire… A-Alors, je peux dormir tranquille maintenant… Et ils distribuent aussi des rations. »
Quelle absurdité !
Ce fut la première pensée de Vera en écoutant Dovan.
« Pourquoi ? »
De telles personnes pouvaient-elles seulement exister ? Des gens aussi puissants qui vivaient au Bas-Fonds sans se battre pour un territoire ?
« Où sont-ils ? »
« H-Hein ? »
« Je t’ai demandé où se trouvait leur territoire. »
Il devait vérifier.
Vera savait mieux que quiconque quel genre de personnes venaient s’installer au Bas-Fonds pour y établir leur territoire.
« Ils manigancent quelque chose. »
Il en était certain.
Ils n’étaient absolument pas venus pour se porter volontaires.
S’ils avaient voulu aider, ils ne feraient pas affaire avec ces cartels. Un groupe qui trafiquait des organes et de la drogue tout en distribuant des rations avait de quoi éveiller les soupçons.
Le regard de Vera se fit féroce. Dovan trembla de plus belle.
« L-La décharge… J’ai entendu dire qu’on les apercevait parfois dans le coin. »
La décharge. Elle se trouvait plus loin.
Vera fronça profondément les sourcils et expira.
« Il me semble que j’ai appris tout ce que je pouvais. »
Que devait-il faire de cet homme ?
Vera continua d’y réfléchir en regardant Dovan.
Il voulait le tuer, mais se demandait s’il avait une raison de le faire ici. Une question que le Vera de sa vie précédente ne se serait jamais posée.
Tap. Tap.
L’index de Vera tapota la poignée de sa dague.
Dovan tressaillit au rythme de ces coups.
« P-Pitié… »
À peine cette supplique eut-elle franchi les lèvres de Dovan…
« Arrête. »
Une nouvelle voix s’éleva dans la ruelle.
Vera et Dovan se tournèrent aussitôt dans la même direction.
Au bout de leurs regards se tenaient deux silhouettes, entièrement dissimulées sous des robes.
L’une semblait être un homme adulte de grande taille. L’autre était si petite qu’elle arrivait à peine à l’épaule de son compagnon.
À en juger par la voix assez jeune qu’il venait d’entendre, la silhouette la plus petite devait être celle qui avait parlé.
Le corps de Vera se tendit.
Sa dague avait déjà quitté son fourreau.
Il se méfiait de ces inconnus.
Alors que l’atmosphère se chargeait de tension, la silhouette la plus grande s’immobilisa brusquement.
L’homme qui s’était arrêté murmura quelque chose à son compagnon. Puis la petite silhouette s’arrêta à son tour.
Le geste était inattendu.
Naturellement, le visage de Vera commença à se crisper.
« Qu’est-ce qu’ils fabriquent ? »
Alors qu’il se posait la question, la petite silhouette ôta sa capuche.
« … ! »
Les yeux de Vera s’écarquillèrent.
La silhouette dévoilée lui était familière.
Une chevelure blonde et bouclée, somptueuse. Des yeux dorés qui semblaient contenir de la lumière, même dans ce Bas-Fonds crasseux. Des traits délicats pour un homme et une peau blanche comme la neige.
« Albrecht… »
Albrecht van Frihi.
Le deuxième prince de l’Empire et le Chevalier de la Dévotion.
C’était lui qui se révélait sous cette capuche.
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