Chapitre 82
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 82 : Soupçons
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Quand on vivait quelque chose qu’on avait du mal à croire, ou qu’on accomplissait enfin un rêve de longue date, une réaction suivait généralement.
L’insomnie.
Des pensées comme : « Et si tout ce qui s’est passé aujourd’hui n’était qu’un rêve ? » ou : « Et si je l’avais tant désiré que je me mettais à avoir des hallucinations ? » empêchaient de trouver le sommeil.
Rene n’échappait naturellement pas à ces sentiments si ordinaires.
Après avoir passé la nuit éveillée à repenser aux moments où ils avaient marché les doigts entrelacés et où elle avait gardé la tête posée sur l’épaule de Vera, Rene avançait d’un pas lent et vacillant.
Tap. Tap.
Sa canne frappait le sol à un rythme irrégulier.
C’était le premier jour où elle devait faire du bénévolat en tant que guérisseuse. Elle aurait dû être en pleine forme, mais elle s’était laissé submerger par ses émotions et se retrouvait dans cet état.
D’ordinaire, Rene aurait été rongée par la culpabilité, mais aujourd’hui, c’était différent.
Un sourire timide aux lèvres, Rene avançait à petits pas.
« Ce n’était pas un rêve. »
Elle était simplement trop heureuse de savoir que tout ce qui s’était passé la veille était bien réel.
Elle ne se sentait pas bien.
Mais cela ne perturberait pas son programme.
Ce bonheur lui suffisait pour tenir. Aujourd’hui encore, elle sortirait dans les rues avec Vera.
Elle pouvait facilement surmonter un peu de somnolence.
Alors que Rene rayonnait de bonheur et ouvrait la porte, la voix de Vera retentit.
« Avez-vous bien dormi ? »
Rene sursauta.
Elle savait que Vera l’attendrait dehors, mais entendre sa voix lui rappela la veille.
Ses joues se réchauffèrent de nouveau.
La chaleur qui montait en elle mêlait gêne et excitation. Rene hésita un instant, puis prit la parole.
« Bonjour, Vera. »
« … Oui. »
Vera baissa la tête en répondant, d’une manière qui ne lui ressemblait pas.
Lui non plus n’avait pas fermé l’œil.
La seule différence entre eux, c’était que son état physique n’avait pas changé. Rien d’étonnant à cela. Il aurait été plus étrange que le corps de Vera, devenu surhumain, soit affecté par une seule nuit blanche.
Vera réprima de force les battements affolés de son cœur.
Ils dissimulaient leur identité, mais c’était la première activité de Rene en tant que Sainte dans l’Empire. Il devait garder l’esprit clair.
Il y avait pourtant une chose qu’il ne parvenait pas à cacher : l’endroit où se posait son regard.
Depuis que Rene avait ouvert la porte, Vera lui parlait sans cesser de fixer le sol.
La simple idée de regarder Rene en face suffisait à lui faire perdre tout son sang-froid.
« On y va ? »
Rene tendit la main en parlant.
Vera trembla en glissant sa main sous la sienne.
Leurs doigts s’entrelacèrent. Ceux de Rene se glissèrent entre ceux de Vera.
Elle le fit sans la moindre hésitation, comme si c’était naturel, comme s’ils avaient toujours agi ainsi.
Le cœur de Vera s’effondra dans un boum. Il avait l’impression qu’on le tordait de l’intérieur.
Pourtant, il ne résista pas. Il referma simplement les doigts autour des siens.
On aurait pu appeler cela une règle tacite.
Quand ils se tenaient la main, ils entrelaçaient leurs doigts.
Personne ne l’avait formulé à voix haute, mais une telle promesse se gravait entre eux.
« Où allons-nous ? »
Rene parlait avec autant d’aplomb que sa main ne s’était avancée. Vera lui répondit sur le même ton.
« Nous irons dans la onzième rue. C’est un quartier où vivent des gens du peuple aux faibles revenus ; beaucoup souffrent de petits maux parce qu’ils n’ont pas les moyens de consulter un guérisseur. »
« Ah, les guérisseurs… »
« Oui. On les considère comme des professionnels hautement qualifiés, et leurs soins coûtent donc très cher. »
« … D’accord. Allons-y, alors. »
« Oui. »
Leur conversation n’alla pas plus loin.
Une atmosphère étrange, impossible à décrire, régnait entre eux ; même en silence, ils échangeaient leurs sentiments.
Comme la veille, ils marchèrent tous deux sans dire un mot.
* * *
Dans le quartier résidentiel populaire de la onzième rue de l’Empire, Rene commença ses soins bénévoles sur la place.
Elle n’avait fait aucune annonce particulière.
Pourtant, une longue file s’était déjà formée devant elle.
Les robes sacerdotales en étaient la raison. Les croix dorées brodées sur les épaules des robes d’un blanc immaculé indiquaient clairement le motif de leur venue. Ceux qui avaient besoin de soins n’avaient donc aucune raison de ne pas faire la queue.
Rene libéra un pouvoir divin d’un blanc pur. Le jeune garçon qui lui tenait les mains ouvrit de grands yeux.
Son regard reflétait la longue entaille de son bras, qui se referma en un instant.
« Waouh… »
« Tu n’as plus mal, n’est-ce pas ? »
« Non… »
Rene sourit en entendant la voix hébétée du garçon. Elle percevait la joie qui y vibrait.
« Pourquoi ne retournes-tu pas auprès de ta mère ? Je crois que ta grande sœur doit s’occuper des gens qui attendent derrière toi. »
« D’accord, merci ! »
« Prends soin de toi. Et ne te blesse plus. »
Il ne répondit pas, mais Rene entendit ses pas s’éloigner en bondissant, d’un rythme joyeux, et laissa échapper un petit rire.
À la regarder rire derrière elle, Vera prit peu à peu un air absent.
Était-ce une bonne chose ? Pour une raison ou une autre, Vera se sentait plus à l’aise derrière Rene.
En restant derrière elle, il n’avait pas à voir son visage et pouvait garder son calme.
Une chaleur persistait en lui ; il ne pouvait donc pas prétendre avoir retrouvé tout son sang-froid, mais il allait bien mieux que la veille.
Il le devait aux amples robes sacerdotales et au long voile blanc qui couvrait la tête de Rene.
Cette tenue, qui faisait d’elle une Sainte plutôt qu’une femme, rassurait Vera.
Vera laissa échapper un bref soupir.
« … Concentre-toi. »
Il se ressaisit.
La capitale de l’Empire était bien sécurisée, mais des crimes s’y commettaient malgré tout.
De plus, la onzième rue n’était pas loin de la treizième, où se trouvait le Bas-Fonds ; il arrivait donc que des criminels venus de là-bas se montrent dans le quartier.
Il ne pouvait pas rester aussi distrait.
Vera le savait.
Même lorsqu’ils sortaient du Bas-Fonds, les criminels n’en dissimulaient pas leur vraie nature. La vie du Bas-Fonds s’était enracinée en eux, et leur sens moral s’était tellement effondré qu’ils commettaient des crimes sans même les reconnaître comme tels.
Vera le savait pour avoir autrefois dominé toutes sortes de criminels du Bas-Fonds.
Et ce n’était pas tout. Vera savait aussi quelle cible tentante Rene et lui représentaient.
Ils portaient les vêtements de prêtres ordinaires et étaient venus ici uniquement pour soigner des malades. Ces gens-là ne manqueraient pas de montrer les crocs.
Gardant cela à l’esprit, Vera balaya les environs du regard.
D’abord, il y avait la file de patients devant Rene. Elle durerait sans doute plusieurs heures.
« Aucun d’eux n’est là. »
Évidemment. S’ils s’étaient mêlés à la file, les habitants de la onzième rue les auraient roués de coups avant que Vera n’en ait le temps.
Ensuite, il examina les ruelles visibles depuis la place. Si quelqu’un prenait Rene pour cible, il y avait de fortes chances qu’il l’observe depuis une ruelle de ce genre. Vera les fixa longuement.
« … Rien de visible pour l’instant. »
Il ne voyait rien.
Vera plissa les yeux, tandis que la perplexité montait en lui.
« … Le quartier ne devrait pas être aussi calme. »
Ils n’allaient tout de même pas laisser une proie aussi tentante tranquille.
Il n’envisagea pas que personne ne soit sorti du Bas-Fonds.
C’était absurde.
Le Bas-Fonds était incapable de subvenir à ses propres besoins. Pour continuer à y vivre, ses habitants devaient forcément faire entrer des marchandises des quartiers voisins.
Les rats du Bas-Fonds savaient mieux que quiconque que si ce système s’interrompait ne serait-ce qu’un jour, toute la structure du quartier s’effondrerait. Ils ne pouvaient donc pas ne pas sortir.
Le visage de Vera se fit soudain grave.
Ce ne fut qu’alors qu’il comprit.
Un fait si évident qu’il se sentit idiot de ne pas l’avoir remarqué.
« … Ce n’est pas comme dans ma vie précédente. »
Le Bas-Fonds d’aujourd’hui était différent de celui de sa vie précédente.
À cette époque, il avait déjà pris le contrôle du Bas-Fonds. Il en avait réécrit toutes les règles et commençait à bâtir des affaires sur ces nouvelles bases.
Le Bas-Fonds devait donc être différent de ce qu’il avait été alors.
« … Comment fonctionne-t-il ? »
L’équilibre des pouvoirs entre les cinq cartels et les organisations venues de l’extérieur avait forcément changé.
Il poursuivit sa réflexion.
« Si… »
Si ce changement expliquait l’absence des rats du Bas-Fonds, que se passait-il exactement à l’intérieur ?
Le regard de Vera se tourna vers le côté gauche de la place.
Au bout de son regard se trouvait la treizième rue, que l’on appelait la plaie purulente de l’Empire.
Le Bas-Fonds.
* * *
Finalement, les rats du Bas-Fonds ne se montrèrent pas, même lorsque Rene et Vera eurent terminé de soigner tous les patients et s’apprêtèrent à partir.
Vera regagna le domaine avec une question sans réponse en tête. La nuit était déjà bien avancée.
Le logement de Vera.
Assis à la table, Vera poursuivit ses réflexions, le visage grave.
« Étrange. »
Il y avait clairement quelque chose qu’il ne pouvait pas se permettre d’ignorer.
Il avait beau y réfléchir, cela n’avait aucun sens que les rats du Bas-Fonds restent terrés à l’intérieur.
« Auraient-ils mis en place leur propre système de production ? »
Dans le Bas-Fonds ?
Il retourna la question dans tous les sens, mais la réponse demeurait : c’était impossible.
Vera pouvait en être certain, car personne n’avait réfléchi à ce problème plus sérieusement que lui.
Comme le Bas-Fonds était privé de soleil, il était impossible d’y faire pousser des cultures.
Et son hygiène déplorable rendait naturellement l’élevage impossible.
Il ne pouvait pas non plus commercer avec les autres quartiers. Le Bas-Fonds n’avait rien à offrir en échange.
C’était une décharge infâme, au point que même la famille impériale avait renoncé à s’en occuper.
Le Bas-Fonds était le fruit d’un cercle vicieux qui durait depuis des siècles, depuis que la Tour des mages flottante d’Oriac avait bloqué la lumière du soleil qui atteignait la treizième rue.
Un enfer sur terre, sans la moindre trace de productivité, qu’on ne pouvait pourtant pas simplement nettoyer, car personne ne saurait gérer les conséquences. Il ne pouvait que continuer à pourrir.
« Et pourtant… »
Comment ces rats du Bas-Fonds tenaient-ils le coup à l’intérieur ?
Tous les systèmes du quartier s’effondreraient en une journée sans leurs fournisseurs. Alors pourquoi aucun d’eux ne s’était-il montré dans la onzième rue ?
Tap. Tap.
Les bras croisés, Vera tapota l’index contre lui-même.
Ses yeux gris, visibles sous ses cheveux, s’assombrirent encore.
« … Si je ne peux pas le savoir… »
Alors, il lui suffisait d’aller voir de ses propres yeux.
Il aurait voulu ne pas s’en mêler, mais il ne le pouvait pas.
D’ici au banquet commémoratif de la fête de la Fondation, Rene ferait du bénévolat comme guérisseuse. Elle devrait se rendre dans les quartiers allant de la huitième à la douzième rue.
Ils étaient tous proches du Bas-Fonds.
Et ce n’était pas tout.
Les rats du Bas-Fonds étaient des bombes prêtes à exploser à tout instant.
Si ceux qui les contrôlaient projetaient ne serait-ce qu’un attentat terroriste, ce serait comme faire exploser une bombe au milieu de la capitale impériale.
Vera savait désormais qu’il avait tort de détourner les yeux d’une telle menace.
Il poursuivit ses réflexions, en cherchant cette fois à déterminer qui avait le plus de chances de diriger le Bas-Fonds à présent.
« … Les cinq cartels. »
Si les déplacements dans le Bas-Fonds étaient contrôlés avec une telle méthode, ils avaient forcément uni leurs forces.
Il ignorait qui était leur chef, mais tous les cinq passaient pour les plus déments d’entre les fous. Une enquête approfondie s’imposait.
Sans attendre, Vera enfila la robe noire suspendue dans un coin de sa chambre.
Il ne dormirait pas non plus cette nuit, mais ce n’était pas un problème. Un corps surhumain ne s’effondrerait pas pour si peu.
« Ouf… »
Vera expira longuement, puis ferma les yeux un instant pour se calmer.
Il tentait de se convaincre, car l’idée de se rendre de son plein gré dans le Bas-Fonds ne lui plaisait pas du tout.
« … Il le faut. »
Vera ouvrit discrètement la fenêtre de son logement et regarda dehors.
Une nuit d’encre, sans la moindre étoile. Seules les lampes magiques, alignées à de larges intervalles, éclairaient la ville obscure.
Il avait contemplé cette scène jusqu’à en être écœuré dans sa vie précédente, et pourtant, elle lui semblait étrangement familière.
Vera réprima aussitôt l’émotion qui venait de surgir, puis passa par la fenêtre.
Vera rentrait chez lui après environ sept ans et demi d’absence.
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