Chapitre 80
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 80 : l’Empire — 3
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« Et voilà ! »
Mari avait la voix débordante d’enthousiasme.
À ces mots, Rene se leva et demanda :
« A-alors, qu’en pensez-vous ? »
« Oh, est-ce vraiment nécessaire de le dire ? Notre Sainte est mille fois plus jolie que toutes ces jeunes dames de la capitale ! »
« Vraiment… ? »
Les lèvres de Rene se mirent à frémir, comme si elles esquissaient un sourire. Les compliments de Mari lui donnaient confiance.
Rene passa une nouvelle fois les mains sur sa tenue pour la vérifier.
Un chapeau à larges bords, une blouse et une longue jupe qui lui tombait sous les mollets. Elle s’était apprêtée pour la sortie avec Vera prévue bientôt.
C’était son tout premier rendez-vous depuis qu’elle vivait avec Vera.
Elle voulait lui montrer un autre visage en ce jour particulier ; elle avait donc demandé à Mari de choisir sa tenue. Voilà le résultat.
Sentant sa main se crisper autour de sa canne, Rene remercia Mari.
« Merci, Mari. Je vais vraiment… ! »
Je reviendrai avec des résultats !
Mari eut un petit rire devant l’expression résolue de Rene.
« C’est ça, c’est ça ! Et pendant votre sortie, entrelace tes doigts aux siens ! Demande-lui aussi de te donner à manger ! »
« J-je… ! »
Entrelacer leurs doigts ? Lui demander de la nourrir ?
Les paroles de Mari débridèrent l’imagination de Rene. À mesure que des scènes lui venaient à l’esprit, elle rougit de plus en plus.
« Je m’en vais ! »
Ne supportant plus sa gêne grandissante, Rene lança ces mots et se hâta de quitter la pièce.
Un sourire encore plus large s’étira sur le visage de Mari tandis qu’elle la regardait partir.
Elle songeait à ce qu’elle allait dire à Vera, qui attendait dehors.
« Petit garnement, tu vas passer une journée difficile. »
Mari en était certaine. Même si Vera se comportait d’ordinaire comme un parfait imbécile, il ne pourrait pas rester égal à lui-même aujourd’hui.
* * *
À l’entrée de la résidence, Vera attendait, raide, le regard fixé devant lui.
Sentant quelqu’un approcher, il se tourna vers la porte.
C’était Rene.
Enfin, celle qu’il attendait était arrivée. Vera se redressa et patienta jusqu’à ce que la porte s’ouvre.
Rene apparut, et tout son corps se figea.
« Vous attendez depuis longtemps ? »
Son expression était si vide que n’importe qui aurait compris qu’il avait complètement perdu ses moyens.
En découvrant la tenue de Rene, Vera sentit soudain ses pensées s’interrompre.
« Ses vêtements… »
Elle ne portait pas sa tenue habituelle.
Au lieu des robes sombres qu’elle enfilait toujours pour dissimuler son identité, elle ressemblait à la fille d’une famille noble. Non, même cette comparaison paraissait insultante devant son éclatante beauté.
Un chapeau bleu marine à larges bords lui couvrait la moitié du visage. Il aurait pu sembler suspect, mais il ne faisait qu’ajouter à son allure mystérieuse. La tenue qu’elle portait en dessous était tout aussi saisissante. Sa blouse blanche et sa jupe bleu marine formaient un ensemble élégant et raffiné.
S’il devait la comparer à quelque chose, elle ressemblait à une ipomée en pleine floraison.
Une fleur du matin trop pudique pour s’exhiber, mais dont on ne pouvait pourtant détourner les yeux.
« … Non. »
Ce n’était pas assez. Il devait exister une meilleure comparaison, mais aucune ne lui venait. Pendant un instant, Vera soupira profondément devant la pauvreté de son vocabulaire.
La voix de Rene lui parvint de nouveau.
« Vera… ? »
Vera sursauta et répondit à la hâte, d’une voix entrecoupée.
« Ah, oui. Je suis désolé. »
« Non. »
Rene secoua la tête, le cœur battant.
Pour une raison qu’elle ignorait, elle se sentit gênée et baissa de nouveau la tête.
Avait-elle rougi ? Après y avoir réfléchi, Rene conclut que c’était probablement le cas.
Ses joues, ses oreilles et sa nuque étaient brûlantes. Et puisqu’elle portait un chapeau, ce ne pouvait pas être à cause du soleil.
« C-calme-toi… ! »
Rene inspira profondément, en vain, pour tenter de retrouver son calme. Puis elle lui tendit la main et entrouvrit les lèvres.
« Hum… On y va ? »
« … Oui. »
Vera prit la main que Rene lui tendait.
Rene tressaillit. Elle sentait les doigts de Vera trembler.
Cette vibration fit ressurgir ses inquiétudes.
« E-est-ce que j’ai l’air bizarre ? »
Mari l’avait couverte de compliments, mais peut-être que Vera n’aimait pas ce genre de tenue. Peut-être que ce n’était pas à son goût.
C’était l’inquiétude d’un premier amour qui avait duré plus de trois ans sans s’éteindre le moins du monde.
Le moindre détail la rendait fébrile : les inflexions de sa voix, la chaleur de leurs mains jointes, ses tremblements, sa façon d’adapter son pas au sien.
Elle avait beau souffrir de donner un sens à tout cela, elle ne parvenait pas à faire comme si de rien n’était.
Le cœur alourdi par mille inquiétudes, Rene prit la parole.
« Hum… C’est Mari qui a choisi ces vêtements pour moi. »
Elle lui demandait indirectement : « Comment me trouvez-vous aujourd’hui ? »
Elle espérait de tout cœur qu’il lui dirait que cette tenue lui allait bien.
Vera lui donna une réponse tout à fait satisfaisante.
« … Oui. Vous êtes vraiment belle. »
Badoum.
Son cœur bondit. Elle eut l’impression qu’on lui avait frappé la poitrine à coups de marteau.
Rene pinça les lèvres sans raison et baissa la tête.
Elle se félicitait d’avoir choisi un chapeau à larges bords.
Sans lui, Vera aurait vu son expression.
« Quel soulagement. Je devrai remercier Mari plus tard. »
« … Oui. »
Vera répondit brièvement et se mit en marche, les yeux droit devant lui.
Pour l’instant, Rene n’avait pas à craindre qu’il voie son expression. Vera était incapable de la regarder.
Vera ne comprenait pas pourquoi il lui était si difficile de faire face à Rene aujourd’hui, alors qu’il l’avait vue la veille encore. Cette confusion l’étouffait.
Pour une raison ou une autre, la regarder en face lui semblait mal. S’il essayait de lui jeter un coup d’œil, il avait l’impression de commettre un péché innommable.
Sa seule voix mettait ses pensées sens dessus dessous. Chaque fois qu’il tentait de lui répondre, il craignait de se faire mal comprendre. Il se surprenait à peser chacun de ses mots, même les plus insignifiants, si bien qu’il ne parvenait qu’à formuler de courtes réponses.
En vérité, la raison était facile à trouver. La tenue de Rene avait changé la façon dont Vera la percevait, mais il ne s’en rendait pas compte.
D’une certaine manière, c’était tout naturel.
Trois années, c’était beaucoup trop long pour qu’un simple changement de tenue bouleverse la perception qu’il avait d’elle.
Jusqu’à présent, Rene n’avait été qu’une jeune fille aux yeux de Vera.
Ce n’était pas une question d’écart d’âge. Vera avait l’impression que Rene n’avait pas changé depuis ses quatorze ans.
Cette impression s’expliquait par bien des raisons, mais la principale était sans doute les habits cérémoniels que Rene portait toujours.
Ces vêtements amples et solennels couvraient le corps tout entier ; ils ne laissaient donc jamais deviner la silhouette d’une femme. Et ce n’était pas tout : ils dissimulaient aussi sa croissance.
Quelle que fût sa taille ou la façon dont ses courbes se dessinaient, tout disparaissait sous ses habits cérémoniels.
Vera avait toujours été plus grand que Rene ; il n’avait donc jamais vraiment remarqué qu’elle grandissait. Cela n’avait pas changé même après leur départ du Royaume sacré.
Depuis qu’ils avaient quitté le Royaume sacré, Rene s’enveloppait toujours de robes sombres. Vera n’avait jamais pu y distinguer le moindre charme féminin.
Oui. Jusqu’à ce jour, Vera n’avait jamais éprouvé la moindre attirance pour Rene.
Heureusement, cette perception figée prit fin aujourd’hui.
La magie de sa tenue ébranlait sa façon de voir Rene, là, à cet instant précis.
Pour la première fois depuis leur rencontre à Lemeo, Vera la voyait en vêtements ordinaires. Il comprenait enfin que Rene était une femme.
Après trois longues années et plusieurs mois, Rene cessait enfin d’être une jeune fille à ses yeux ; elle devenait une femme.
* * *
La troisième rue, où se trouvait la Bibliothèque nationale, était assez éloignée de la première rue, où se situait le domaine de Mari.
Autrement dit, ils avaient d’autant plus de temps pour marcher main dans la main.
Tap.
La canne de Rene toucha le sol. Elle fit un pas en avant.
Le même mouvement se répétait depuis plusieurs dizaines de minutes.
Ils marchaient tous deux main dans la main sans échanger un mot.
Bien sûr, leur silence n’avait rien de gênant. Une atmosphère subtile s’était plutôt installée entre eux.
Ils étaient tous deux parfaitement conscients de la présence de l’autre : la chaleur de leurs peaux en contact, leur respiration tranquille tout près, les frémissements qui passaient de l’un à l’autre. Tout cela formait un rythme étrange.
Vera marchait en regardant droit devant lui. Rene avançait la tête baissée.
Au bout d’un moment, une phrase en particulier se mit à tourner en boucle dans l’esprit de Rene.
— Entrelace tes doigts aux siens ! Demande-lui aussi de te donner à manger !
C’étaient les paroles de Mari, juste avant que Rene quitte le domaine.
Et surtout, cette histoire de doigts entrelacés.
Rene ne pouvait s’empêcher d’y penser ; toute son attention se concentrait donc sur leurs mains jointes.
Bien sûr qu’elle en avait envie. Comment aurait-elle pu ne pas en avoir envie ? Il ne s’agissait que d’une autre façon de se tenir la main, mais le geste ne prendrait-il pas un tout autre sens ?
Ne pourrait-il pas donner à cette étreinte une tendresse qui dépasserait le simple fait d’aider une aveugle ?
Pourtant, c’était difficile pour une personne aussi timide que Rene.
Après tout, n’était-elle pas si désespérément timide qu’elle n’avait pas réussi à faire avancer leur relation, ne serait-ce que d’un cheveu, en plus de trois ans ?
Ce serait merveilleux si Vera entrelaçait leurs doigts le premier, mais Rene le savait.
Cela n’arriverait jamais, même s’il revenait d’entre les morts.
Plus elle hésitait, plus son cœur battait fort. Elle craignait que, s’ils arrivaient à la bibliothèque dans ces conditions, l’occasion ne lui échappe. Après avoir longuement tergiversé, Rene finit par se ressaisir.
« J-je vais le faire… ! »
Elle ferma les yeux très fort et bougea la main.
Un geste où se mêlaient le courage de celle qui savait que rien ne changerait si elle restait timide toute sa vie et une pensée désespérée : « Tant pis, je me lance. »
Sa main glissa légèrement, puis pivota et se pressa contre la sienne.
Leurs paumes se rencontrèrent. Les doigts de Rene se glissèrent entre ceux, longs, de Vera.
Puis elle serra fort, refermant la main en un poing.
Vera réagit aussitôt. Il ne se contenta pas de tressaillir : tout son corps sursauta, de manière bien trop évidente.
« Sainte… »
« Ne dites rien. »
Rene l’interrompit avant qu’il puisse continuer. Baissant encore davantage la tête, elle ajouta :
« … Continuons simplement à marcher comme ça. »
Elle n’avait pas la force de s’expliquer.
Si elle essayait de dire pourquoi elle faisait cela, son cœur risquait vraiment d’exploser.
Elle voulait que ce geste se suffise à lui-même.
« … Oui. »
Vera ne s’opposa pas aux paroles de Rene et hocha la tête.
Sa paume était brûlante. La douceur ténue entre ses doigts, ajoutée au contact du bout des doigts de Rene sur le dos de sa main, lui serrait la poitrine sans raison.
Vera ne réfléchit pas.
Rene lui avait demandé de ne rien dire ; il se rassura donc en se disant qu’il avait raison de ne pas poser de questions. Il s’efforça de garder un visage calme.
Ses pensées, jusque-là en désordre, s’étaient brusquement arrêtées. Vera continua longtemps à marcher sans même remarquer le rythme des battements de son cœur.
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