Chapitre 78
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 78 : l’Empire
──────
Une semaine s’écoula sans incident notable. La seule chose digne d’être mentionnée fut Aisha, qui, mourant d’ennui, faillit tomber de la carriole après avoir passé la tête par la fenêtre. Une fois la semaine écoulée, le groupe arriva dans l’Empire.
« Waouh… ! »
L’exclamation d’Aisha jaillit, comme prévu.
Devant le spectacle qui s’offrait à elle, Aisha avait l’impression que son cœur battait à tout rompre.
De longues murailles imposantes, qui s’étendaient à perte de vue. Un vaste palais s’élevant majestueusement au-delà. Et, lorsqu’elle leva les yeux plus haut encore, une tour flottant dans le ciel.
Aisha se tourna vers Vera, les yeux brillants, et lui demanda :
« Vera ! C’est la Tour des mages, pas vrai ? »
« Oui. »
« Les sorciers vivent là-bas ? »
« Quoi, tu croyais que c’étaient les chevaliers ? »
« Oooh… »
D’ordinaire, Aisha se serait emportée devant les taquineries de Vera. Cette fois, cependant, elle n’en fit rien. Ou plutôt, elle ne le pouvait pas.
Son esprit tout entier était captivé par l’imposante Oriac, la Tour des mages flottante et célèbre emblème de Parvan, la capitale de l’Empire de Frihi.
Vera poussa un profond soupir en voyant Aisha presque entièrement penchée hors de la carriole, puis s’adressa à Norn, qui conduisait.
« Maître Norn, combien de temps pensez-vous que l’inspection va prendre ? »
« Hum, je pense qu’il faudra encore patienter un moment. C’est la période du festival du Jour de la Fondation, alors il y a énormément de voyageurs… »
La voix de Norn s’éteignit. Elle avait pris un ton désolé.
Rene le sentit et répondit avec un sourire, à la place de Vera.
« Ça ne nous dérange pas, ne vous inquiétez pas. »
« Ha ha, je vous prie de m’excuser. »
« Pour quoi donc ? »
Le festival du Jour de la Fondation.
« Il reste encore un mois avant le début du festival, mais on dirait que la ville est déjà bondée. »
« Oui. Les marchés ne sont jamais aussi vastes qu’à cette période. »
La situation était familière à Vera. Il avait vécu cet événement chaque année dans sa vie précédente.
Le festival du Jour de la Fondation de l’Empire, qui durait près d’un mois, était assez grand pour être considéré comme le plus grand festival du continent.
Les marchands apportaient des produits des quatre coins du continent. Les clients et les touristes venaient les acheter. D’autres commerçants arrivaient pour tenir des échoppes à l’intention de ces touristes.
Comme le festival attirait toutes sortes de gens, nombreux étaient ceux qui venaient en avance pour se préparer.
Vera poursuivit tandis que Rene hochait doucement la tête, comme si elle comprenait.
« Je crois que nous avons choisi le bon moment. Le marché nocturne organisé pendant le festival offre beaucoup à voir et à faire. Je suis sûr qu’il vous plaira, Sainte. »
« Le marché nocturne… »
À ces mots, le cœur de Rene se mit à battre plus vite.
Que pouvait bien signifier un marché nocturne ? Un rendez-vous avec Vera jusque tard dans la nuit.
Bien sûr, ils n’étaient pas venus dans l’Empire pour cela. Ils étaient là pour aider Dovan et Aisha. Mais puisqu’ils y étaient, ils pouvaient sûrement s’offrir un petit plaisir de ce genre.
C’était la capitale de l’Empire. La ville la plus sûre du continent. Le pire qui pouvait leur arriver, c’était qu’un voyou les provoque dans la rue.
Ici, elle pourrait mettre de côté tous ces soucis et peut-être faire avancer les choses entre eux.
La passion s’embrasa en Rene.
« J’ai hâte d’y être. »
« Vous ne serez pas déçue. Je connais assez bien le festival, alors je vous ferai visiter comme il se doit. »
Elle ne se trompait sûrement pas en comprenant : « Je vous accompagnerai. »
Rene voulait y croire.
« Oui. »
Rene hocha la tête, satisfaite, les lèvres retroussées en un sourire sans raison particulière.
L’ambiance était agréable.
Puis Rene tressaillit soudain en se rappelant quelqu’un et se ressaisit.
…Le deuxième prince.
Quelqu’un qui l’inquiétait. Peut-être même une rivale en amour.
Elle n’en savait pas encore grand-chose, mais on ne savait jamais.
En amour, pouvait-on se permettre la moindre imprudence ?
Rene espérait ne pas avoir à tirer l’épée dissimulée dans sa canne.
* * *
Dans la Première Rue de l’Empire, Rene était assise, tendue, dans le salon de réception d’un domaine.
La Première Rue passait souvent pour être le quartier résidentiel le plus cher du continent.
« Vera, je crois que… »
Même sans voir, certaines choses ne pouvaient échapper à Rene.
L’atmosphère avait radicalement changé dès leur arrivée dans la Première Rue. Une foule de domestiques les attendait à l’entrée du domaine dont Mari leur avait parlé. Et puis, il y avait leur manière d’être.
Comme Rene laissait sa phrase en suspens, Vera hocha la tête et répondit :
« Oui. C’est une demeure noble. »
Rene sursauta. Elle ne put dissimuler le tremblement de sa voix.
« …Je n’aurais jamais imaginé que dame Mari était une noble impériale. »
« Oui, cela m’étonne un peu, moi aussi. »
« Hum… Est-ce que cela ne pose pas de problème ? Pour les affiliations, tout ça ? »
« Ça ne devrait pas. Dame Mari a dû renoncer à tous ses privilèges de noble, y compris à son nom de famille. »
Se consacrer au Royaume sacré signifiait précisément cela. Il fallait effacer tout statut antérieur et se tenir seul devant l’autel d’un dieu.
« Vous m’avez dit que son mari servait à l’Inspection impériale. Dame Mari vit probablement comme son épouse, pas comme une noble. Tant qu’elle ne prend pas part aux affaires politiques, le Royaume sacré n’a aucune raison d’intervenir. »
« Ah… »
Rene hocha la tête. Les explications de Vera lui avaient permis de comprendre dans les grandes lignes.
Une autre pensée lui vint à l’esprit.
« Le mari de dame Mari est admirable. Il a dû l’attendre malgré toutes ces années passées loin l’un de l’autre. »
Elle pensait au mari de Mari.
La relation de Mari et de son époux lui semblait très romanesque. Ils avaient beau mener des vies différentes, ils restaient liés l’un à l’autre.
Moi aussi…
Elle voulait vivre ce genre de relation avec Vera.
Alors que Rene nourrissait cette pensée, Vera répondit :
« …Oui. Peu de gens en seraient capables. »
En répondant, Vera se rappela qui était le propriétaire du domaine. Il le savait, car il avait mémorisé tous les nobles impériaux et leurs résidences.
Le comte Vaischur.
C’était son domaine.
Le directeur de l’Inspection impériale. Un bourreau de travail invétéré qui avait poursuivi Vera partout dans sa vie précédente. Un homme qui jouait sa vie sur cette intégrité absurde qui était la sienne.
Penser que Mari était sa femme…
Vera se sentit mal à l’aise. Rien ne les avait liés dans cette vie, mais les souvenirs du passé continuaient de faire naître en lui un sentiment désagréable.
Deux émotions contraires emplirent la pièce, et le silence perdura jusqu’à ce que les portes du salon s’ouvrent et que Mari entre.
Contrairement à leur rencontre dans la Grande Forêt, elle était élégamment vêtue.
« Oh là là, pardon pour mon retard ! »
« Ah, dame Mari. »
« Hum ? Oh là là, Sainte, qu’est-ce que vous avez mangé pour être devenue si jolie en quelques mois ? Hum ? Il faut absolument que vous me donniez votre secret. Oh, Vera, vous êtes devenu encore plus séduisant ! Qu’est-ce que vous avez là, à la taille ? Vous avez changé d’épée ? Bon sang, écoutez-moi… »
Elle se mit à parler à toute vitesse dès qu’elle entra.
Rene et Vera commencèrent tous deux à avoir l’air embarrassés.
* * *
Alors que Rene commençait à toucher à ses limites, Mari finit enfin par se taire.
Ou plutôt, elle s’interrompit.
Craignant qu’elles n’en viennent jamais au fait, Rene saisit cette accalmie et expliqua rapidement la raison de leur visite.
Elle raconta à Mari tout ce qui s’était passé depuis leur départ de la Grande Forêt : sa rencontre avec Dovan et Aisha, la résolution de leurs problèmes et les raisons de leur venue.
Décidée à ne pas laisser à Mari l’occasion de l’interrompre, Rene débita tout d’une traite. Lorsqu’elle eut fini, elle se mit à respirer bruyamment.
Elle avait l’impression que son cerveau manquait d’oxygène. Ses lèvres étaient desséchées à force d’avoir parlé si vite.
« Sainte, voici de l’eau. »
« Ah, merci. »
Rene accepta l’eau que Vera lui tendait au bon moment, la but à grandes gorgées, puis attendit la réponse de Mari.
Mari cligna plusieurs fois des yeux, puis hocha la tête, l’air radieux.
« Oh là là, c’est donc ce qui s’est passé ? Vous avez dû traverser bien des épreuves. D’accord, je les emmènerai avec moi à mon retour. »
« Ah, merci. Dans ce cas, combien de temps comptez-vous rester dans l’Empire, dame Mari ? »
« Hum ? Je pensais assister au banquet du Jour de la Fondation avant de repartir. »
« Un banquet ? »
« Ah, la cérémonie de majorité du deuxième prince aura lieu à cette occasion. On m’a demandé de venir lui offrir une bénédiction. »
Le deuxième prince.
À ce nom, les doigts de Rene tressaillirent. C’était la tension.
« C-C’est vrai… ! »
Elle s’efforça de garder son calme.
Mais Vera, qui l’écoutait à côté d’elle, interpréta les choses autrement.
Il avait l’impression que Rene se préoccupait du deuxième prince.
Vera reprit son air renfrogné. Il n’avait aucune raison de l’être. Il n’aimait simplement pas ça.
Mari, assise en face d’eux, les observait depuis tout ce temps. Elle s’anima soudain et poursuivit :
« Ah ! C’est vrai. Sainte, voudriez-vous venir au banquet, vous aussi ? Ce ne serait pas mieux que vous lui donniez la bénédiction à ma place ? Ce serait bon pour l’Empire, et cela ferait aussi plaisir à mon mari ! Alors, vous pourriez nous aider, juste cette fois ? »
« P-Pardon ? »
Rene lui demanda de répéter, et Vera, debout derrière elle, tressaillit. Une profonde inquiétude commença à se lire sur son visage.
Naturellement, il refusa.
« …C’est dangereux. Il ne faut pas révéler à la légère où se trouve la Sainte. De plus, l’Empereur pourrait s’en prendre à elle. Le jour où la Sainte a reçu sa Marque sacrée, l’Empire a clairement pris des mesures pour la poursuivre. Il vaut mieux la garder cachée. »
Il avait ses raisons. Ses paroles reposaient entièrement sur des faits, ne trahissaient aucune émotion et ne laissaient pas même deviner qu’il ne voulait pas que Rene rencontre le deuxième prince.
La réponse de Mari balaya aussitôt ses arguments.
« Oh, voyons. Comment pouvez-vous parler de danger alors qu’il y a tant d’Apôtres ici ? Et Sa Majesté n’est pas stupide. Il ne va tout de même pas agir au grand jour ? S’il le faut, nous demanderons au Royaume sacré de nous envoyer quelqu’un d’autre. Oui, j’ai entendu dire que ce bon vieux Rohan n’avait rien à faire en ce moment. Il serait parfait pour nous accompagner. Il viendrait volontiers pour un festival. »
À ces mots, Vera ouvrit de grands yeux et lança un regard noir à Mari.
Mari soutint son regard avec un sourire narquois, puis poursuivit sa réflexion.
Ce gamin…
Elle se disait qu’en le provoquant un peu, elle pourrait assister à une scène tout à fait charmante.
« Qu’en pensez-vous ? Vous voulez y aller, Sainte ? »
Rene réfléchit de nouveau aux paroles de Mari.
Était-il judicieux d’y aller ?
Était-il judicieux qu’ils se rencontrent ?
Et si le deuxième prince, qui aimait les hommes, tombait amoureux de Vera ?
…C’étaient des inquiétudes inutiles. Et si le deuxième prince n’aimait pas les hommes, ou même s’il les aimait mais ne s’intéressait pas à Vera, toutes ces pensées méritaient de finir à la poubelle.
Mais Rene n’avait pas le loisir de pousser si loin sa réflexion.
À ses yeux, Vera était plus charmant que quiconque au monde. C’était pour cela qu’il était toujours une source d’inquiétude.
Elle raisonnait presque comme si c’était une certitude : puisqu’elle était tombée amoureuse de Vera, tout le monde devait forcément tomber sous son charme.
Sur le point de refuser à cause de cette pensée, Rene s’arrêta.
…Attends.
Les paroles que Mari venait de prononcer lui revinrent soudain en mémoire, et Rene pinça les lèvres.
Seul un idiot comploterait au cœur de l’Empire, là où tant de gens étaient réunis.
Mari avait dit cela au sujet de l’Empereur, mais cela ne s’appliquait-il pas aussi au deuxième prince ? Même s’il tombait amoureux de Vera, il ne pourrait pas recourir à la ruse devant tant de témoins. Rene pourrait donc se faire une idée du deuxième prince sans courir de danger.
Chaque fois qu’elle pensait à Vera, Rene perdait tout bon sens. Mais pour une fois, elle avait l’impression que son esprit fonctionnait à toute vitesse.
…Je crois que je devrais vérifier.
Rene n’avait pas encore décidé s’il était un allié ou un ennemi. Elle pourrait toujours lui devenir hostile après en avoir eu le cœur net.
« …J’irai. »
Rene hocha la tête avec fermeté.
Si c’est un ennemi…
Alors sa canne pourrait bien se transformer en épée.
« Oh là là ! Sainte, vous êtes bien plus courageuse que Vera ! Voilà, il faut savoir prendre son courage à deux mains ! »
Mari applaudit et acquiesça à la réponse de Rene, tandis que Vera affichait une expression complètement hébétée.
À cet instant, seule Mari était heureuse.
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