Chapitre 75
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 75 : Chef-d’œuvre
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Il arrivait qu’on en soit là.
Qu’à force d’échouer, on finisse par s’habituer à ses échecs, au point d’accueillir le suivant d’un simple : « Bien sûr. »
L’échec devenait alors une habitude.
Quand on se rendait compte qu’on tenait désormais l’échec pour acquis, on ressentait le plus souvent une sorte de vide.
Pourquoi parler de cela ? Parce que Rene éprouvait justement ce vide, à cet instant.
Clang !
Le marteau résonnait dans toute la forge. Dovan s’était mis au travail.
Assise à côté de Vera dans la cour derrière la forge, Rene écoutait le martèlement quand un profond soupir lui échappa soudain.
Bien sûr…
Sa relation avec Vera n’avait pas avancé d’un pouce.
Depuis le petit matin, Rene s’était laissé aller à toutes sortes de rêveries, espérant que leur relation évoluerait. Pourtant, Vera se comportait exactement comme à son habitude, sans que rien ne changeât, ne serait-ce qu’un peu. En le constatant, puis en se rendant compte qu’elle en éprouvait du soulagement, elle fut saisie d’un immense vide.
Vraiment, comment décrire cela ?
Elle désirait une relation plus profonde avec Vera, mais elle avait fini par craindre que ce qu’ils avaient ne se brise. À présent, elle se rassurait à la seule pensée : « Au moins, nous ne nous sommes pas éloignés l’un de l’autre. » N’était-il pas difficile de décrire ce vide né d’une telle inertie ?
Tandis que Rene réfléchissait, la colère monta soudain en elle.
… Non, bien sûr que Vera est comme ça.
Elle était en colère contre elle-même.
Ce n’était pas comme si elle ignorait quel genre d’homme était Vera. Elle le savait, et pourtant, elle était restée des années amoureuse de lui sans retour. C’était donc à elle de faire le premier pas. Mais elle s’en voulait de ne pas réussir à rassembler son courage, à cause de cette fichue timidité.
Tout ce qu’elle parvenait à faire, c’était lui tenir la main un peu plus fermement ou marcher un peu plus près de lui que d’habitude.
Et même ainsi, elle ne tenait pas dix minutes avant que son cœur battant à tout rompre ne la pousse à reprendre la distance habituelle. À ce stade, sa frustration n’allait-elle pas finir par la rendre malade ?
Clang !
Malgré ses émotions qui bouillonnaient, le marteau continuait de frapper.
Rene l’écouta longuement, se mordillant légèrement la lèvre tandis qu’elle cherchait ses mots.
C’était, à sa façon, une forme de courage.
Elle prit appui sur sa colère grandissante pour réfléchir à ce qu’elle pourrait dire, s’accrochant à une résolution qui risquait de s’évanouir d’un instant à l’autre : montrer à Vera, ne serait-ce qu’un peu, ce qu’elle ressentait.
Ses sourcils se froncèrent légèrement, ses lèvres se serrèrent et ses mains, qui n’avaient cessé de s’agiter, se crispèrent.
Vera observait Rene tandis qu’elle se débattait avec ses pensées.
Pour une raison qu’il ignorait, il n’arrivait pas à détacher les yeux d’elle, aujourd’hui. Il épiait le moindre de ses gestes.
Son expression changeait sans cesse, comme si quelque chose lui pesait, jusqu’à ce qu’elle se mette enfin à se tourmenter ainsi.
Pour une raison qu’il ne comprenait pas, tout cela lui rappelait l’image de Rene lui demandant, la veille, de rester à ses côtés. Son regard en restait captif.
Vera lui-même ne comprenait pas tout à fait ce qu’il ressentait.
Il ne parvenait pas à détourner les yeux de Rene, tandis que celle-ci, sans s’en apercevoir, s’angoissait de plus belle en cette matinée.
* * *
Clang !
Le marteau frappa dans un tintement sonore. Le choc remonta le long du manche et secoua tout le corps de Dovan. La chaleur leur brûlait la peau. Leur souffle s’échappait par grandes bouffées.
Le travail était épuisant, mais aucune de ces sensations ne semblait peser sur Dovan.
Peut-être était-ce parce que cette tâche lui était devenue familière depuis longtemps. Ou peut-être parce que toutes ses pensées se concentraient sur une seule Intention, sans laisser de place à ces détails insignifiants.
Clang !
Des étincelles jaillirent. Le fer d’un blanc pur changeait de forme à chaque coup.
En forgeant l’épée, Dovan ne cessait de revoir l’homme s’éloigner seul, l’arme à la main. Cette image emplissait son esprit d’une seule Intention.
Clang !
— Je vais protéger.
C’était la conviction inébranlable d’un homme à l’allure de chevalier, qui s’était présenté devant Dovan avec pour seule arme sa sincérité.
Clang !
À cet instant, Dovan sentit la sincérité de cet homme réchauffer son cœur.
Le mot « aspiration » convenait sans doute. Face à cette résolution sans la moindre hésitation, Dovan éprouva le profond désir de donner, d’une façon ou d’une autre, une forme tangible à cette conviction jusque-là informe.
Clang !
Ce désir était tout ce qui comptait.
La fierté de l’artisan, l’envie de laisser derrière lui un grand chef-d’œuvre et toutes les autres pensées superflues avaient disparu de l’esprit de Dovan. N’ayant plus que cette aspiration en tête, il continuait de frapper l’épée.
Clang !
On ne pouvait appeler cela autrement qu’un état d’absorption totale.
Il martelait, tout simplement.
Chassant toute pensée, ne gardant à l’esprit que cette aspiration, Dovan frappa l’épée pendant un long moment.
Clang !
Ainsi, dans une forge délabrée, au cœur d’une chaîne montagneuse reculée, aux confins du continent, naissait un chef-d’œuvre dont on parlerait encore longtemps.
* * *
C’était une épée entièrement blanche.
Même dans les ténèbres de la nuit, elle brillait seule, et rien d’autre qu’un éclat blanc ne venait à l’esprit en la regardant.
C’était une épée droite, tout à fait ordinaire, dépourvue du moindre ornement.
En la tenant, cette épée qui, au premier regard, pouvait même sembler grossière, Vera sentit monter en lui une émotion qu’il ne pouvait qualifier que de révérence.
« … C’est… »
Ses mots s’interrompirent brusquement.
L’épée que Dovan avait achevée et lui avait tendue était…
« Elle a simplement pris cette forme. »
Un chef-d’œuvre.
Elle n’avait rien de particulièrement grandiose ni d’extraordinaire.
Dès qu’il l’avait saisie, il avait simplement éprouvé la certitude presque abstraite qu’il s’agissait d’une épée accomplie.
Elle ne se donnait pas en spectacle. Mais elle ne se cachait pas non plus.
Le chef-d’œuvre de Dovan se contentait d’exister, irradiant une lumière blanche.
Vera tourna les yeux vers Dovan. Son visage était marqué par une profonde fatigue, mais jamais il ne lui avait paru aussi vivant.
Devant cette expression presque détachée des choses de ce monde, Vera resta interdit.
Dovan comprit aussitôt que Vera était trop bouleversé pour poursuivre. Il reprit avec un rire franc :
« Grâce à vous, j’ai pu l’achever. À présent, je me suis défait du moindre regret qui me restait. »
Son obsession, qu’on aurait pu prendre pour de l’entêtement, et son angoisse de ne jamais atteindre son but : tout cela avait été résolu grâce à cet homme. Dovan se devait naturellement de le remercier.
Pourtant, après ces paroles reconnaissantes, Vera semblait toujours aussi abasourdi.
Dans ce silence étrange, Aisha, qui avait écouté leur échange, s’écria avec fougue :
« Vous devriez être plus reconnaissant ! Vous avez reçu le chef-d’œuvre de notre maître ! »
Elle parlait avec une telle fierté qu’on aurait dit qu’elle l’avait forgé elle-même. Son expression était d’une arrogance folle, et ses épaules, tendues, étaient relevées. Ses oreilles se dressaient bien droites et sa queue s’étirait à l’horizontale.
Elle avait tout l’air d’une jeune fille pleine de vie, de son âge.
Ce n’est qu’alors, en voyant l’épée blanche et Aisha, que Vera comprit.
Il avait changé l’avenir.
Il n’y aurait plus d’Épée démoniaque crachant son ressentiment sur le continent, ni d’épéiste consumée par une amertume qui s’en emparerait.
À leur place, un vieux forgeron et une jeune fille occuperaient ce vide.
Une émotion indescriptible monta en lui. C’était le sentiment de comprendre ce qu’il avait protégé.
Vera, qui n’avait jamais fait que prendre aux autres et ne savait donc que faire preuve de cruauté, sentit son cœur s’émouvoir en voyant concrètement qu’il avait fait un pas en avant.
Bien sûr, on ne pouvait pas dire que tout fût pour le mieux.
Un héros destiné à s’opposer au Roi Démon avait disparu. L’Alliance des Royaumes était toujours en conflit. Et Aisha n’étant plus là, l’avenir prenait désormais une direction inconnue.
Il aurait dû s’inquiéter, mais Vera ne s’en inquiéta pas.
Car il avait appris quelque chose grâce à tout cela.
… Ce que je peux faire.
Quel que fût le moment qui se présenterait à lui, il n’avait qu’à faire tout ce qui était en son pouvoir.
Si Aisha Dragnov, propriétaire de l’Épée démoniaque, n’était plus là, il prendrait sa place vacante. Il en remplirait une encore plus grande.
Si un avenir inconnu s’ouvrait devant lui, il tracerait son propre chemin lorsqu’il se présenterait.
D’une certaine façon, cela allait de soi.
Qui avançait dans ce monde en étant certain de l’avenir ? Si l’on ne pouvait avancer qu’après s’être assuré de ce qui nous attendait, pouvait-on être plus stupide ou plus lâche ?
Face à cette vérité simple, évidente, Vera prit la parole.
« … Comment devrais-je appeler cette épée ? »
Il tourna les yeux vers Dovan.
Face à cette vérité évidente, dans la même situation que tout un chacun, Vera prononça ces mots. Dovan lui répondit :
« C’est à vous de décider, monsieur. C’est vous qui manierez cette épée. »
« J’en ai le droit ? »
« Vous le devez. »
Dovan sourit.
« C’est l’usage qu’en fait son porteur qui définit une épée. Alors, je vous en prie, donnez-lui un nom. »
Après avoir parlé, Dovan attendit tranquillement la réponse de Vera.
Il avait forgé cette épée pour l’homme qui se tenait devant lui. Il lui semblait donc juste que Vera lui donne un nom à la mesure de ses aspirations et du chemin qu’il désirait emprunter.
Vera regarda Dovan, qui avait fini de parler et attendait sa réponse, puis baissa les yeux vers l’épée.
Dans quel but la manierait-il ?
La question se présenta à lui, et la réponse suivit.
Le principe le plus naturel.
Cette épée était faite pour le défendre.
Une épée qu’il manierait pour protéger ceux qui se tenaient derrière lui.
Une épée qu’il manierait au nom de cette aspiration qu’il portait dans son cœur depuis le début de cette vie.
Ses pensées se poursuivirent.
Les souvenirs de sa vie précédente lui revinrent.
L’Épée démoniaque qu’Aisha Dragnov avait maniée n’existait plus. Il fallait donc quelque chose pour la remplacer.
« … Épée sacrée. »
Vera lui donna ainsi ce nom simple, mais prétentieux.
« Je l’appellerai l’Épée sacrée. »
L’Épée démoniaque qui avait déversé son ressentiment avait disparu. À sa place, il convenait d’avoir une Épée sacrée, maniée avec la conviction de bâtir l’avenir qu’il désirait.
Vera regarda Dovan.
Dovan lui rendit son regard.
Dovan demanda :
« À quoi servira cette Épée sacrée ? »
Il lui demandait comment Vera définirait leur chef-d’œuvre.
Vera répondit :
« C’est une épée que je manierai au nom du principe que je crois juste. »
Il ne se contenta pas de cette simple réponse.
Vera connaissait mieux que quiconque le vide des vœux qui n’étaient que des mots ; il ajouta donc une preuve concrète à ce qu’il venait de dire.
Il apporta cette preuve dans les formes.
Vera s’agenouilla avec soin, posa l’épée en travers de son genou, puis déclara :
« Je le jure. »
Il invoqua son Autorité.
« Je manierai cette épée au nom du principe le plus naturel. Jamais je ne m’en servirai pour commettre le mal ou agir injustement. »
Il s’imposa des entraves.
Pour ne pas vaciller, pour se contraindre à avancer malgré ses hésitations.
« Si je manie cette épée pour faire le mal, je ne pourrai plus jamais tenir une épée. »
Son serment s’acheva ainsi.
Il ne fixa aucune récompense.
Vera croyait qu’il ne pouvait y avoir de justice dans une quête poursuivie en échange d’une récompense.
Dovan écarquilla les yeux. Aisha en resta bouche bée.
Vera regarda l’épée qu’il avait baptisée Épée sacrée.
Le serment qu’il avait prononcé d’un cœur résolu imprégna la lame d’un blanc pur.
Une lueur dorée s’éleva. Un motif identique à celui du Stigmate des Pactes apparut sur la lame, puis s’effaça.
L’Épée sacrée tinta doucement.
Sentant cette résonance s’enfoncer au plus profond de son cœur, Vera esquissa un sourire.
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