Chapitre 7
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 7 : Le Royaume sacré d’Elia
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« … C’est donc ici ? »
Au bout du regard de Vera se dressaient les murs blancs d’un château. Devant la porte qui s’ouvrait en leur centre, deux paladins en armure d’un blanc immaculé montaient la garde.
Le Royaume sacré d’Elia.
La plus petite nation du continent. Le plus grand temple du continent.
On la disait la plus petite nation parce qu’une seule forteresse constituait tout son territoire, et le plus grand temple parce que cette forteresse entière était un temple.
Vera avait chevauché une semaine entière avant d’arriver enfin à destination. En contemplant la forteresse blanche au loin, il sentit monter en lui une émotion inattendue.
Vera n’avait jamais rêvé de venir ici en personne.
Sans la Sainte, sans cette rencontre qui n’avait eu lieu qu’au crépuscule de sa vie, il n’aurait jamais accordé le moindre regard à cet endroit.
La raison pour laquelle Vera ne s’y était pas rendu dans sa vie précédente était simple : à l’époque, il aurait eu trop à perdre en se consacrant au Royaume sacré.
Les membres du clergé du Royaume sacré n’avaient pas le droit de se livrer à des activités économiques privées. Ils ne devaient pas se laisser aveugler par les richesses et corrompre leur foi.
Ils ne pouvaient pas non plus recevoir de titre nobiliaire. Ceux qui accomplissaient la volonté des dieux ne devaient pas se laisser aveugler par la soif de pouvoir.
Tout ce qu’on pouvait espérer gagner en devenant paladin ici, c’était de l’honneur.
C’était pourquoi Vera avait caché sa Marque sacrée toute sa vie.
Dans cette vie antérieure, Vera n’avait désiré que richesse et pouvoir.
Autrement dit, le luxe et la débauche.
Tandis que Vera poursuivait le fil de ses pensées, un léger rire lui échappa.
« Tu m’as mené jusqu’ici. »
La Sainte lui revint à l’esprit : une excentrique vraiment remarquable.
Dans quatre ans, le jour où la Marque sacrée descendrait sur elle, Vera irait la chercher.
Pour respecter le pacte. Pour suivre la lumière qui n’avait brillé sur Vera qu’au crépuscule de sa vie.
Pour cela, il lui fallait une chose.
« … Un statut. »
Une procession serait organisée pour accueillir la Sainte. Vera devait obtenir un rang assez élevé pour la conduire.
Autrement dit, un rang lui permettant de commander aux paladins.
Vera ne doutait pas de pouvoir y parvenir en quatre ans.
Il possédait déjà tout ce qu’il fallait pour devenir citoyen d’Elia et paladin.
La Marque du Pacte qui lui avait été accordée.
Cela seul suffirait.
En la montrant, Vera pourrait se présenter directement devant l’Empereur sacré.
Il pourrait alors faire reconnaître son rang d’Apôtre.
Le pouvoir divin du Pacte était essentiellement martial. Si Vera montrait sa Marque et obtenait le rang d’Apôtre, il deviendrait naturellement paladin.
Toujours plongé dans ses pensées, Vera s’approcha lentement de la porte d’Elia.
« Attends-moi. »
Dans quatre ans, je viendrai te retrouver.
Je ne te laisserai pas mourir misérablement comme la dernière fois.
Je ne te laisserai pas te terrer dans le Bas-Fonds comme ça.
Je te conduirai dans le lieu le plus radieux qui soit et, à tes côtés, je connaîtrai enfin quelque chose qui mérite le nom de vie.
Vera n’était plus qu’à cinq pas des paladins qui gardaient la porte.
Clang.
Les deux paladins frappèrent le sol de leurs hallebardes au même instant.
« Halte. Que venez-vous faire ici ? »
Vera observa les deux paladins au visage sévère.
Ils avaient les mêmes traits : cheveux et yeux bruns, mâchoires carrées et carrures robustes. Des jumeaux paladins.
Vera connaissait leurs noms. Dans sa vie précédente, leur renommée avait été telle qu’il ne pouvait pas les ignorer.
C’étaient des Apôtres, porteurs de Marques sacrées et piliers du Royaume sacré.
« Krek. Marek. »
Krek et Marek, jumeaux paladins et Apôtres de Payron, le Dieu de la Protection.
Ils étaient devenus Apôtres en se partageant une seule et même Marque sacrée. Ils gardaient les portes du Royaume sacré.
Lorsque le Roi Démon avait surgi et déferlé sur le continent dans la vie précédente de Vera, tous deux avaient tenu tête à eux seuls à son armée d’invasion.
De véritables armes humaines, conçues pour défendre une forteresse.
Saisi d’une étrange admiration à l’idée de rencontrer en personne ceux dont il n’avait entendu parler que par des rumeurs, Vera leva le bras droit et retroussa sa manche.
Inutile de s’éterniser en explications.
Voyant les jumeaux rester bouche bée devant la Marque sacrée gravée sur son bras, Vera se contenta d’une phrase.
« Une Marque sacrée m’a été accordée. »
Cela suffit.
* * *
À l’extrémité sud du continent se trouvait une nation fermée, où nul autre que les membres du clergé n’avait même le droit d’entrer.
Les clercs sortaient se procurer la nourriture et les provisions nécessaires à la vie quotidienne, et tous ceux qui vivaient dans cette nation subsistaient grâce à ce qu’ils rapportaient.
C’était une nation étrange, qui se serait effondrée en moins d’un an si elle n’avait été peuplée de gens dotés des pouvoirs des dieux.
C’était le Royaume sacré d’Elia.
Même Vera, qui avait visité toutes les nations du continent dans sa vie précédente, pénétrait pour la première fois dans le Royaume sacré. Il entra avec une pointe d’impatience, mais…
« … C’est exactement le genre de ville qui rend les gens fous. »
Cette impatience fut anéantie dès qu’il franchit la porte.
Au-delà de celle-ci, Vera contempla la large avenue d’un air écœuré.
Du blanc partout. Tous les bâtiments du Royaume sacré étaient blancs.
Des arbres et des fleurs bordaient les rues, si bien que tout n’était pas blanc, mais les bâtiments ressortaient si vivement que Vera en éprouva un profond dégoût.
Alors que Vera avançait, les sourcils froncés…
« Je m’appelle Krek. »
La phrase tomba sans prévenir.
C’était le jumeau qui marchait à sa droite.
Vera se tourna vers Krek, qui s’inclina légèrement avant de poursuivre.
« J’ai reçu la Marque de la Protection. Je passe l’Épreuve de l’Apôtre. »
Il parlait par bribes, sans transition.
Une pensée traversa naturellement l’esprit de Vera.
« C’est un idiot ? »
Ce n’était pas seulement sa façon de parler.
Son regard vide, ses narines dilatées et le fait qu’il n’ait pas remarqué sa cape accrochée à la hallebarde suffisaient à répondre.
Vera l’observa un instant, puis jugea inutile de le lui signaler. Il lui rendit simplement son salut et fit comme s’il n’avait rien remarqué.
« … Je suis Vera. »
« Nous nous sommes déjà rencontrés. Ravi de vous rencontrer. »
« Je suis Marek. »
La voix venait de l’autre côté. Vera vit Marek fixer le vide après avoir parlé et tira rapidement sa conclusion.
« Ils sont tous les deux idiots. »
Vera avait cru qu’ils étaient du genre taciturne, puisqu’ils n’avaient rien dit jusque-là. En réalité, ils n’étaient tout simplement pas très malins.
« Moi aussi, je passe l’Épreuve de l’Apôtre. »
« … Oui. »
Rien ne suivit.
Après avoir dit ce qu’ils avaient à dire, les jumeaux conduisirent Vera jusqu’au Grand Temple, au bout de l’avenue, puis repartirent vers la porte.
Krek n’avait toujours pas remarqué que sa cape était accrochée à la hallebarde.
Ils avaient fait une impression brève, mais marquante.
« … Ce sont des Apôtres ? »
Le Dieu de la Protection aimait-il les idiots ?
Tandis que Vera se demandait selon quels critères les dieux accordaient les Marques sacrées, il se rappela Lushan, le Dieu des Pactes, qui lui avait accordé la sienne. Il eut alors l’irrévérencieuse pensée que tous les dieux étaient peut-être des idiots.
Vera laissa échapper un petit rire, puis contempla seul le Grand Temple. Son regard s’arrêta sur une fresque qui recouvrait l’un des murs.
Elle représentait neuf silhouettes assises sur un immense autel.
« … Les Neuf Dieux. »
C’était une fresque à leur effigie.
Neuf dieux menés par le Seigneur, des êtres transcendants qui avaient créé le continent et veillaient sur lui.
Au centre siégeait le Seigneur, nimbé de lumière. À ses côtés, l’un tenait une masse et l’autre un bouclier.
L’un tenait un fruit dans sa main, un autre portait un livre immense.
En poursuivant son inspection, Vera remarqua une silhouette à l’écart des autres. Son corps entier était dissimulé sous une robe, et son visage demeurait invisible.
Vera sut aussitôt qui elle représentait.
« Lushan. »
Lushan, le Dieu des Pactes.
Le dieu qui lui avait accordé une Marque sacrée et, aux yeux de Vera, le plus grand idiot de tous.
En observant la silhouette, Vera se posa de nouveau une question qui l’avait toujours taraudé.
À quoi Lushan avait-il pensé en lui accordant une Marque sacrée ? Pourquoi en offrir une à une créature aussi vile, qui ne se souciait de personne d’autre que d’elle-même ?
Vera avait gardé cette question en lui toute sa vie, sans jamais y trouver de réponse.
« … Non. »
Il n’avait même jamais essayé d’y répondre.
Alors que Vera demeurait immobile devant la fresque, une voix s’éleva.
« Le Pacte n’a pas de visage. »
Vera se tourna vers la voix et aperçut un homme à l’air fragile, qu’on aurait pris pour un érudit. Il tressaillit.
« … Je ne l’ai pas senti. »
Il n’avait entendu aucun pas, perçu aucun souffle, pas même senti sa présence.
Et cela n’avait pas changé, même après l’avoir remarqué.
Cette sensation lui était inconnue.
Quelqu’un se tenait juste devant lui, et pourtant Vera ne percevait pas la moindre présence.
« Qui est-il ? »
Des cheveux bleu pâle. Des yeux rouges. Une robe sacerdotale d’un blanc immaculé.
Vu sa présence dans le Grand Temple, il devait s’agir d’un prêtre de haut rang, mais Vera ne savait rien de lui.
Comme Vera aiguisait ses sens par prudence, l’homme sourit et poursuivit.
« Savez-vous pourquoi ? »
Sa question se rapportait à ce qu’il venait de dire.
Vera observa l’homme un instant, puis serra et desserra le poing pour dissiper sa tension avant de répondre.
« … Je l’ignore. »
« Parce qu’un pacte n’a pas de forme. Voilà pourquoi le Pacte, qui représente les pactes, n’a pas de visage. »
Tout en parlant, l’homme s’approcha de Vera et traça un petit signe sacré sur sa poitrine.
« Enchanté de vous rencontrer. Je suis Trevo, administrateur du Grand Temple. »
« … Je suis Vera. »
« Les jumeaux m’ont mis au courant. Me montreriez-vous votre Marque sacrée ? »
Sa voix était pleine de chaleur. Vera acquiesça et retroussa sa manche pour dévoiler la Marque sacrée.
Alors Trevo, qui n’avait cessé de sourire jusque-là, se mit à agir étrangement.
Sans le moindre avertissement.
À l’instant où la Marque sacrée apparut, son expression changea du tout au tout, sans même qu’une seconde se soit écoulée.
Ses pupilles rouges tremblèrent. Son visage se tordit. Ses épaules furent secouées de spasmes.
« Ah… Ah… »
Vera sursauta et recula devant le comportement soudain de Trevo.
Patatras.
Trevo tomba à genoux et se mit à gémir.
« Ahhh… !!! »
Vera frissonna en voyant Trevo s’agenouiller et sangloter bruyamment sans prévenir.
« Il est fou. »
Cette pensée envahit l’esprit de Vera.
C’était tout naturel. Quiconque avait toute sa tête aurait pensé la même chose.
Comment pouvait-on trouver normal quelqu’un qui se mettait soudain à gémir sans prévenir ?
« La main du Seigneur s’est posée sur cette terre, et cette grâce me submerge… »
Trevo ne cessait de tracer des signes sacrés en fondant en larmes.
Vera se demanda malgré lui s’il avait bien fait de venir ici.
Les jumeaux Apôtres à la porte. Le prêtre fou qu’il avait croisé en entrant dans le Grand Temple.
Pas un seul n’avait toute sa tête. Ils étaient nuisibles.
Tandis que le dégoût lui remontait des entrailles, Vera se demanda soudain si la Sainte n’était pas devenue aussi étrange à force de fréquenter des gens comme eux.
« … C’est logique. »
La Sainte était une femme d’une noblesse et d’une compassion exceptionnelles, mais si l’on mettait ces qualités de côté, elle n’était pas si différente des gens que Vera avait rencontrés ici.
Quelqu’un qui avait un grain, quelqu’un dont les pensées resteraient à jamais incompréhensibles.
C’était la Sainte que Vera avait connue autrefois.
Il se rappela une fois encore la pensée qui lui était venue en arrivant ici.
Une ville d’un blanc immaculé, parfaite pour rendre fou.
La Sainte était aveugle et ne pouvait donc pas la voir, mais après avoir vécu parmi des gens à la limite de la folie dans un endroit pareil, il était naturel qu’elle soit devenue une telle excentrique.
Vera voulait partir sur-le-champ. Son ancien lui avait eu raison.
Et pourtant, malgré cette pensée, Vera se força à tenir bon.
« Si la Sainte continue de fréquenter des gens comme ceux-là… »
Elle finirait comme eux.
Voilà pourquoi.
Vera serra le poing.
« … Non. »
Cela ne devait jamais arriver.
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