Chapitre 6
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 6 : Régression
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« Espèce de bâtard ! »
Un cri brutal.
Puis un pied envahit le champ de vision de Vera, suivi d’une douleur sourde à la mâchoire.
« Argh… ! »
Vera gémit, les yeux écarquillés comme s’ils allaient éclater. Un souffle rauque lui échappa un instant plus tard.
« Ghh… »
« Petit bâtard, arrête de geindre ! Tu aurais dû rapporter ta part ! »
Les cris lui martelaient les oreilles. La douleur lui souleva le cœur.
Vera sortit de sa torpeur et leva les yeux vers celui qui criait.
« … Doran ? »
Doran. Le chef de la bande de mendiants du Bas-Fonds.
Et un mort, dont Vera avait lui-même brisé la nuque.
Vera dévisagea Doran, le visage défait et la respiration irrégulière, puis laissa échapper un rire creux.
« Ah… »
Il était donc arrivé en enfer.
Son âme en lambeaux était bel et bien tombée en enfer, où elle allait souffrir.
À cette idée, Vera se mit à ricaner. Le visage de Doran se tordit de rage et il lui décocha un nouveau coup de pied.
« Tu continues, espèce de bâtard ! »
Flop !
Le coup le frappa à la mâchoire et le renversa en arrière.
Toujours secoué d’un rire fou, Vera gisait dans l’eau boueuse, les yeux rivés au ciel.
L’air lugubre et vicié.
C’était le Bas-Fonds.
Il avait lutté de toutes ses forces pour en sortir, mais il y était finalement revenu.
Cruellement, son enfer avait pris la forme du Bas-Fonds.
Quand il s’en rendit compte, un rire encore plus sonore jaillit de sa bouche.
« Kh… Hahaha ! »
« Tu ris ?! Tu oses rire ?! »
En voyant Vera rire, Doran entra dans une rage folle et continua de le rouer de coups.
Tandis que les coups furieux s’abattaient sur tout son corps, Vera poursuivait ses réflexions, l’esprit vide.
La Sainte…
Qu’y avait-il à dire ? Cette femme se trouvait sûrement dans les bras des dieux.
Elle n’avait jamais été quelqu’un dont Vera avait à se soucier. C’était une femme qui avait ébranlé jusqu’à un monstre comme lui. Elle avait dû finir là-bas, auprès des dieux.
Vera ricana en se remémorant les derniers instants de sa vie.
À quoi avait-il pensé ? L’idée qu’il ait osé espérer une autre vie, lui, l’être éhonté qu’il était, était si ridicule qu’il en riait.
Dieu n’était pas un idiot. Jamais Dieu n’aurait fait preuve d’une telle clémence envers une créature vile qui avait utilisé à sa guise la Marque sacrée de Dieu toute sa vie.
… Quelle honte.
Il avait honte d’avoir faibli à la fin, de s’être accroché à la chaleur éphémère qu’elle lui avait offerte.
Ça lui allait bien. Cette fin convenait à cette créature vile.
Toute sa vie, il avait fait de la grâce divine un outil, s’était assis sur un trône forgé dans le désespoir du peuple et s’était livré au plaisir. C’était bien naturel.
Les coups continuaient de pleuvoir sur tout son corps. Pourtant, il riait encore.
Alors que ces deux sensations contraires l’assaillaient, Vera repensa à la Sainte et sentit ses entrailles se nouer.
… J’aurais mieux fait de ne jamais la rencontrer.
Il aurait alors accueilli cette situation sans broncher. Il l’aurait acceptée humblement. Il n’aurait pas regretté sa vie passée.
Cette pensée lui traversa l’esprit, puis Vera se demanda soudain si le Seigneur Dieu n’avait pas tout arrangé.
Peut-être la Sainte avait-elle été placée à la fin de sa vie pour qu’il regrette les péchés qu’il avait accumulés, pour que le pécheur qui avait osé souiller la Marque sacrée divine souffre davantage encore.
N’était-ce pas plausible ?
Si c’était vrai, le Seigneur Dieu était vraiment omniscient.
Vera paierait ses péchés par un profond regret et un désespoir sans fond. Si le Seigneur Dieu, qui avait tout préparé à l’avance, n’était pas omniscient, qui l’était donc ?
Un nouveau rire jaillit de sa bouche.
« Kh… »
Il n’avait aucune raison de rire. Il aurait dû pleurer, et pourtant, pour une raison obscure, il n’arrivait pas à s’arrêter.
Après l’avoir laissé rire un moment, Doran, qui avait cessé de le frapper à un moment ou à un autre, le dévisagea avec dégoût.
« Ha… Ha… »
« Quoi ? Tu ne comptes plus me frapper ? »
« T-tu es complètement fou… ! »
Doran recula en trébuchant.
Le visage effrayé, il ne cessa de reculer, puis finit par s’enfuir au loin.
En le regardant détaler, Vera se dit : Ce salaud n’a même pas de tripes en enfer. Puis un malaise le saisit.
… Attends.
Est-ce que ça avait le moindre sens ?
C’était l’enfer. Un lieu où les âmes mauvaises étaient punies. Alors pourquoi le gardien chargé de le châtier s’enfuyait-il ?
« Ghh… »
Vera se redressa avec peine, le corps endolori, et reprit son souffle.
Quelque chose clochait. En passant les mains sur son corps pour examiner ses blessures, il remarqua, sous sa manche déchirée, quelque chose qui n’aurait pas dû s’y trouver.
Il la retroussa à la hâte.
Un cercle formé de huit traits courbes entrelacés se dévoila.
Une Marque sacrée ?
C’était le stigmate des Pactes.
Pourquoi était-il là ? Pourquoi était-il resté ?
Ces questions lui vinrent à l’esprit. Vera ferma les yeux et examina son âme.
Le pouvoir était accordé à ceux qui recevaient le stigmate des Pactes.
Une âme sombre apparut derrière ses paupières closes.
Une âme noirâtre qui vacillait comme une flamme.
… Elle est intacte.
Elle n’était pas déchirée.
… Non.
Elle avait été entièrement restaurée.
Même la partie arrachée lorsqu’il avait rompu un pacte, bien des années plus tôt, avait complètement guéri.
Vera contempla ce phénomène étrange, l’esprit vide, puis se souvint soudain du pacte qu’il avait gravé avant sa mort. Il examina de nouveau son âme.
Une âme sombre.
Des lettres dorées y étaient gravées.
… Il est là.
Le dernier pacte de sa vie.
Le pacte de vivre pour la Sainte.
Il était bien gravé là.
Vera ouvrit les yeux et regarda autour de lui.
Une ruelle sombre et étouffante du Bas-Fonds, cachée sous l’ombre de la Tour des mages.
Son âme n’avait pas été abîmée le moins du monde.
La situation était si étrange qu’elle semblait affirmer que tout ce qui s’était passé avant sa mort n’avait été qu’un rêve. Pourtant, le pacte gravé sur son âme prouvait que rien de tout cela n’en était un.
Vera baissa les yeux vers son poignet décharné.
Le corps que j’avais quand j’étais mendiant.
La seule période de sa vie où son corps avait été aussi maigre, c’était quand il mendiait.
Une fois sa faim surmontée, il avait toujours gardé une carrure robuste. Il n’y avait aucun doute possible.
Ce ne fut qu’alors que Vera comprit ce que tout cela signifiait.
… Une régression.
Il était revenu.
Le temps avait été remonté.
Il était retourné à l’époque où il n’était encore qu’un pauvre gamin du Bas-Fonds, avant d’avoir accompli quoi que ce soit.
Son esprit se vida, et la douleur s’effaça avec lui.
Incapable de comprendre ce phénomène, Vera contempla le ciel, l’air absent.
Il aurait été naturel de se demander pourquoi, mais, de façon absurde, une seule pensée lui vint avant toutes les autres.
La Sainte est vivante.
Cette seule certitude occupait toutes ses pensées.
Un soulagement inexplicable commença à l’envahir.
Elle était vivante. Et pas seulement vivante.
Sa peau n’avait pas fondu sous les brûlures.
Elle n’avait pas souffert de la faim en mangeant une pâtée pour cochons, pire que la nourriture des bêtes.
… Elle ne s’était pas cachée dans ce Bas-Fonds.
À cette pensée, Vera serra le poing. Après avoir savouré un moment le soulagement grandissant, une autre question lui vint à l’esprit.
Pourquoi avait-il régressé ? Pour quelle raison ?
Il tenta d’imaginer une explication plausible, mais aucune réponse ne lui parut convenable.
Il n’en connaissait pas moins un être capable d’accomplir une telle chose.
… Le Seigneur Dieu.
Celui qui siégeait sur le plus haut des trônes.
Celui qui avait façonné le monde et tissé le destin.
Personne d’autre n’aurait pu faire cela.
* * *
Vera traversa le Bas-Fonds, hagard, couvert d’eau boueuse.
Ses pensées n’avaient pas encore trouvé leur place.
Si le Seigneur Dieu avait fait cela, que pouvait-il bien attendre de lui ?
Les questions s’enchaînaient. Ce ne fut qu’au bout de toutes ces réflexions que Vera se souvint enfin du pacte qu’il avait conclu.
… Je vivrai pour la Sainte.
Si le Seigneur Dieu cherchait à accomplir quelque chose à travers lui, ce devait être de faire respecter ce pacte.
N’était-ce pas évident ? Sinon, pourquoi le Seigneur Dieu se serait-il intéressé à Vera à ce point ?
Vera était un apostat qui avait abusé du pouvoir divin.
Une créature vile qui avait plongé le monde dans le chaos.
La seconde vie que le Seigneur Dieu lui avait accordée ne pouvait pas être pour son bien à lui.
Alors une conversation qu’il avait eue avec la Sainte lui revint soudain en mémoire.
« Si le Seigneur Dieu accordait tant d’importance à l’amour, il aurait pris la Sainte en pitié et ne l’aurait pas laissée dans un endroit pareil. »
C’était ce que Vera avait dit à la Sainte, qui avait vécu une existence misérable dans le Bas-Fonds.
Elle lui avait répondu qu’elle avait choisi elle-même cette vie.
En s’en souvenant, Vera laissa échapper un petit rire.
Une fois de plus, il leva les yeux vers le ciel.
On dirait que même le Seigneur Dieu n’a pas réussi à faire plier cette femme.
C’était pour cela que le Seigneur Dieu empruntait la main d’un autre pour la sauver, n’est-ce pas ?
Vera réfléchit longuement.
Si c’était ce que voulait le Seigneur Dieu…
Je jouerai le jeu avec plaisir.
Il laissa échapper un long soupir.
Avec lui, l’air vicié qui emplissait ses poumons s’évacua.
Mais avant ça…
Vera se tourna vers un coin du Bas-Fonds.
L’une de ses ruelles les plus profondes, le repaire des Récupérateurs.
Vera se souvint du cadavre de Rene, étendu dans l’eau boueuse.
Au souvenir du désespoir indescriptible qui l’avait alors envahi, il serra le poing.
… Je devrais sortir les ordures avant de partir.
Les événements n’auraient peut-être finalement jamais lieu, mais, aux yeux de Vera, ils demeuraient des pécheurs qu’il fallait mettre en pièces.
* * *
Une taverne miteuse empestant le renfermé.
Au milieu de la pièce, dont tout le mobilier était brisé et qui était sens dessus dessous, Vera se tenait couvert de sang, les yeux baissés sur les cadavres.
C’étaient les Récupérateurs dont il avait lui-même brisé la nuque.
Il était ridicule que la première chose qu’il ait faite après avoir reçu une seconde chance soit de tuer, mais il n’éprouvait aucun regret.
Au contraire, il aurait regretté de ne pas l’avoir fait.
À bien y réfléchir, ça se tenait, non ?
Ils étaient les ténèbres les plus profondes du Bas-Fonds. De la moisissure qui ne ferait que s’étendre si on la laissait proliférer.
S’il ne les éliminait pas tout de suite, ils finiraient par sortir du Bas-Fonds. Il était tout naturel de s’en occuper.
… Voilà ce qu’il aurait pu prétendre.
… Une excuse.
Un petit rire échappa à Vera.
Il ne prit pas la peine d’enrober ses actes de cette façon.
Il les avait traqués et tués dans le seul but de passer sa colère.
Le souvenir des derniers instants de Rene était encore gravé dans son esprit, et il l’avait assez furieusement mis en colère pour qu’il les tue.
La puanteur du sang qui emplissait la taverne lui entra dans les poumons, y déposant une sensation désagréable.
Vera expira longuement pour chasser ce dégoût.
« Haa… »
Il avait remporté la victoire en empruntant le pouvoir de la Marque sacrée, mais la fatigue pesait toujours sur son corps.
Rien d’étonnant.
Son corps actuel était beaucoup trop faible.
Le regard de Vera se posa sur un éclat de miroir au sol.
Il y vit un visage émacié, des cheveux noirs lui tombant sur les yeux et un garçon à l’air sombre.
Oui, un garçon.
Son corps actuel était celui d’un jeune garçon qui avait à peine quatorze ans.
En plus, il était maigre faute d’avoir mangé à sa faim, et couvert de blessures après avoir été piétiné et roué de coups.
Il était normal qu’il soit épuisé après avoir affronté les Récupérateurs dans cet état.
Au moins, le ménage est fait…
Vera trouva une chaise encore à peu près intacte et s’assit.
Il devait réfléchir à la suite.
Le pacte gravé sur son âme.
Que devait-il faire pour le respecter ?
Il ne pouvait pas vivre comme avant.
… Non, à présent qu’il regrettait cette vie, il n’avait de toute façon plus envie de vivre ainsi.
Il avait juré de vivre pour la Sainte, cette femme étrange. Il devait devenir quelqu’un qui mérite de se tenir à ses côtés.
… Heureusement, il avait un outil utile pour y parvenir.
Vera contempla la Marque sacrée gravée sur son avant-bras droit.
… Un paladin.
Un paladin du Royaume sacré.
Une voie qu’il n’avait même pas envisagée dans sa vie précédente.
Pourtant, s’il le décidait, c’était la voie qu’il lui serait le plus facile d’emprunter.
C’était aussi la position idéale pour veiller sur la Sainte.
Les événements qui allaient se dérouler sur le continent défilèrent dans l’esprit de Vera.
La Sainte recevra sa Marque sacrée dans quatre ans.
L’année de ses quatorze ans, et de ses dix-huit ans à lui.
Il s’en souvenait clairement, car à l’époque, il recueillait des rumeurs sur la noblesse impériale dans l’espoir d’entamer des négociations avec elle.
Quatre ans…
Dans sa vie précédente, tout ce temps s’était écoulé.
Mais pour Vera, cela ne faisait guère plus de deux semaines.
Il se souvenait de l’avoir trouvée alors qu’elle s’était effondrée à l’entrée du Bas-Fonds.
Dans ma vie précédente, c’est toi qui m’as trouvé…
Alors…
Dans cette vie, c’est moi qui te trouverai.
Un sourire se dessina sur les lèvres de Vera.
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