Chapitre 61
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régressé et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 61 : Aisha Dragnov - 3
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Aisha ne sut que répondre.
Non…
Pourquoi cette femme, qui souriait encore quelques instants plus tôt, avait-elle soudain changé d’attitude ? Était-elle dérangée ?
Alors que cette pensée lui traversait l’esprit, Rene reprit la parole.
« Ne t’intéresse pas à Vera. Il va bientôt repartir avec moi. »
Elle ne s’intéressait pas à lui.
Qu’est-ce qui pouvait bien l’attirer chez ce garde ? Il avait l’air sombre, un visage renfrogné et, surtout…
Il n’a même pas de poils sur les oreilles.
Pourquoi s’intéresser à quelqu’un qui n’avait pas de poils sur les oreilles ?
Aisha était furieuse. Rene la faisait passer pour une détraquée qui aimait les gens sans poils sur les oreilles, et voilà qu’elle lui tombait dessus sans crier gare.
Une question lui vint tout de même à l’esprit.
… Est-ce qu’elle l’aime vraiment ?
Non, sérieusement, elle l’aimait ? Quelqu’un qui n’avait pas de poils sur les oreilles ? Quel goût fallait-il avoir pour aimer quelqu’un comme ça ?
« Alors ? Tu ne dis rien ? »
Rene releva le menton.
Aisha chercha quoi répondre, désemparée. Puis, craignant de perdre cette dispute si elle laissait les choses continuer ainsi, elle répliqua.
Un sourire malicieux se dessina sur ses lèvres.
« Alors ? On ne devrait pas aussi demander son avis à cet homme ? »
« Q-Qu’est-ce que tu as dit ?! »
Couic ! Rene poussa un cri perçant.
Son visage était écarlate et ses épaules tremblaient.
Sentant qu’elle avait pris l’avantage, Aisha enchaîna avec une phrase que le capitaine des mercenaires répétait souvent.
« On ne peut pas se contenter de manger à la maison ! Il faut aussi sortir au restaurant de temps en temps ! »
À vrai dire, Aisha ne savait pas vraiment ce que ça voulait dire. Mais elle se souvenait parfaitement que, chaque fois que le capitaine des mercenaires disait ça, la femme qui le suivait partout explosait de colère.
Cette aveugle allait sûrement se fâcher, elle aussi.
Aisha ne s’était pas trompée.
Rene se figea en entendant ces mots, comme si on venait de lui asséner un coup de marteau derrière la tête.
« N-Non… »
Rene en resta sans voix.
Elle n’était pas assez sotte pour ne pas comprendre ce que voulait dire Aisha.
Vu le contexte, le repas fait maison, c’était elle, et le restaurant, c’était Aisha.
C’était bien ça. Aisha lui déclarait qu’elle allait lui prendre Vera.
« T-Tu n’as aucune honte ! »
Sa voix débordait de colère.
Aisha pencha la tête.
Pourquoi, tout à coup ?
Naturellement, elle n’avait aucune idée de ce qu’elle venait de dire.
Pendant ce temps, une autre image effroyable surgit dans l’esprit de Rene.
Vera lui tournait le dos et s’éloignait. À côté de lui se tenait une petite femme dont les oreilles de chat frémissaient. Après lui avoir longtemps montré son dos, elle tourna la tête vers Rene, ricana et lança :
« Miaou. »
Les épaules de Rene tressautèrent.
Sa tête était en feu et ses émotions débordaient.
C’était tellement injuste. Elle s’était contentée de tenir la main de Vera jusqu’ici. Ils ne s’étaient même pas embrassés, pas même enlacés. Pourquoi cette femme essayait-elle de lui prendre Vera ?
Elle était si bouleversée qu’elle avait l’impression qu’elle allait pleurer.
Non, les larmes commençaient déjà à couler.
On pouvait se demander pourquoi elle pleurait pour si peu, mais Rene avait de quoi se justifier.
Ce n’était pas comme avec les elfes. À l’époque, tout était sorti de son imagination ; cette fois, son adversaire lui déclarait ouvertement la guerre sous ses yeux.
Et Aisha était plus âgée qu’elle. Sa façon de parler témoignait d’une certaine expérience.
C’était une crise parmi les crises.
« Snif… ! »
Un sanglot étouffé échappa à Rene.
Aisha prit un air paniqué.
« Euh… ? »
« Snif… ! Snif… ! »
En voyant Rene sur le point de fondre en larmes, Aisha oublia toute sa colère et se retrouva complètement désemparée.
« H-Hé… Pourquoi tu pleures… ? »
« Snif… Snif… »
Les yeux de Rene se remplirent de larmes. Une petite goutte de morve lui coula du nez.
C’était ainsi que fonctionnaient les émotions. Une fois un certain seuil franchi, elles rendaient impossible tout jugement rationnel et toute pensée cohérente.
Rene ne faisait pas exception. La provocation d’Aisha n’était pas la seule raison pour laquelle elle était sur le point de craquer.
Il y avait l’angoisse d’une relation qui n’avait pas progressé depuis plus de trois ans. Puis Aisha, un danger apparu de nulle part. Et, mêlée à tout cela, la colère contre elle-même, incapable de trouver la moindre réplique. Les émotions de Rene finirent par franchir la limite.
Une fureur grandissante la submergea. Elle savait que pleurer, c’était perdre, mais son corps refusait de lui obéir et elle éclata en sanglots avec un pop !
« Bouhouhou !!! »
« H-Hé… »
Aisha tenta de la consoler, le visage empreint de panique.
La situation était étrange : Rene pleurait et Aisha la réconfortait.
Ce spectacle pitoyable, trop pénible pour qu’on puisse le regarder en face, ne prit fin qu’au retour de Norn, qui avait quitté les lieux en cours de route, mal à l’aise, et revenait avec Dovan et Vera.
Ce ne fut qu’une fois tout terminé que Rene apprit qu’Aisha n’avait en réalité que douze ans.
* * *
Un peu plus tard, dans la forge.
Dovan poussa un profond soupir, l’air épuisé, puis s’adressa à Vera.
« Je vous prie de m’excuser. Mon apprentie manque de maturité. »
« … Ce n’est rien. »
Vera répondit aux excuses de Dovan tout en fixant le vide, le regard absent.
La scène tournait encore dans son esprit.
Rene, les larmes et la morve ruisselant sur son visage, qui s’écria d’une voix déchirée :
« Tromper, c’est mal !!! Bouhouhou !!! »
Il était allé ensuite démêler la situation, sans savoir ce qui s’était passé, mais Rene avait lancé ces mots dès son arrivée. Pour une fois, Vera se demanda : Qu’est-ce qui ne va pas chez elle ?
C’était une pensée bien impie, mais… il y avait des limites.
Vera ferma les yeux avec force.
« … Reprenons notre discussion. »
« … Très bien. »
Un silence gêné s’installa entre eux.
* * *
Une chambre vide, chez Dovan.
Sur le lit de la chambre préparée pour les visiteurs de passage, Rene était emmitouflée dans une couverture et gémissait.
« Argh… »
Son visage, caché sous la couverture et les yeux fermés, était rouge de honte.
Ce ne fut qu’après s’être un peu calmée qu’elle s’en rendit compte.
Avec une gamine de douze ans…
Elle s’était disputée sérieusement avec une enfant. Non, elle aurait déjà eu de la chance si ça s’était arrêté là.
J-J’ai perdu…
Elle avait même perdu. Une enfant l’avait provoquée et elle avait pleuré à chaudes larmes.
Submergée par la honte et le dégoût d’elle-même, Rene se rappela le serment qu’elle avait fait autrefois.
… Autant mourir.
Plutôt que de vivre dans une telle honte, elle ferait mieux de mourir et de devenir glorieuse. La langue de Rene pointa entre ses lèvres.
Pourtant, Rene n’avait pas vraiment le courage de mourir. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était trembler de tout son corps et se tortiller, dévorée par le dégoût d’elle-même.
À mesure qu’elle se contorsionnait, la couverture qui l’enveloppait remuait sans cesse.
Alors qu’elle se tortillait ainsi, une scène lui revint soudain à l’esprit et son corps tressaillit.
« Tromper, c’est mal !!! Bouhouhou !!! »
Pourquoi ?!
Pourquoi avait-elle fait ça ? Pourquoi n’avait-elle pas réussi à se retenir, au point de provoquer un tel désastre ?
Une vague de dégoût de soi s’abattit sur elle, suivie par la colère qu’elle éprouvait contre elle-même.
Rene n’en pouvait plus.
« … Hella ? »
Pas de réponse.
Avec le dernier lambeau de raison qui lui restait, Rene vérifia qu’elle était seule dans la chambre. Puis, dans un bam !, elle se débarrassa de la couverture d’un coup de pied de toutes ses forces.
« Aaaaaah !!! »
Une fois de plus, Rene désespéra de ne pas posséder le pouvoir divin de remonter le temps.
* * *
En examinant les échantillons que Dovan avait sortis, Vera sentit l’admiration monter en lui.
Un maître artisan.
Il le comprit aussitôt.
À la hauteur des maîtres de l’Empire.
Les épées que Dovan avait apportées en guise d’échantillons dépassaient de loin les critères ordinaires.
Ce n’était pas seulement la qualité des épées elles-mêmes.
Vera ressentit à leur contact la même chose que lorsqu’il tenait une épée forgée par un maître artisan.
L’éclat de la lame, sa ligne centrale parfaitement droite, et même l’équilibre qu’il percevait en la soulevant : tout portait une signature distincte, qui révélait la main du même forgeron. À première vue, cette signature pouvait sembler presque entêtée.
C’était ce qu’il percevait dans ces épées.
Dovan était un maître artisan capable d’insuffler à ses épées sa propre personnalité.
« Qu’en pensez-vous ? »
« Elles sont excellentes. »
Vera répondit et regarda Dovan.
Comment ai-je pu ne jamais entendre parler d’un artisan pareil ?
Il trouvait étrange de ne pas avoir connu Dovan dans sa vie précédente.
Vera avait toujours pris les armes très au sérieux. Il tenait à ne le céder à personne dans ce domaine, au point d’avoir commis l’excentricité de parcourir tout le continent à la recherche de maîtres artisans et d’en dresser un registre.
Des maîtres de l’Empire aux nains de l’Est, en passant par les ingénieurs en magitech de la Tour des mages.
Il avait encore en mémoire les noms d’innombrables maîtres artisans, et pourtant celui de Dovan n’en faisait pas partie.
Il n’y avait qu’une explication possible.
… Il était mort.
Quand Vera s’était mis à rechercher sérieusement les maîtres artisans, Dovan était déjà mort.
Pourquoi…
Un artisan pareil aurait dû être protégé et recruté par les autorités nationales. Pourquoi personne n’avait-il fait le moindre geste ?
Vera prit un air grave en y réfléchissant, quand Dovan prit la parole.
« Vous le savez sans doute, mais forger du Proden prend beaucoup de temps. Une fois qu’il a été forgé et façonné, il faut deux fois plus de temps pour le refondre. Il faut donc déterminer clairement la direction à prendre dès le début. »
Dovan s’interrompit et regarda Vera, puis désigna du menton les épées exposées.
« Voici les modèles dont je suis le plus sûr. Choisissez celui qui convient le mieux à votre main. »
« … Oui. »
Vera chassa sa question de son esprit et acquiesça aux paroles de Dovan.
Ce n’est pas une question à laquelle je pourrai répondre tout de suite.
Pour l’instant, mieux valait observer Dovan et découvrir les circonstances de sa mort.
Une fois cette conclusion tirée, Vera examina de nouveau les épées exposées, étudiant leurs qualités une à une.
Il en éprouva la longueur des lames, la largeur, l’équilibre et d’autres caractéristiques en les faisant fendre l’air. Puis il remarqua une épée rangée dans un coin et plissa les yeux.
C’est aussi un modèle ?
Au moment où Vera s’approcha de l’épée, cette pensée en tête,
« Ah, pas celle-là. »
Dovan l’arrêta précipitamment.
Dovan poussa son fauteuil roulant jusqu’à l’épée dans un couic, puis ajouta :
« J’ai oublié de la ranger. Je vous prie de m’excuser. Elle n’est pas encore terminée. »
« Ce n’est rien. »
« C’est gênant. J’étais en train de la fabriquer, mais le résultat ne me plaisait pas. Je l’ai mise de côté, agacé, puis je l’ai oubliée. »
Dovan sourit avec embarras en parlant.
Puis il saisit la poignée de l’épée qu’il avait mise de côté et la tira hors de son fourreau.
Les yeux de Vera s’écarquillèrent à la vue de l’arme enfin dévoilée.
« C’est… »
L’épée glissa hors de son fourreau. Elle ressemblait moins à une œuvre inachevée qu’à une œuvre d’art achevée.
Une lame élancée, de la couleur de l’encre noire, une garde étroite et une poignée assez longue.
« Chaque artisan a son ambition, n’est-ce pas ? Créer le chef-d’œuvre de sa vie. J’ai la même, et c’est pour cela que je la forge, mais… le résultat me semble assez décevant. »
Vera n’arrivait pas à se concentrer sur les paroles de Dovan, qui riait à gorge déployée.
Il savait déjà ce qu’était cette épée.
… L’Épée démoniaque.
L’arme que Dovan disait inachevée était l’Épée démoniaque qu’Aisha manierait un jour.
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