Chapitre 59
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 59 : Aisha Dragnov
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Quelques jours plus tard, à l’entrée des monts Keloi.
Dans un village au pied des montagnes, Vera regardait Rene soigner les hommes-bêtes.
Enveloppée d’un pur pouvoir divin tandis qu’elle guérissait les blessés, Rene avait tout d’une Sainte.
C’était un aspect d’elle qui s’était particulièrement affirmé depuis leur départ de la Grande Forêt.
Le fait d’avoir sauvé Aidrin avait-il renforcé sa confiance en elle-même ?
Elle gardait cette innocence qui lui donnait parfois l’air un peu étourdi, mais, chaque fois qu’elle soignait ainsi les villageois, la compassion dont elle faisait preuve permettait à Vera de mesurer combien elle avait grandi.
Il ne devait pas être facile de rester assise au même endroit et d’enchaîner les consultations, pourtant elle n’avait cessé de sourire. Comme Vera la regardait, perdu dans ses pensées, le dernier patient finit par s’en aller.
« Vera ?
— Oui. »
À l’appel de Rene, Vera sortit de sa torpeur et s’approcha d’elle.
« Vous avez fait du bon travail.
— Non. J’aime faire ça.
— Vous êtes remarquable.
— Oh, ce n’était pas grand-chose. »
Rene prit un air gêné. Vera répondit à ses paroles, prononcées comme si elle n’avait rien fait de particulier.
« Ce n’était pas rien. Le simple fait de vous avancer en souriant pour aider les autres suffit à mériter des louanges, Votre Sainteté…
— … Arrêtez.
— Oui. »
Rene poussa un léger soupir : Vera avait la manie de saisir le moindre prétexte pour la complimenter.
Voilà plus d’un mois qu’ils avaient quitté le Royaume sacré. Malgré les événements plutôt extraordinaires qu’ils avaient traversés, leur relation n’avait guère progressé. C’était pour cela qu’elle soupirait.
Pourquoi était-il si dévoué ? À cette pensée soudaine, Rene frissonna légèrement : si elle déclarait qu’elle allait s’élever aux cieux sur-le-champ, Vera se prosternerait peut-être aussitôt devant elle.
« Où sont Norn et Hella ?
— Je les ai envoyés se renseigner sur Dovan. Comme nous approchons de l’entrée des montagnes, je me suis dit que quelqu’un le connaîtrait peut-être.
— Ah… »
À bien y penser, il leur fallait aussi retrouver cette personne.
Rene se rappela avec retard qu’ils avaient décidé de chercher un artisan pour travailler le Proden avant d’entrer dans le royaume. Elle prit un air inquiet.
« … J’aurais dû demander à Freide davantage de renseignements sur Dovan. Ce sera difficile de le retrouver avec pour seul indice son nom.
— Freide avait peut-être une raison de ne nous donner que le nom de Dovan. Il doit être très célèbre.
— Malgré tout, Norn et Hella se donnent du mal.
— Vous êtes attentionnée…
— Ne dites pas ça.
— Oui. »
Rene soupira de nouveau, et le visage de Vera se chargea d’inquiétude.
Est-elle très fatiguée ?
Cette inquiétude venait de ce qu’il ignorait tout des sentiments de Rene.
* * *
« On dit que Dovan a installé une forge au sommet, après deux autres cols. »
C’était Norn qui avait parlé.
Vera acquiesça tout en chargeant leurs affaires dans la voiture, puis s’adressa à Rene.
« Nous devrions arriver aujourd’hui.
— Tant mieux. Nous partons tout de suite ?
— Oui. Je pense qu’il le faut si nous voulons arriver avant le coucher du soleil.
— Très bien. Alors, encore un peu de patience, tout le monde. »
Rene esquissa un sourire. Elle disait toujours cela, car elle se sentait coupable de leur faire porter sa part du fardeau.
« C’est ce qu’il faut faire.
— »
La réponse qu’elle reçut fut, comme toujours, aussi directe que laconique.
Un peu plus tard, les préparatifs achevés, la voiture s’ébranla d’un À-coup !
Sentant la présence de Vera à ses côtés, Rene remuait les doigts, fébrile, tout en réfléchissant.
Il fallait qu’elle trouve un sujet de conversation.
La situation avait été si désespérée dans la Grande Forêt qu’elle avait eu l’esprit trop occupé pour faire avancer leur relation. Maintenant qu’ils avaient un peu de répit, ne devrait-elle pas essayer de se rapprocher de lui, ne serait-ce qu’un peu ?
Elle réfléchit longuement.
Que pouvait-elle dire ? De quoi pouvaient-ils parler ?
Le Royaume sacré et les gens qu’elle avait soignés étaient à exclure.
Si elle abordait ces sujets, elle n’échapperait pas aux compliments de Vera, qui lui donnaient mal à la tête.
Des histoires sur le passé ?
Ce n’était pas une bonne idée non plus. Vera n’aimait pas parler de son passé, et cela ne ferait que créer un malaise.
Après avoir longuement réfléchi…
Ah.
Rene trouva un sujet plutôt intéressant et s’anima.
« Vera.
— Oui.
— Vous allez faire fabriquer une épée en Proden, n’est-ce pas ? »
Elle se souvenait qu’il avait brisé son épée lors de son combat contre Gilly.
Elle avait entendu dire qu’il se servait d’une épée de rechange, mais elle se rappelait très bien le mécontentement dans sa voix quand il l’avait mentionné.
« Oui. Si Dovan accepte la commande, j’aimerais en faire fabriquer une.
— Vous devez avoir hâte ! Euh, j’ai entendu dire que les chevaliers rêvaient de posséder des épées célèbres. »
Vera prit un instant pour réfléchir aux paroles de Rene avant de répondre.
« Je ne sais pas si je parlerais de rêve, mais une bonne arme a vraiment une tout autre prise en main. On éprouve du plaisir à s’en servir.
— Ah, vous en avez déjà utilisé une ?
— Oui, brièvement. »
Vera répondit en se remémorant sa vie précédente.
Son seul passe-temps, à l’époque où il était obsédé par les économies, était de collectionner les armes.
Nul sur le continent ne savait mieux que Vera à quel point un bon équipement pouvait être utile.
Il avait envisagé de récupérer les armes dont il s’était servi dans sa vie précédente si leur voyage les menait dans l’Empire, mais l’obtention du Proden lui avait épargné ce souci.
Une joie spontanée s’éleva en lui, et il poursuivit d’un ton plus détendu que d’ordinaire.
« J’attends beaucoup du Proden. Ce n’est pas un minerai qu’on peut obtenir simplement parce qu’on en a envie.
— Il est si précieux que ça ?
— Oui. C’est un minerai qui se forme lorsque les mystères emprisonnés dans le mur de glace du Grand Nord se condensent, une fois tous les quelques siècles. Il n’y en a presque jamais. Quand il apparaît aux enchères, il se vend presque aussi cher qu’un domaine au cœur de la capitale impériale.
— … Seigneur. »
Rene parut stupéfaite. Ce petit morceau de minerai, assez petit pour être rangé parmi les bagages de la voiture, avait une telle valeur.
« C’est pour cela qu’il existe très peu d’artisans capables de travailler le Proden. Nous avons de la chance que Freide en connaisse un.
— Nous avons vraiment de la chance.
— Oui. Si Dovan vit dans les monts Keloi, il doit être un homme-bête… Je ne connais aucun artisan homme-bête, alors je suis curieux, moi aussi. »
Il parlait plus longuement que d’habitude.
Rene laissa échapper un petit rire devant l’enthousiasme de ses paroles.
Était-elle simplement sous son charme ?
Vera avait l’air d’un garçon tout excité, et Rene le trouva mignon sans même y penser. À cette idée, elle rougit aussitôt.
Hum…
Vera aimait parler d’épées.
Rene rangea soigneusement cette information dans un coin de son esprit, puis l’écouta poursuivre.
* * *
Une petite chaumière, après deux cols dans les monts Keloi.
Clang ! Clang !
À ce vacarme qui résonnait dans toutes les directions, Rene leva la tête et demanda :
« C’est ici ?
— Oui. Il y a des objets en métal éparpillés dans la cour, alors je pense que c’est bien là. »
Des outils agricoles aux instruments de chasse, en passant par quelques épées, toutes sortes d’objets en fer jonchaient la cour de la chaumière.
Vera décrivit soigneusement à Rene la chaumière qui se dressait devant eux, puis appela à voix haute :
« Il y a quelqu’un ?
— Clang ! »
Bien qu’il eût appelé assez fort, sa voix fut aussitôt engloutie par le tintement du métal qui résonnait à l’intérieur.
Alors que Vera s’apprêtait à appeler de nouveau…
« Qui est là ? »
Quelqu’un passa la tête non pas par la porte de la chaumière, mais depuis le fond de la cour.
À cette voix, Vera tourna les yeux et plissa les paupières en découvrant la silhouette.
Une petite fille ?
Elle lui arrivait à peine à la poitrine. Au-dessus de la tête de cette jeune fille homme-bête aux cheveux blonds et aux yeux bleus, dont le regard était perçant, se dressaient deux oreilles de chat pointues.
Une femme-bête féline.
Tandis qu’il l’examinait, la jeune fille poursuivit d’un ton méfiant :
« Je vous ai demandé qui vous étiez. Vous ne savez pas parler ? Vous êtes muet ? »
Son ton était agressif, et Vera fronça les sourcils.
« Ah, est-ce bien la forge de Dovan ? Nous sommes venus pour lui demander de fabriquer quelque chose.
— »
Percevant son expression, Rene prit la parole à la hâte.
La jeune femme-bête les examina attentivement, Rene et Vera, puis Norn et Hella qui se tenaient derrière eux, avant de reprendre d’un ton bourru :
« Attendez ici. Je vais chercher mon maître. »
Elle fila dans la chaumière d’un Tap !
« C’est une femme-bête féline. À en juger par sa façon de parler…
— Elle doit être l’apprentie de Dovan.
— … Oui. »
Vera regarda de nouveau l’entrée de la chaumière. Le visage bourru de la jeune femme-bête qui venait de disparaître lui revenait en mémoire.
Quelque part…
Pour une raison ou une autre, elle lui semblait familière.
* * *
Dovan apparut après quelque temps.
Grincement…
Au bruit de quelque chose qu’on faisait rouler, Rene pencha la tête. Vera lui en expliqua soigneusement l’origine.
« … C’est un fauteuil roulant.
— »
En voyant le vieil homme-bête avancer en faisant rouler les roues fixées au fauteuil, Vera ajouta :
« C’est un homme-bête ours. D’après ce que je vois… il semble incapable de marcher. »
Rene tressaillit, puis hocha légèrement la tête.
L’homme-bête prit bientôt la parole.
« On m’a dit que quelqu’un me cherchait. Qui êtes-vous ? »
Sa voix était grave et digne. Rene esquissa un sourire en l’entendant et répondit :
« Êtes-vous Dovan ?
— C’est bien moi.
— Bonjour. Nous sommes venus vous demander de fabriquer quelque chose… Cela vous dérangerait-il ?
— Ah, des visiteurs. Entrez d’abord. Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre debout. »
D’un Grincement…, Dovan s’écarta de l’entrée. Rene prit la main de Vera et pénétra lentement à l’intérieur.
En entrant dans la forge, Rene sentit d’abord une chaleur intense, comme si tout l’endroit était en feu.
Il devait faire si chaud parce que Dovan avait travaillé jusqu’à l’instant précédent.
« Voulez-vous me suivre ? Ce n’est pas un endroit convenable pour discuter. Je vais vous conduire à l’intérieur.
— Ah, oui. »
La pièce se trouvait à une dizaine de pas de l’entrée.
En y pénétrant, Rene sentit soudain la chaleur s’atténuer et se détendit. Dovan entra derrière elle et prit la parole.
« Mon apprentie a dû se montrer impolie. Permettez-moi de m’excuser en son nom. Un client difficile nous importune depuis quelque temps, et elle est à cran.
— Non. Euh, des humains sont venus dans un endroit où vivent des hommes-bêtes ; c’est compréhensible.
— Merci de votre compréhension. Je vous en prie, asseyez-vous. »
Rene sourit doucement devant les manières courtoises de Dovan. Il ne ressemblait pas au forgeron qu’elle s’était imaginé.
N’était-ce pas l’image qu’on se faisait d’ordinaire ? Quand on pensait à un forgeron, on imaginait quelqu’un d’entêté et de colérique.
Rene avait supposé que Dovan serait ainsi, mais, devant ses paroles bienveillantes, elle s’excusa en silence et s’assit à la place qu’il lui indiquait.
« Alors, quelle commande vous amène ici ?
— J’aimerais vous commander une épée. Cette personne s’en servira. »
Aux paroles de Rene, Vera inclina la tête devant Dovan et déclara :
« J’ai entendu dire que vous saviez travailler le Proden.
— Hum ?
— Nous sommes venus sur les conseils de Freide.
— Ah, cette Oreille-Pointue.
— Pfft… ! »
Rene laissa échapper un rire à ces mots.
« Ah, pardon…
— Pourquoi vous excuser ? Personne ici ne s’en offusquera. »
Rene baissa la tête, le visage rouge de gêne. Dovan répondit avec désinvolture, puis se tourna vers Vera et poursuivit :
« Oui, je peux le travailler. Si vous versez un acompte, j’accepterai la commande. Cela risque toutefois de prendre du temps ; je vous demande de le comprendre.
— Bien sûr.
— Avez-vous déjà un modèle en tête ?
— Je préférerais une épée droite. Pour la longueur… »
Il valait mieux lui donner une forme qui lui fût familière.
Alors que Vera continuait à expliquer à Dovan ce qu’il souhaitait, la porte close de la pièce s’ouvrit dans un Clic !
C’était la jeune femme-bête féline qu’ils avaient vue plus tôt.
La jeune fille, que Vera avait trouvée étrangement familière, entra d’un pas hésitant, l’air profondément abattu, tout en guettant la réaction de Dovan.
Dovan prit un air sévère en voyant son attitude et lui dit :
« Aisha, ne devriez-vous pas vous excuser auprès de nos invités pour leur avoir manqué de respect ? »
Vera tressaillit en entendant ces mots. Il releva brusquement la tête vers la jeune fille.
Aisha.
En entendant son nom, il comprit enfin d’où venait cette impression de familiarité.
Le regard de Vera parcourut le visage de la jeune fille.
Des cheveux blonds. Des yeux bleus. Une femme-bête féline au regard perçant.
Elle était un peu plus jeune que celle qu’il connaissait, mais il n’y avait aucun doute. Ils s’étaient déjà battus. Il ne pouvait pas ne pas la reconnaître.
En la regardant, Vera se reprocha d’avoir mis si longtemps à comprendre qui elle était.
… Aisha Dragnov.
La héroïne que l’on surnommait la maîtresse de l’épée fulgurante.
Cette jeune fille était Aisha Dragnov, la propriétaire de l’Épée démoniaque.
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