Chapitre 58
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 58 : Renaissance - 2
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Une semaine après avoir reçu le fruit d’Aidrin.
Rumble !
Un grondement assourdissant retentit, faisant vibrer tout le corps de Rene. Elle demanda à Vera :
« Tout se passe bien, Vera ? »
« Oui. Aidrin s’effondre sans problème. »
« Personne n’est blessé… ? »
« Non. »
Un sourire se dessina sur les lèvres de Rene.
« Tant mieux. »
Le bruit venait d’Aidrin, dont on avait drainé l’essence et qu’on était en train d’abattre. Ils dégageaient l’espace pour planter la nouvelle graine d’Aidrin.
D’après Freide, le cadavre d’Aidrin servirait à fabriquer les maisons des elfes, leurs arcs et d’autres objets.
Rene se rappela que Freide avait dit : « Nous façonnerons des maisons avec le cadavre de Mère », et esquissa un sourire gêné en songeant à l’étrangeté de la formule.
« …Les elfes sont vraiment fascinants. »
« Qu’entendez-vous par là ? »
« C’est juste que… faire des choses avec le corps de leur mère… »
« C’est une différence culturelle. Ce qu’ils vénèrent, ce n’est pas l’arbre, mais l’âme d’Aidrin. »
À la réponse détachée de Vera, Rene hocha la tête, se demandant si elle seule était trop sensible.
« Combien de temps cela prendra-t-il ? »
« Ce devrait être terminé aujourd’hui. Les elfes travaillent remarquablement vite. »
Vera observa les elfes déterrer les racines d’Aidrin. Il ne restait déjà plus que la souche, et il s’émerveilla en silence de leur savoir-faire.
Ils semblaient frêles, pourtant ils transportaient sans peine de lourdes charges et recouraient à la sorcellerie pour arracher les racines.
Ce qui retenait particulièrement l’attention de Vera, c’était le travail de Freide.
Le Mystère du Vent, c’était ça ?
La plus primitive des aptitudes surnaturelles, qui permettait, disait-on, aux seuls élus de communier avec la nature.
Freide utilisait ce mystère, dont ils s’étaient jusque-là servis pour lancer des bourrasques, afin de mener les travaux à bien.
Tout au long du chantier, il souleva des vents pour trancher le tronc supérieur d’Aidrin, façonner le bois et découper les racines. La rapidité était stupéfiante.
« À ce rythme, Freide serait accueilli à bras ouverts comme ouvrier partout en dehors de la Grande Forêt. »
Cela expliquait bien des choses.
Comment les elfes, qui n’étaient qu’environ trois cents, même en comptant le Noier, avaient pu bâtir une société aussi prospère. C’était sûrement grâce à leur capacité de travail.
Tandis que Vera et Rene bavardaient en regardant les travaux se poursuivre…
« Tout le monde, c’est l’heure du repas ! »
La voix de Mari retentit.
« Ah ! »
Rene s’exclama à son tour.
En la voyant s’illuminer au mot « repas », Vera éprouva des sentiments mitigés.
Il ne parvenait tout simplement pas à comprendre comment Rene pouvait dévorer avec autant d’entrain ce repas bizarre, qu’il n’arrivait même pas à se résoudre à goûter.
« Vera, allons-y nous aussi. »
« …Oui. »
Bien sûr, il ne pouvait pas le dire à voix haute.
Vera espérait seulement qu’ils quitteraient bientôt la Grande Forêt, pour ne plus avoir à revoir cette étrange soupe.
* * *
« Oh, Sainte, quel plaisir de vous voir manger ! »
Les joues de Rene rougirent aux paroles de Mari.
« Héhé… Ce n’est rien. »
Pour une raison quelconque, Rene se sentit gênée. Elle mangeait avec autant d’entrain parce que c’était vraiment délicieux, mais recevoir des compliments à ce sujet la mettait mal à l’aise.
Baissant la tête, embarrassée, Rene reprit une cuillerée. Puis elle se souvint soudain de la question qu’elle voulait poser à Mari.
« Au fait, Mari, vous rentrez au Royaume sacré, maintenant ? Vous avez terminé tous vos travaux ici. »
« Hum ? Non, je resterai ici jusqu’à ce que la graine prenne bien racine. Après quoi, j’irai voir ma famille quelque temps. »
« Votre famille ? »
Rene pencha la tête de côté.
Elle se demandait si la famille de Mari ne vivait pas au Royaume sacré.
Voyant l’air perplexe de Rene, Mari répondit d’un ton enjoué :
« Mon mari travaille comme inspecteur dans l’Empire. »
« Ah. »
« Bon sang, cela fait dix ans que je ne l’ai pas vu. Je suis morte d’inquiétude à l’idée qu’il ait pu aller voir ailleurs ! »
Une infidélité.
Mari avait dit cela sur le ton de la plaisanterie, mais, pour une raison quelconque, ces mots firent frissonner Rene.
« L-l’infidélité, c’est mal ! »
« Hum ? Oui, c’est vrai. »
« Oui ! L’infidélité est absolument, absolument, absolument interdite ! »
Ces mots lui avaient échappé parce qu’ils touchaient un peu trop près de son cœur. En les prononçant, Rene ne prêta attention qu’à Vera.
Mari éclata de rire en voyant ses sentiments si évidents, puis ajouta :
« Enfin, il n’arrive même plus à bander. Qui voudrait de lui ? »
Vera tressaillit. Il plissa les yeux et réprimanda Mari.
« …Mari. »
« Oh là là, quelle étourdie je fais. »
Mari se couvrit la bouche et prit un air surpris. Pourtant, son visage affichait un sourire malicieux.
« Il n’arrive plus à bander ? À bander quoi ? »
Rene n’avait pas l’habitude des plaisanteries sexuelles et ne comprit pas ce que Mari voulait dire. À sa question, Vera lâcha un « Beurk » et s’empressa de lui expliquer :
« Mari plaisantait. Ce n’est pas quelque chose que vous avez besoin de savoir. »
Rene pencha la tête de côté.
Furieux que Mari ait raconté des choses inutiles, Vera se rappela une fois de plus qu’aucun des Apôtres n’était normal.
* * *
Le jour du départ arriva.
La graine d’Aidrin fut enterrée dans un coin de terre soigneusement choisi. On la recouvrit de terre, Mari enveloppa le sol de son pouvoir divin, et tout fut achevé.
Vera vit Freide s’approcher après avoir terminé le travail. Le souvenir du moment où Freide avait décapité Gilly lui revint soudain à l’esprit, et une pointe d’irritation le traversa.
Il aurait dû en apprendre davantage sur la dague, mais Freide s’était contenté de trancher la tête de Gilly.
Vera fronça les sourcils, puis poussa un profond soupir et chassa cette pensée.
…Non. Même si Freide n’avait pas tué Gilly, je n’aurais rien appris.
La moitié du corps de Gilly avait été soufflée, et Gilly était aux portes de la mort. De plus, Gilly n’avait montré aucun signe de vouloir révéler quoi que ce soit jusqu’à la fin.
Vera savait qu’il ne servait à rien de s’énerver pour quelque chose qui appartenait déjà au passé.
« Alors, vous partez maintenant ? »
Rene répondit à la voix qui venait de s’élever.
« Oui. Merci pour tout. »
« Nous remercier ? C’est nous, les elfes, qui vous sommes redevables. Merci de nous avoir sauvés. »
« Non. Je l’ai simplement fait parce que je le pouvais. »
Gênée, Rene baissa la tête.
Recevoir les remerciements sincères de quelqu’un l’embarrassait et lui donnait une drôle de sensation de chatouillement au fond de la poitrine.
« Où irez-vous, à présent ? »
« Nous avons l’intention de parcourir l’Alliance des Royaumes. »
« Ah, la terre des hommes-bêtes. »
Freide hocha légèrement la tête à la réponse de Rene, puis sembla réfléchir un instant avant de donner des instructions aux elfes.
« Pourriez-vous attendre un moment ? J’aimerais vous offrir quelque chose en échange. »
« Oui ? »
« J’ai justement un cadeau qui pourrait vous convenir. »
Freide sourit.
* * *
Un peu plus tard, les elfes qui étaient partis revinrent avec plusieurs morceaux de bois soigneusement taillés et un paquet qui semblait assez lourd.
Vera regarda Freide et demanda :
« Qu’est-ce que c’est ? »
Freide esquissa un sourire et lui expliqua ce qu’ils avaient apporté.
« Ce bois provient des branches les plus solides de Mère. Et ce paquet contient du Proden. »
Les yeux de Vera s’écarquillèrent au mot « Proden ».
Le Proden, qu’on appelait communément la Fleur des champs enneigés, comptait parmi les minéraux les plus précieux du continent. Un seul morceau valait le prix d’un manoir entier.
« Un visiteur venu il y a plusieurs siècles nous l’a laissé en cadeau… Comme vous le savez, nous autres elfes ne savons pas travailler les minéraux. Votre épée étant brisée, je me suis dit que cela ferait un beau présent. »
Freide ajouta ces mots en voyant l’air surpris de Vera.
Son expression prit une nuance légèrement amère.
« Je suis désolé pour Gilly. Je crois que vous vouliez apprendre quelque chose de lui, mais j’ai agi sous le coup de l’émotion. »
Sous le coup de l’émotion. Pourquoi ce mot sonnait-il si maladroitement ?
Freide esquissa un petit sourire à cette pensée, puis poursuivit :
« Quand vous arriverez à l’Alliance des Royaumes, cherchez Dovan dans les monts Keloi. Dovan saura travailler le Proden. »
À ces nouvelles paroles de Freide, Vera ravala sa surprise et hocha la tête.
« …J’en ferai bon usage. »
« Je vous en serais reconnaissant. Ah, et… »
Y avait-il autre chose ?
Alors que Vera se posait la question en regardant Freide, celui-ci tira un petit paquet de ses vêtements et le tendit à Rene.
Rene, qui avait suivi la conversation, sentit le poids de l’objet déposé dans sa main et demanda :
« Qu’est-ce que c’est ? »
« La chair de Mère. Nous avions besoin de la graine ; la chair ne devrait-elle pas revenir à la Sainte qui a fait éclore le fruit ? »
« Ah. »
« Je vous prie de la manger. Elle est délicieuse, et la chair de Mère est aussi un élixir particulièrement puissant. Un seul fruit pousse tous les mille ans ; vous ne serez donc pas déçue. »
Rene tressaillit.
La pensée qui lui était venue tandis qu’elle attendait qu’on abatte Aidrin lui revint à l’esprit.
La chair de Mère. Autrement dit… on lui demandait de manger Mère, et cela lui semblait étrange. Rene esquissa un sourire embarrassé, serra le paquet contre sa poitrine de ses mains tremblantes et baissa la tête.
« M-merci… »
Comme Rene se disait qu’elle ne comprendrait peut-être jamais la culture elfique, Mari prit congé.
« Sainte, prenez soin de vous, d’accord ? »
« Ah, oui. Mari, prenez soin de vous aussi… Nous reverrons-nous au Royaume sacré ? »
« Hum ? Eh bien… »
Mari sembla réfléchir un instant aux paroles de Rene. Puis elle sortit un carnet de ses vêtements, y écrivit quelque chose et le tendit à Rene.
« Pour l’instant, oui. Mais si vous vous rendez dans l’Empire, pourriez-vous venir me voir à cette adresse, dans la Première Rue ? »
Rene prit le papier de Mari et se rappela ce que celle-ci lui avait dit la veille.
« Ah, chez vous, Mari ? »
« C’est ça. Si je suis à la maison, je vous préparerai un grand festin. »
« Merci. Je viendrai sans faute. »
« Parfait. Bon voyage. »
« Oui. »
Enfin, tous les adieux furent terminés.
Tournée vers la lisière de la Grande Forêt, Rene sourit largement en entendant les mots que les elfes lui lançaient pour lui dire au revoir.
Depuis qu’on lui avait retiré la lumière du monde, Rene ressentait une profonde satisfaction : pour la première fois, elle avait accompli quelque chose de ses propres forces.
* * *
Dans la voiture qui les conduisait vers l’Alliance des Royaumes, Rene tripota la chair d’Aidrin avant de la tendre à Vera.
« Vera, vous la voulez ? »
Elle y avait longuement réfléchi, mais ne parvenait toujours pas à la manger.
Ce n’était pas pour une autre raison. C’était à cause des paroles de Freide au moment de la lui remettre.
Si on lui avait simplement dit de la manger, elle l’aurait fait. Mais Freide avait parlé de « la chair de Mère ». Lui demandait-on donc de manger la mère de quelqu’un ?
Ce n’était qu’une question de ressenti ! Pourtant, Rene ne trouvait pas le courage d’y goûter, tant cette idée lui répugnait.
Vera observa la chair d’Aidrin que Rene lui tendait et demanda d’une voix hésitante :
« Je vous en serais reconnaissant si vous me la donniez, mais vous êtes sûre ? Si les elfes sont si convaincus des vertus de cet élixir, ses effets doivent être considérables. »
« Ce n’est pas grave. »
Sa réponse était ferme.
Rene tendit de nouveau la chair à Vera et l’encouragea à la prendre.
« Je vous en prie, mangez-la. »
Je vous en prie.
Ça me gêne de la garder dans les mains.
Rene ravala les mots qu’elle n’arrivait pas à prononcer et garda le bras tendu jusqu’à ce que Vera accepte.
Devant sa détermination, Vera prit la chair avec hésitation.
« …Merci. »
En temps normal, il ne l’aurait vraiment pas acceptée. Mais Vera n’était qu’un homme.
Il avait des désirs.
Il avait depuis longtemps renoncé à la richesse et au pouvoir après s’être installé auprès de Rene, mais son désir de s’entraîner et de devenir plus fort, lui, persistait.
Comment aurait-il pu refuser un élixir millénaire qu’on lui offrait dans ces circonstances ?
Vera réprima la culpabilité qui montait en lui et examina la chair qu’il tenait dans sa main.
Elle était enveloppée dans un tissu et divisée en deux parts exactement égales.
« Mangez-la. Vite. »
« …Oui. »
Après avoir répondu à l’insistance de Rene, Vera défit le tissu, prit la pulpe charnue et entière, puis la porta à sa bouche.
…On dirait une pomme.
La chair d’Aidrin avait un goût de pomme.
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