Chapitre 57
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ The Regressor and the Blind Saintess ◈
Chapitre 57 : Renaissance
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Le Sanctuaire se dissipa.
Vera prit une profonde inspiration et regarda Gilly, dont le corps était détruit à plus de moitié.
Gilly gisait à terre, agité de soubresauts tandis que son corps se régénérait. À en juger par les apparences, on aurait pu croire qu’iel allait se relever, mais Vera en était certain.
J’ai gagné.
La sensation au bout de ses doigts et la disparition du Sanctuaire le lui confirmaient.
Gilly ne se relèverait pas. En réalité, son corps se décomposait plus vite qu’il ne se régénérait.
Vera chancela.
Les dents serrées, il se stabilisa, s’approcha de Gilly, l’empoigna par les cheveux et lui demanda :
« Cette dague. Où l’as-tu trouvée ? »
Il devait interroger Gilly sur le pouvoir du Roi Démon.
Gilly, qui se débattait contre une douleur lui réduisant les pensées en lambeaux, entendit sa voix et leva les yeux au ciel.
L’Apôtre le fixait d’un regard noir.
La scène lui semblait irréelle. La question « pourquoi ? » revenait sans cesse dans son esprit.
C’était impossible. Gilly ne pouvait pas être étendu ainsi. Iel était censé réduire cet Apôtre en pièces, s’emparer de la Sainte et réaliser le souhait qu’iel nourrissait depuis si longtemps.
Ses pensées étaient en pagaille. La douleur lui ravageait tout le corps.
Alors que Gilly ouvrait et refermait la bouche au milieu de ce chaos…
Clac !
Vera lui fracassa la tête contre le sol.
« Ghk ! »
« Je t’ai demandé où tu l’avais trouvée. »
Sa voix s’était faite encore plus grave.
Gilly le regarda, le visage déformé par une grimace. Puis, soudain, iel eut un petit ricanement et répondit :
« Va savoir. »
Vera lui fracassa de nouveau la tête contre le sol.
Clac !
Gilly sentit son œil droit éclater en raclant contre le sol. Iel aurait dû hurler, mais…
« Kihih… ! »
Ce fut un rire qui lui échappa.
Oui, Gilly trouvait ça drôle.
Cette situation, cet Apôtre, son propre état.
Tout cela l’amusait beaucoup trop.
« C’est quoi, cette tête ? On dirait un chien qui a besoin de chier. »
Clac !
La tête de Gilly heurta de nouveau le sol.
Vera fronça profondément les sourcils et lança un regard noir à Gilly, qui continuait à faire le malin.
Il devait découvrir pourquoi quelqu’un possédant la lumière du Roi Démon était déjà apparu, et comment Gilly avait obtenu cette lumière.
Il devait le savoir pour préparer l’avenir, mais…
Bon sang.
Il n’avait pas le choix.
Si Gilly gardait le silence et mourait ainsi, tout serait à recommencer. Il devrait attendre la suite en se retrouvant avec encore plus de questions qu’avant.
C’était peut-être l’occasion de découvrir l’origine du Roi Démon, qui était restée inconnue jusqu’à la fin de sa vie précédente. Pourtant, Gilly, qui détenait la clé, était dans un tel état que toute possibilité d’apprendre la vérité semblait s’éloigner.
« Kihih… ! »
Gilly éclata d’un rire dément.
Vera grimaça et serra les dents.
Alors qu’il s’apprêtait à lui fracasser encore une fois la tête contre le sol…
Froufrou.
Quelqu’un s’approcha derrière lui.
Vera tourna la tête.
C’était…
« … Gilly. »
Freide.
* * *
Freide regarda Gilly, le visage défait.
La vue de Gilly, qui gloussait alors qu’il ne lui restait plus que le haut du corps, et de Vera, qui le tenait par les cheveux, assombrit son visage.
L’émotion qui avait tourbillonné en lui toute la journée, et qu’il venait seulement de comprendre, prit la forme d’une amère tristesse devant cette scène.
« Frère… »
Gilly prit la parole.
Freide le regarda. Soutenant son regard, Gilly poursuivit, le visage meurtri écrasé contre le sol.
« Aide-moi. »
Les mots lui échappèrent avec son souffle.
Le visage de Freide se crispa lorsqu’il répondit :
« Ne dis pas des choses pareilles… »
« C’est pour nos frères. Réfléchis. Est-ce vraiment la bonne chose à faire ? »
Freide se figea.
« Pourquoi faut-il que nous mourions ? Pourquoi tout doit-il se terminer ainsi ? Peux-tu accepter que tous nos frères meurent à cause d’Aidrin, et d’elle seule ? Moi, je ne le peux pas. Je ne peux pas accepter que l’histoire des elfes s’achève pour une telle raison. »
Alors même qu’iel se mourait, Gilly prononça ces longues phrases d’une voix tremblante, mais pleine de détermination et d’aspiration.
En le regardant, Freide se dit que Gilly n’avait pas changé jusqu’au bout. Il était toujours comme à l’époque où ils ne faisaient qu’un et communiaient à travers leur Mère.
Freide s’agenouilla, effleura la joue de Gilly, étendu à terre, et se remémora le passé.
Le frère qui avait passé le plus d’années à ses côtés. Celui dont l’aspiration n’avait pas faibli depuis des milliers d’années.
Freide avait cru comprendre cette aspiration. Il avait cru comprendre l’ardeur de Gilly.
… Je me trompais.
Il y avait quelque chose qu’il ne comprenait que maintenant. Freide n’avait pas compris Gilly. Non, il n’avait même pas essayé de le comprendre.
Il n’avait pas cherché à le comprendre. Il s’était contenté de l’analyser.
Gilly, avec qui Freide ne pourrait plus jamais ne faire qu’un, poursuivit :
« Il reste encore de jeunes frères. Ils… ! »
La voix de Gilly montait et retombait. Dans cet état hideux, le sang aux lèvres, iel continua :
« … Quel péché ont-ils commis ? »
Sa voix était empreinte de détermination.
Face à tout cela, Freide répondit :
« Tu as tort. »
« … Quoi ? »
Freide promena son regard autour de lui.
Des frères desséchés qui se changeaient en cendres. Ceux qui avaient suivi Gilly gisaient, éparpillés, comme autant de cadavres.
« Regarde ça. Regarde ce que ta conviction a fait à nos frères. »
« C’est pour la cause supérieure… ! »
« Non. »
Freide plongea son regard dans celui de Gilly. Ses yeux injectés de sang étincelaient, baignés de larmes sanguinolentes et emplis de rage.
Freide comprenait, à présent. Ce n’était pas une cause supérieure. L’aspiration qui brûlait depuis toujours dans le cœur de Gilly n’avait jamais été pour ses frères.
« C’était pour toi. »
Gilly tressaillit. Le tremblement remonta le long de la main de Freide.
« N’as-tu pas utilisé tes frères pour devenir immortel ? »
Freide comprenait maintenant cette aspiration déraisonnable.
Il comprenait aussi qu’une véritable cause au service des autres ne pouvait pas être cela.
Sentant la présence de Vera et celle de Rene qui approchait lentement au loin, Freide reprit :
« Ne te sers pas d’une cause supérieure comme prétexte. »
Une cause supérieure ne pouvait jamais être au service de soi-même.
« Qu… »
Fchht !
Le vent de Freide trancha le cou de Gilly. Sa tête roula sur le sol, la rage qu’iel avait éprouvée au moment de mourir figée sur son visage.
Vera contempla sans réaction la tête qui roulait, puis se tourna vers Freide.
« Qu’est-ce que… ? »
« Je suis désolé. Je ne voulais plus voir mon frère dans un état aussi pitoyable. »
La voix de Freide était chargée d’amertume.
Il se serra la poitrine, là où la douleur le tenaillait, et poursuivit ses réflexions.
Que se serait-il passé s’il ne s’était pas contenté d’assister à la scène ? Et s’il avait arrêté Gilly, s’il ne s’était pas détourné de son aspiration ?
Ces pensées tardives prirent la forme du regret.
Ce sentiment mêlé d’amertume et de tristesse qui lui étreignait le cœur ne pouvait s’appeler que regret.
Freide avait cru être le plus raisonnable. Il avait cru toujours voir le fond des choses.
Pourtant, face à la vérité, il comprit qu’il n’était qu’un imbécile, capable de regarder quelque chose en face sans parvenir à comprendre ce qu’il voyait.
Les yeux de Freide rougirent.
La chaleur qui montait lui brûla les yeux, et des larmes coulèrent.
C’étaient des larmes de tristesse.
* * *
L’invasion des Noiers avait pris fin. Il ne restait plus aucun Noier pour envahir les lieux ; elle s’était donc achevée d’elle-même.
Rene était assise sur l’une des racines d’Aidrin et repensait à ce qu’elle avait entendu.
Au bout du compte…
Un problème avait été résolu, mais celui qui comptait, celui d’Aidrin, restait entier. Les elfes étaient toujours au bord de l’extinction.
Cette réalité lui donnait l’impression qu’on lui serrait la poitrine.
Quelque chose que je pourrais faire…
Elle continua à réfléchir. Sa main se mit à caresser machinalement la racine d’Aidrin.
Elle s’inquiéta tant qu’elle finit par avoir l’impression que ses pensées se disloquaient.
« Ah ! »
Rene s’écria lorsqu’une idée lui vint.
« Vera ! »
« Oui, Sainte. »
Vera, qui se tenait auprès d’elle, répondit à son appel soudain et attendit qu’elle poursuive.
« Où est la dague que Gilly portait ? »
« Je l’ai. »
Vera répondit avec prudence, intrigué par sa demande soudaine.
« Mais pourquoi en avez-vous besoin… ? »
« Pourriez-vous me la prêter un instant ? »
Rene tendit la main.
« C’est dangereux. »
« Tout ira bien. »
Un pouvoir divin d’un blanc pur s’éleva au-dessus de sa paume.
« Si je me protège ainsi, ça ira, n’est-ce pas ? »
Elle sourit en parlant. Vera laissa échapper un grognement, puis déposa dans sa main la dague qu’il avait gardée sous ses vêtements.
« Qu’avez-vous l’intention de faire ? »
« Je crois que je peux y arriver avec ça. »
Rene serra la dague et se concentra sur l’énergie malveillante qu’elle en percevait. D’après ce qu’elle avait entendu, cette arme avait drainé la force vitale des Noiers.
Oui, leur force vitale.
La dague absorbait la force vitale. Et c’était aussi de force vitale qu’Aidrin avait besoin.
Rene expliqua son idée à Vera.
« S’il y a de la force vitale dans la dague, ne pourrait-on pas la transmettre à Aidrin ? Elle contient celle de centaines d’elfes qui vivent plus de mille ans. »
« Ça… »
Vera ouvrit légèrement les yeux, stupéfait.
Alors c’était ça qui la préoccupait.
Il fut touché de comprendre ce que Rene avait en tête, mais le doute le rattrapa aussitôt.
« … Ce ne sera pas aussi simple que vous le pensez. La dague peut drainer la vie, mais la faire la restituer, c’est une autre affaire. »
« Je peux le faire. »
Rene lui répondit avec enthousiasme.
Elle était heureuse.
« Mon Autorité est faite pour ce genre de choses, n’est-ce pas ? »
Elle avait enfin trouvé une utilité à son Autorité, qu’elle croyait inutile.
* * *
Devant la plus grosse racine d’Aidrin, tous les elfes survivants, au nombre d’une cinquantaine environ, s’étaient rassemblés et observaient Rene.
Rene tenait fermement la dague et continuait à prier tout en libérant son pouvoir divin. Mari se tenait à ses côtés pour l’aider.
Freide, le visage hagard, contempla la scène d’un air absent avant de poser une question à Vera.
« Est-ce possible ? »
Il s’adressait à Vera.
« Oui. »
Sa voix était pleine d’assurance. Il ne répondit pas parce qu’il savait que c’était possible, mais parce qu’il croyait en Rene.
Devant cette assurance, cette confiance inébranlable, Freide esquissa un faible sourire et reporta son regard sur la scène.
« Enfin, même si ça échoue, ce n’est pas grave. Nous mourrons de toute façon. Autant tenter le tout pour le tout. »
« Ça ne échouera pas. »
Son ton était tout aussi assuré.
« … Évidemment, c’est ce que vous diriez. »
Freide répondit d’un ton désinvolte, puis regarda de nouveau Rene.
Agenouillée sur une racine d’Aidrin, elle pria son Autorité.
Que cette vie sauve Aidrin. Que le pouvoir divin malveillant de la dague soit doux envers Aidrin.
En réponse à son souhait, le pouvoir divin d’un blanc pur se mit à purifier l’énergie de la dague.
Si la probabilité n’était pas nulle, s’il existait ne serait-ce qu’une possibilité aussi infime qu’un grain de millet, l’Autorité du High God la rendrait réelle.
Rene avait vu juste.
Purifier l’énergie de la dague et l’offrir à Aidrin avait bien plus de chances de réussir que d’intervenir directement sur Aidrin. Le pouvoir divin de Rene pouvait tout à fait s’en charger.
L’énergie malveillante s’apaisa. Au cœur de celle-ci, la lumière de l’Autorité s’imprima.
Comprenant que les préparatifs étaient terminés, Rene s’adressa à Mari.
« Mari, je commence ? »
« Oui, je suis prête aussi. »
Un pouvoir divin verdoyant s’éleva de Mari.
Pour parer à tout accident, Mari insuffla de la vitalité dans l’essence d’Aidrin.
Sentant le pouvoir divin de Mari à ses côtés, Rene n’hésita plus et planta la dague dans la racine.
Thud !
Alors, un prodige se produisit.
Craquement !
Aidrin s’étira.
L’arbre gigantesque se mit à grandir à toute allure et reprit de la vigueur en absorbant la vie qu’on lui transmettait.
Des exclamations jaillirent parmi les elfes. Elles débordaient d’une chaleur qu’on ne pouvait appeler autrement que joie.
Il y avait des choses que seuls les elfes pouvaient ressentir. Leur Mère, qui était restée silencieuse jusque-là, laissa échapper un petit rire.
Debout parmi les elfes, Freide ouvrit de grands yeux. La scène et le rire qu’il entendait le laissèrent interdit.
Rene, au centre de son regard ; sa Mère, qui retrouvait sa vigueur ; des fruits qui commençaient à pousser sur les branches les plus épaisses de celle-ci.
Tous ces éléments se fondirent en une seule scène, et un sentiment de révérence s’éleva en Freide.
Vera, qui se tenait près de lui, éprouva la même révérence.
Ce ne fut qu’à cet instant que Vera commença à comprendre ce qui s’était passé dans la Grande Forêt, au cours de sa vie précédente.
Alors, c’est ainsi que…
Les elfes avaient survécu.
Dans sa vie précédente, elle avait dû rester jusqu’à la fin, arrêter Gilly, prendre cette dague et offrir la vie à Aidrin.
C’était ainsi qu’elle avait dû sauver les elfes.
Le regard de Vera suivit Rene, sa petite silhouette enveloppée d’un pouvoir divin d’un blanc pur.
C’était un miracle né du cœur de Rene, qui n’avait jamais douté et n’avait pas renoncé à sa foi jusqu’au bout. Contrairement à lui, elle avait confiance et compassion, et c’était ainsi qu’elle avait accompli ce miracle.
La lumière de Rene, sa foi, avait fait naître un miracle.
Comment avait-il pu croire qu’elle était immature ? Comment avait-il osé juger que cette lumière n’avait pas encore grandi ?
Elle était encore jeune et avait beaucoup à apprendre, mais la Rene qui se tenait devant lui était sans aucun doute une Sainte.
Elle était une lampe qui éclairait le monde.
Un sourire se dessina soudain sur les lèvres de Vera. Son cœur se mit à battre plus fort.
Persuadé qu’il ne s’agissait que d’une révérence naturelle, Vera contempla longuement Rene.
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