Chapitre 54
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 54 : Gilly
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Vera accompagna Rene à la rencontre de Freide, à la suggestion de Rene, qui proposa de leur demander directement quel lien les unissait au Noier.
Vera ne pensait pas que Freide leur dirait la vérité, mais Rene esquissa un léger sourire et répondit : « Si Freide est vraiment de connivence avec eux, il l’admettra. »
C’était une chose déroutante à dire.
Pourtant, Vera faisait confiance à Rene, qui l’avait aidé à comprendre. Si elle disait cela, c’était qu’elle avait ses raisons.
Aussi, lorsqu’ils retrouvèrent Freide, Vera lui demanda sans détour :
« Savez-vous où se trouve le repaire du Noier ? »
La question tomba sans prévenir.
Freide cligna des yeux, puis acquiesça.
« Oui. »
Chling.
Vera tira son épée. Rene leva une main pour l’arrêter. Freide se contenta de les observer tous les deux.
Rene frappa son bâton d’un sec toc et s’avança. Toujours souriante, elle demanda à Freide :
« Êtes-vous de connivence avec le Noier ? »
« Non. »
La réponse vint tout aussi facilement. Le visage de Vera se crispa en l’entendant.
À quoi tout cela était-il censé servir ?
Vera était tendu. Il était naturel qu’une personne aux intentions incompréhensibles suscite son hostilité.
Pourtant, il ne passa pas à l’attaque, parce que Rene était là.
Parce que Rene gardait un visage calme, comme si elle savait quelque chose.
À la réponse de Freide, Rene comprit que sa supposition était juste et poursuivit :
« Peu vous importe la façon dont les choses finiront ici, n’est-ce pas, Freide ? Même si l’essence d’Aidrin est dérobée, même si tous les Noier meurent. »
Si l’on en jugeait par ce qu’elle avait observé de Freide jusqu’ici, c’était bien le cas. Freide ne comprenait pas les émotions. Tout cela n’était qu’un événement parmi ceux qui devaient se produire. L’issue de ce conflit ne pouvait pas lui importer.
La réponse de Freide confirma les soupçons de Rene.
« Hmm, la Sainte est perspicace. »
Un soupçon de rire perçait dans ses paroles, mais elles n’en étaient pas moins creuses.
Chaque fois qu’elle parlait ainsi avec Freide, la tristesse remontait en elle.
Elle ne lui demanda pas s’il ne ressentait vraiment rien. Cela n’aurait eu aucune importance pour Freide.
À la place, Rene demanda :
« À votre avis, quel camp a raison, Freide ? »
« Qu’entendez-vous par là ? »
« La mort d’Aidrin, ou celle du Noier. Laquelle vous paraît la plus juste ? »
Elle voulait savoir où menait le raisonnement de Freide. Rene connaissait déjà vaguement la réponse, mais elle voulait tout de même l’entendre clairement.
« Aucun des deux n’a de valeur. »
Freide donna exactement la réponse à laquelle Rene s’était attendue.
Elle le savait, elle aussi.
Dans ce conflit, aucun camp n’avait davantage raison que l’autre. Ils se tenaient simplement de part et d’autre.
C’était pour cela que les elfes comme les Noier agissaient selon ce qu’ils estimaient avoir de la valeur.
Seul Freide, dépourvu d’émotions, se tenait à l’écart, tel une île solitaire.
« Alors, avez-vous vraiment l’intention de ne rien faire ? »
« Bien sûr que non. Mon devoir est de protéger Mère contre les ennemis qui pénètrent dans la Grande Forêt. Je m’en acquitterai jusqu’à mon dernier souffle. »
Freide sourit en prononçant ces mots.
« Enfin, si Gilly me tue, j’aurai échoué dans mon devoir. »
Freide ne parlait que de l’ordre naturel qu’il connaissait.
Tout en parlant, il observait les expressions de Rene et de Vera. Il examinait les émotions qui naissaient en eux, ainsi que leurs raisons.
Le visage de Vera exprimait l’agacement et la colère. Peut-être se sentait-il menacé par le refus de Freide de prendre parti.
Freide le comprit.
Puis il tourna les yeux vers Rene.
Le visage de Rene exprimait la tristesse et la compassion.
Freide…
Pourquoi ?
Il ne comprenait pas.
Ses pensées s’emballèrent. Pour déterminer la cause de l’émotion de Rene, Freide passa en revue tous les mécanismes comportementaux qu’il connaissait. Pourtant, il ne parvint pas à trouver d’où venait cette émotion.
Il poursuivit sa réflexion. Incapable de trouver un sentiment qui corresponde, Freide se substitua aux elfes dans l’émotion de Rene.
Alors, il trouva la réponse.
« Ah, vous avez pitié des elfes. »
« Non. »
Freide pencha la tête. La Sainte Aveugle Rene tourna vers lui ses pupilles éteintes ; son visage se reflétait dans leur vide. Puis elle poursuivit :
« J’ai pitié de vous. »
Pour la première fois, le visage de Freide se décomposa.
* * *
Freide ne s’était pas immobilisé sous l’effet d’une émotion.
C’était naturel. Freide ne comprenait pas les émotions ; il ne pouvait donc pas réagir émotionnellement au fait qu’on ait pitié de lui.
Si l’on devait comparer, son immobilité ressemblait à celle d’une machine incapable de trouver une donnée en entrée.
Freide ne ressentait pas les émotions. Mais il pouvait apprendre.
Il savait quelles émotions suscitaient telles paroles ou telles actions. Il savait comment y répondre.
Les milliers d’années d’expérience qu’il avait accumulées rendaient cela possible.
Ainsi, Freide n’avait jamais remis en question une seule émotion qui se présentait à lui.
Toutes les émotions pouvaient s’expliquer par la logique. Leurs mécanismes avaient toujours des raisons précises.
Pourquoi ?
C’était la première fois que Freide rencontrait une émotion qu’il ne comprenait pas.
Incapable de dire quoi que ce soit, Freide attendit la réponse de Rene.
« Freide. »
« Je vous écoute. »
Un sourire effleura les lèvres de Rene. Il était si léger qu’il semblait pouvoir disparaître à tout instant.
« Je veux aider les elfes. »
« C’est ce qu’il semble. »
« Je veux aussi vous aider, Freide. »
« … »
Une fois encore, Freide ne sut quoi répondre.
Comme un érudit désespérant de trouver la réponse à une question insoluble, il laissa ses pensées s’étendre plus loin que jamais en étudiant l’expression de Rene.
Enfin, il demanda :
« Pourquoi ? »
« Me faut-il une raison ? »
« Il ne peut donc n’y en avoir aucune ? Pardonnez-moi, mais cet imbécile a besoin d’une explication plus claire. »
« Hmm, je ne sais pas. »
Les doigts de Freide tressaillirent.
« J’en ai simplement envie. »
Freide jugea que le mot « simplement » était bien trop irresponsable.
Alors, il prononça des mots qu’il n’avait jamais dits de sa vie, qu’il n’aurait jamais cru pouvoir dire.
« Ce n’est pas une raison. »
C’était une réfutation.
Il n’avait jamais éprouvé le besoin de contredire qui que ce soit auparavant.
Freide ne se rendit même pas compte qu’il répondait sans logique.
« Vous avez dit vouloir aider les elfes. Alors pourquoi ne voulez-vous pas aider aussi les Noier ? Eux aussi ont leur cause et luttent parce qu’ils veulent vivre. Pourquoi leur êtes-vous indifférente ? »
Rene réfléchit un instant à ses paroles, puis répondit :
« Je ne crois pas en une cause qui repose sur le sacrifice d’autrui. »
Elle exprimait le principe auquel elle croyait.
« Un sacrifice imposé à quelqu’un qui n’en veut pas n’a rien de juste. »
Elle exprimait le principe le plus naturel qui soit.
« Puisque de telles choses sont injustes, je ne veux pas me ranger aux côtés de ceux qui les commettent. »
Freide posa une autre question.
« Alors, suis-je juste ? »
« Non. »
« Alors, pourquoi voulez-vous m’aider ? »
« Parce que vous n’êtes pas mauvais non plus. »
L’expression de Freide se plissa légèrement.
Puis Rene poursuivit :
« Parce que vous n’êtes encore rien devenu. Je pense que vous pouvez devenir n’importe quoi, Freide. »
Freide ne comprenait pas.
Il ne comprenait ni ces paroles ni cette émotion.
Il ne comprenait rien de ce que Rene lui montrait.
Alors, quelque chose dont Freide lui-même ignorait l’existence commença à germer en lui.
Un vœu que Rene avait autrefois réalisé, une minuscule graine miraculeuse, pas plus grosse qu’un grain de millet, commença à germer en Freide.
Elle prit racine dans un sol de questions.
Elle poussa, nourrie par une confusion grandissante.
Une brève pluie s’était abattue sur un désert aride. Elle ne pouvait pas encore en apaiser la chaleur, mais elle incita la graine à pousser.
Cet imbécile qui n’avait connu que la sécheresse, sans même savoir qu’il était assoiffé, sentit que cette brève pluie ne lui suffisait pas, qu’elle ne pouvait dissiper sa soif.
Cette chose qui bouleversait tout son être méritait bien le nom d’émotion.
Cette question sans réponse, cette chose qui s’agitait en lui parce qu’il voulait savoir sans parvenir à trouver la réponse, la première émotion que Freide identifia jamais était…
« C’est tout ? »
La soif.
« C’est votre raison ? »
Freide n’était pas satisfait.
Une telle réponse ne pouvait étancher sa soif.
« Vous faut-il une raison plus convaincante ? »
« Oui. Vous savez ? Même si nous arrêtons les Noier, nous ne pouvons rien faire pour la Sainte. Au bout du compte, l’extinction nous attend. »
« Je pense que c’est mieux que de mourir ainsi. »
Rene prononça ces mots, puis son sourire s’élargit tandis qu’elle ajoutait :
« Et puis, nul ne sait si un miracle ne pourrait pas se produire et vous permettre de survivre. »
Freide ne comprenait absolument pas ces paroles. Comme quiconque confronté à l’inconnu, il se mit à dénigrer les intentions de Rene en s’appuyant sur ce qu’il connaissait.
À ses yeux, c’était de la comédie. Le travers de ceux qui se donnaient des airs de bonté pour se grandir.
Il tenta ainsi de rabaisser Rene, mais cela ne suffit toujours pas.
Accablé par une confusion qu’il n’avait jamais connue, Freide ne parvint plus à maîtriser son expression. Il se dit qu’il devait d’une façon ou d’une autre arracher ce masque, puis poursuivit :
Sa main désigna l’entrée de la Grande Forêt.
Freide n’avait même pas l’esprit assez libre pour se rappeler que Rene ne pouvait pas la voir.
« Prouvez-le. Gilly est entré dans la Grande Forêt. »
« … Gilly ? »
« Le chef du Noier. »
Sursaut.
Vera et Rene se raidirent tous deux.
Freide l’avait senti depuis longtemps, mais la confusion que les paroles de Rene avaient provoquée en lui l’avait empêché d’en parler.
Le visage bouleversé, l’air d’un examinateur en quête de preuves, Freide ajouta :
« Allons. Si la Sainte souhaite vraiment sauver les elfes, partons arrêter Gilly ensemble. »
Freide le souhaitait.
Il voulait que Rene prenne peur et s’enfuie.
Il voulait qu’elle change d’attitude et s’en aille.
Tout naturellement.
« … Dépêchons-nous. »
Le souhait de Freide ne se réalisa pas.
* * *
À chaque pas, Gilly entendait le froissement sec de la forêt et poussait un profond soupir devant la Grande Forêt flétrie.
« Elle a dépéri. »
Les terres fertiles, cette verdure qui semblait devoir durer à jamais, tout avait dépéri.
Il ne restait que des plantes mourantes.
Une douleur qui le consumait de l’intérieur envahit Gilly.
Pourquoi fallait-il que tout dépérisse ainsi ?
Aucun des leurs n’avait rien fait de mal. Alors pourquoi fallait-il que tout s’achève ici ?
Pourquoi l’histoire de son peuple devait-elle finir si misérablement ?
La douleur brûlante se mua en soupir, et le soupir en colère.
Tandis que ce flot d’émotions rongeait tout le corps de Gilly, les larmes lui montèrent aux yeux.
Gilly marcha.
Il traversa les terres où, autrefois, il avait joué avec les siens, où ils avaient cueilli des fruits, chassé et pris soin des jeunes pousses.
Il traversa les terres où ne subsistaient désormais que les âmes disparues des siens.
Dans son sillage, des feuilles mortes réduites en cendres se dispersèrent dans l’air.
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