Chapitre 53
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régressant et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 53 : La veille - 3
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Rene le savait.
Vera n’était pas du genre à parler à tort et à travers. Il avait forcément mûrement réfléchi avant d’en arriver à cette conclusion. Il y avait de fortes chances qu’il ait raison.
Les paroles de Vera ramenèrent Rene à Freide, avec qui elle avait passé les dernières semaines.
À titre personnel, Rene n’avait pas une très bonne opinion de Freide. C’était peut-être son imagination, mais elle ne parvenait pas à voir d’un bon œil un elfe qui semblait convoiter Vera.
Pourtant, si elle mettait cela de côté, Freide lui inspirait de la pitié.
Vivre sans connaître les émotions, traverser une existence aride et stérile pendant un laps de temps qu’aucun humain ne pouvait concevoir… Cela lui semblait terriblement triste.
« … J’ai le devoir de protéger la Sainte. Veuillez en tenir compte. »
Voilà ce que Vera avait dit.
Rene resserra sa prise sur sa main.
« Freide… Oui, peut-être qu’ils sont suspects. »
En toute logique, le mieux aurait été de se retirer maintenant.
Mais…
« Vera. »
« … Oui. »
« Est-ce une raison pour tourner le dos aux elfes qui vivent ici ? »
Rene croyait qu’il y avait des choses qu’il fallait protéger, quitte à prendre des risques et à s’exposer soi-même au danger.
Des paroles que Vera lui avait adressées trois ans plus tôt.
Des paroles qui étaient devenues son guide.
« … Nous n’en savons rien. »
Ils n’en savaient rien. Quoi qu’il en dise, cela restait une simple supposition.
S’ils n’en étaient pas certains, ne devraient-ils pas croire qu’ils pouvaient se tromper ?
« Si cette supposition est fausse, les elfes seront perdus, incapables d’arrêter le Noier. »
Vera le lui avait pourtant appris.
Que si l’avenir n’était pas écrit, il ne fallait pas renoncer aux possibilités. C’étaient les paroles qu’il lui avait dites alors qu’elle se noyait dans le désespoir.
Ces paroles lui avaient permis de se relever.
Et Rene en était triste.
Voir Vera, devenu sa lumière, essayer de tourner le dos aux autres lui faisait de la peine.
Elle entendit Vera grincer des dents.
Comme leur désaccord ne semblait pas près de se résorber, Rene reprit :
« Vera, vous vous souvenez ? »
« … De quoi parlez-vous ? »
« De ce que vous m’avez dit. Que vous aviez poursuivi la lumière. »
La main de Vera tressaillit de surprise.
Rene le sentit et poursuivit avec un léger sourire.
Elle prononça des paroles presque déraisonnables, qui risquaient vraiment de mettre tout le monde en danger.
« … Tourner le dos aux elfes à cause d’un danger qui pourrait survenir, est-ce vraiment une façon de poursuivre cette lumière ? »
Vera lui serra la main.
Rene pensa que ce geste était inconscient. Vera ne voudrait jamais lui faire de mal ; cette étreinte douloureuse ne pouvait donc pas être volontaire.
« Vera. »
« … Oui. »
« Ne pourrions-nous pas attendre encore un peu ? »
Ne pouvait-il pas faire confiance à ces elfes, faire confiance à Freide comme il lui avait fait confiance à elle ?
Ne pouvait-il pas devenir leur lumière, comme il était devenu la sienne ?
Rene posa son autre main sur celle qui commençait à lui faire de plus en plus mal et ajouta :
« … Vous êtes fort, Vera. Alors, ne pourriez-vous pas attendre encore un peu ? »
Rene ne parla pas de foi. Elle n’invoqua pas son devoir d’Apôtre. Elle ne parla de rien en quoi elle ne croyait pas.
Elle ne fit qu’exprimer le principe le plus naturel à ses yeux.
« Nous allons bien, pour l’instant, n’est-ce pas ? »
Ceux qui avaient de quoi partager devaient donner à ceux qui n’avaient rien. Ceux qui étaient forts devaient pouvoir protéger les faibles.
Pour Rene, c’était cela, l’humanité. C’était le principe qu’elle connaissait.
Autrefois, elle n’avait pu croire à rien de tout cela. Mais grâce à Vera, elle avait retrouvé ce principe.
Parce que Vera l’avait trouvée, parce qu’il avait cru en elle alors même qu’elle ne pouvait rien faire.
Rene pouvait croire en ce principe tout simple.
Vera était l’être le plus fort et le plus droit de son monde. Et Vera croyait en elle.
C’était pour cela qu’elle pouvait de nouveau penser aux autres. Qu’elle pouvait choisir de faire ce qui était juste malgré le danger.
Alors, Rene espéra.
« Ne le pouvons-nous pas ? »
Elle espéra que la lumière droite de Vera brillerait aussi sur les elfes.
Qu’elle leur permettrait de se relever comme elle l’avait fait, et de vivre jusqu’au lendemain.
Le silence se prolongea.
Il n’y eut… pas de réponse.
* * *
Le silence dura jusqu’à ce qu’ils retrouvent Aidrin.
Vera laissa Rene avec Hella, puis s’éloigna vers un endroit tranquille, à l’écart des autres. Il fixa les feuilles mortes sans les voir et continua de réfléchir.
Tourner le dos aux elfes à cause d’un danger qui pourrait survenir, est-ce vraiment une façon de poursuivre cette lumière ?
Vera passa une main sur son visage. Il ne parvenait pas à oublier les paroles de Rene.
À peine les avait-il entendues qu’il s’était retrouvé incapable de répondre. Tout ce qu’il avait pu faire, c’était sentir son cœur battre à tout rompre et baisser la tête, honteux.
À cet instant, les paroles de Rene l’avaient couvert de honte. Il avait eu l’impression d’être dépouillé de ses vêtements et jeté au beau milieu d’une rue.
Un rire amer lui échappa.
Quel idiot…
N’était-il pas un homme mesquin et sans vergogne ?
Il se revit, toujours à se vanter de vivre pour Rene.
À force, il s’était laissé ensevelir sous ce serment et avait perdu de vue ce qu’il aurait vraiment dû voir.
Vera se posa la question.
À quoi servait ce serment ?
Quel était le but du serment qu’il avait fait à la fin de sa vie précédente, celui de vivre pour elle ?
… À poursuivre la lumière.
Même quelqu’un d’aussi abject que lui pouvait-il s’approcher de cette lumière ? En restant à ses côtés, pouvait-il enfin devenir humain ? Pouvait-il mener une vie qui méritait ce nom ?
N’était-ce pas là l’espoir qui l’avait poussé à faire ce serment ?
N’était-ce pas le serment qu’il avait prononcé pour enfin vivre en humain ?
Alors, qu’était-il en train de faire ? Pourquoi se tenait-il là, pitoyable, incapable de répondre à sa question et se contentant de baisser la tête ?
Il avait cru comprendre ce qu’était l’ignorance.
Mais il n’avait même pas compris sa propre ignorance.
Il était toujours le même Vera, mesquin et égoïste.
Il s’était tant enorgueilli d’être le protecteur de Rene qu’il n’avait pas vu qu’il n’avait pas changé d’un iota.
Ce qui devait changer pour qu’il change, c’était lui-même. Pourtant, Vera ne s’en était même pas rendu compte. Il s’était contenté d’attendre que Rene change. Il avait attendu qu’elle s’éveille en tant que Sainte.
Il avait cru que, si cela arrivait, tout s’arrangerait de soi-même.
Il avait pensé que son propre changement suivrait naturellement l’éveil de Rene.
Vera se remémora la question de Rene.
Tourner le dos aux elfes à cause d’un danger qui pourrait survenir, est-ce vraiment une façon de poursuivre cette lumière ?
Ce qui l’aiderait à poursuivre sa lumière, à s’en rapprocher.
Le chemin qu’il devait suivre pour y parvenir était…
… Le mauvais.
Ce n’était pas ça.
Il ne fallait pas tourner le dos aux principes les plus élémentaires.
Il s’était reposé sur ses lauriers. Il s’était contenté de rester auprès de Rene sans songer à avancer.
Il avait cru, à tort, que cela suffisait.
Sa vie… cette seconde vie, il avait résolu de la consacrer à devenir un protecteur.
Une vie où il s’était juré de ne plus jamais se trouver d’excuses, de ne laisser derrière lui aucun regret.
Debout, immobile, Vera ferma les yeux et prit une profonde inspiration.
Il déploya son paysage intérieur.
Ce n’était qu’un bourbier, recouvert d’une mince croûte d’ignorance.
Vera arracha cette croûte et remua le bourbier en dessous. Non pas pour faire preuve d’humilité en reconnaissant son ignorance, mais pour en faire remonter la véritable nature, tapie en lui.
Dans le bourbier, Vera dénicha une ignorance pas plus grosse qu’un grain de millet. Celle qu’il venait enfin de trouver était vraiment minuscule et misérable.
Un rire discret et creux lui échappa tandis qu’il gravait soigneusement ce qu’il venait de comprendre dans cette ignorance.
Principe.
Il y inscrivit le principe qu’il devait défendre, celui qui deviendrait le fondement du chemin qu’il lui fallait suivre.
Ce ne fut qu’à présent, sept ans après avoir gravé son serment, que Vera parvint enfin à y inscrire cette seule chose.
* * *
Vera se rendit devant les racines d’Aidrin à la recherche de Rene.
Il la trouva adossée sous la plus grosse racine d’Aidrin.
Il s’arrêta.
En repensant à la honteuse conduite qu’il avait eue tout à l’heure, Vera serra un instant les dents. Puis, délibérément, il fit assez de bruit en marchant pour que Rene l’entende approcher.
« … Vera ? »
Rene se leva brusquement.
« … Oui, c’est moi. »
« Ah… Je suis désolée pour tout à l’heure ! Vous vous inquiétiez seulement pour moi, mais je n’ai parlé qu’en fonction de mon propre point de vue… »
Tout en parlant, Rene ferma soudain les yeux très fort.
Pendant que Vera réfléchissait à sa conduite, Rene, elle, regrettait les paroles qu’elle lui avait adressées, le visage brûlant.
Ce n’est qu’une fois seule qu’elle s’était demandé si Vera en avait eu assez d’elle.
Et voilà où l’avait menée sa tentative désespérée de s’excuser.
La voix tremblante, Rene restait figée sur place, enchaînant les phrases avec effort.
En la voyant ainsi, Vera laissa échapper un petit rire.
Elle avait dit ce qui était manifestement juste, et pourtant, elle craignait de l’avoir blessé. C’était bien elle, ça.
Vera s’approcha pas à pas et prit doucement la main qu’elle gardait serrée contre elle.
Rene tressaillit et se tut.
En voyant son air inquiet, Vera posa son autre main sur les leurs et prit la parole.
« Je suis désolé. »
Rene eut un sursaut.
« P-Pourquoi ? »
Elle tremblait.
Pour une raison ou une autre, cette vue l’amusa. Un léger sourire aux lèvres, il poursuivit :
« Je voulais m’excuser d’avoir porté un jugement égoïste et de ne pas avoir été à la hauteur des attentes de la Sainte. »
« Ah… »
« Et je voulais aussi vous remercier. La Sainte a dit ce qui était juste. Cet ignorant que je suis s’est encore laissé aveugler par ce qui se trouvait devant lui, et n’a pas vu ce qu’il aurait dû voir. »
Vera sentit la main de Rene remuer dans la sienne. Pour une raison ou une autre, elle lui sembla un peu chaude.
Ce n’est qu’alors qu’il se rendit compte qu’il tenait fermement la main de Rene entre les siennes. Il tenta de retirer celle qu’il avait posée par-dessus…
« Je suis désolé… »
« Non ! »
Rene posa son autre main sur la sienne, l’empêchant de se retirer.
« N-Non, pas d’excuses ! »
Vera pencha la tête.
« Hum ! Oui ! Pas d’excuses. »
Comme toujours, elle lui parlait comme si elle le grondait.
Vera hocha légèrement la tête.
« … Oui. »
« Hé hé… »
Avec son rire, Vera sentit la main de Rene contre la sienne se réchauffer davantage.
Elle était si petite et si frêle.
Une pensée lui traversa soudain l’esprit.
Comment était-ce possible ?
Comment une main aussi petite et délicate, appartenant à une jeune fille encore si immature, pouvait-elle lui apporter une telle révélation ?
À cette pensée, Vera contempla le visage de Rene.
Elle baissait la tête, ses yeux éteints à demi cachés.
Ses cheveux d’un blanc pur, que Hella lui peignait toujours, frémissaient légèrement dans la brise.
Son visage était rouge comme toujours.
En la regardant, Vera trouva soudain adorable cette candeur juvénile qui la rendait si gauche.
Puis tout son corps se raidit.
Rene pencha la tête en remarquant sa réaction.
« … Euh, qu’est-ce qui ne va pas ? »
« Rien. »
Sa réponse trop rapide sonna étrangement comme une excuse.
Vera baissa légèrement la tête et chassa la pensée déplacée qui lui était venue à l’esprit.
Heureusement, Vera en était capable.
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