Chapitre 52
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 52 : La veille — 2
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Rene se redressa en sentant Vera approcher de loin tandis qu’elle mangeait.
« Vera ?
— Oui, c’est bien Vera.
— Comment s’est passée la reconnaissance ?
— Il y avait quelques Noier près de l’entrée, alors je m’en suis occupé.
Ce n’était pas ce qu’elle voulait demander.
Ses lèvres ne cessaient de tressaillir. Elle avait une question sur le bout de la langue, mais n’arrivait pas à la poser.
Vous êtes-vous présentés ?
Ne serait-ce pas beaucoup trop brusque, dans une telle situation ?
Si elle lui demandait s’ils s’étaient appelés par leurs prénoms, s’ils s’étaient rapprochés et si leurs sentiments avaient évolué face aux ennemis qui approchaient, Vera risquait de prendre ses paroles à cœur et de chercher à se rapprocher de Freide.
C’était hors de question.
Après avoir dégluti nerveusement, Rene prit la parole.
« Je vois. Vous avez bien travaillé.
— C’était mon devoir. Est-il arrivé quelque chose à la Sainte ?
— Non, en ce qui me concerne…
Elle avait soigné les elfes comme d’habitude, puis mangé le repas préparé par Mari.
Alors que Rene poursuivait son récit, Freide, qui s’était approché sans qu’elle s’en aperçoive, intervint.
« Hmm ? Vous étiez en train de manger ?
— Ah, oui.
— Oh, Mari, pourriez-vous m’en préparer aussi ?
— Bien sûr.
Rene sentit Freide s’installer à côté d’elle, et sa tension ne fit que croître.
« Ah, garde. Vous aussi, vous avez bien travaillé. Vous aviez fière allure.
Sursaut. Rene tressaillit aux paroles de Freide.
Fière allure…
S’était-il passé quelque chose entre eux ? Quelles épreuves, quelles difficultés, quelles émotions avaient fleuri au milieu de tout cela pour que Freide dise une chose pareille ?
« Ne dites pas de bêtises.
— Ha ha ! On dirait que vous êtes plutôt timide, finalement. Pourtant, vous parliez si bien quand nous étions seuls.
— Tais…
À ces mots, le visage de Rene se décomposa.
Son agitation lui transparaissait sur le visage, et le bout de ses doigts ne cessait de tressaillir.
Rene se sentait mal à l’aise tandis que la conversation se poursuivait sans elle.
Elle ne songeait qu’à y mettre fin, d’une manière ou d’une autre.
Tendant à Vera le bol de soupe qu’elle tenait, elle s’exclama :
« Ah ! Vera, prenez à manger, vous aussi ! Vous devez mourir de faim après toute cette journée !
— … Ça va.
Flop. Rene eut l’impression que son cœur venait de sombrer.
La voix de Vera avait hésité.
Je le savais !
Il s’était forcément passé quelque chose.
En réalité, Vera refusait uniquement à cause du goût de la soupe. Mais Rene l’ignorait et s’imagina qu’il ne voulait pas de ce qu’elle lui proposait parce qu’il était troublé par Freide.
« Je vois…
Le visage déjà malheureux de Rene s’assombrit davantage.
Vera parut décontenancé en voyant son expression changer brusquement.
Freide observa la scène en portant une cuillerée de soupe à sa bouche, puis laissa échapper un petit rire.
« Vous êtes très proches, tous les deux.
Rene tressaillit en entendant Freide.
…Est-ce qu’elle me met à l’épreuve ?
C’était peut-être le cas. Peut-être que Freide, rusée et éprise de Vera, était jalouse de leur relation.
… C’est du moins ce que pensa Rene.
La scène était à deux doigts de devenir un nouveau souvenir embarrassant.
Si Freide la taquinait encore un peu, Rene risquait de perdre son sang-froid pour de bon, mais…
Heureusement, les paroles suivantes de Freide refroidirent aussitôt ses pensées échauffées.
« Quand je vous regarde tous les deux… vous me rappelez un couple marié qui était venu en visite dans la Grande Forêt, il y a environ trois cents ans.
… Non, elles ne firent qu’échauffer ses pensées dans une autre direction.
À ces mots, « couple marié », Rene bafouilla et se raidit.
Son visage devint si rouge qu’on aurait pu y faire cuire de la viande.
« V-v-vraiment… !
— Hmm. Ils formaient un couple très amoureux.
Un couple marié.
Quel mot doux.
L’imagination débordante de Rene se mit aussitôt à peindre avec précaution un tableau dans son esprit.
La scène se déroulait à Lemeo, sa ville natale. Un couple amoureux vivait dans un cottage, sur une colline basse. Ils avaient un fils et une fille.
À la tombée du jour, Rene posait sur la table un repas préparé avec amour. Vera et les enfants le dégustaient, le sourire aux lèvres.
« C’est délicieux.
C’était une scène pleine de douceur. Les lèvres de Rene se retroussèrent de plus en plus…
« C’était tout de même ennuyeux. Au moment de partir, la femme m’a proposé de rester avec elle.
Stop. Le sourire de Rene s’effaça aux paroles de Freide.
« … Pardon ?
— Elle m’a dit qu’elle en avait assez des gens comme lui et m’a demandé de rester avec elle pour toujours.
Les lèvres de Rene remuèrent sans qu’aucun son n’en sorte. Elle ne trouvait rien à répondre.
Après avoir bougé les lèvres un moment, encore abasourdie, elle parvint enfin à demander :
« … Et qu’est-il arrivé ensuite ?
— Quoi d’autre ? J’ai accepté. Je n’avais aucune raison particulière de refuser, n’est-ce pas ? La vie humaine ne dure qu’une centaine d’années, tout au plus… et cette humaine était déjà âgée. Elle est morte avant même que trente ans ne se soient écoulés.
Rene referma fermement la bouche.
Elle ne savait pas quoi dire dans une situation pareille.
Pourtant, elle se rapprocha peu à peu de Vera.
Rene se tendit davantage à l’idée que Freide puisse séduire Vera simplement pour passer le temps.
* * *
Environ trois jours s’étaient écoulés depuis que Vera avait commencé à participer sérieusement aux missions de reconnaissance.
Les ennemis sont moins nombreux.
Depuis près de trois jours, Vera avait remarqué que les Noier qui envahissaient la Grande Forêt se faisaient de moins en moins nombreux.
Son regard se posa sur le Noier qu’il venait d’abattre.
La créature gisait, le corps mutilé. Vera plissa les yeux en l’observant.
Qu’est-ce qu’ils manigancent… ?
Contrairement à leurs premiers affrontements, les Noier ne se jetaient plus sur lui avec autant d’agressivité.
… Non, même lorsqu’ils attaquaient, ils semblaient peu décidés à le tuer.
Comme si…
… Ils venaient ici pour mourir.
Les Noier se ruaient sur lui comme s’ils cherchaient à se donner la mort.
La situation était totalement incompréhensible. Vera contempla les cadavres d’un air sombre, puis tourna les yeux vers Freide.
« Hmm ? Qu’y a-t-il ?
Freide soutint son regard avec son léger sourire habituel.
« Leur façon de se battre est suspecte.
— Hmm, je l’ai remarqué. On dirait qu’ils préparent quelque chose d’important.
Freide tourna les yeux au-delà de la Grande Forêt.
Vera regarda Freide fixer le lointain, fronça les sourcils et rengaina son épée.
« Rentrons.
— Hmm, très bien.
Frouf. Les feuilles mortes crissèrent sous leurs pas.
Vera se méfiait toujours des intentions de Freide.
* * *
Dans une grotte sombre, devant un feu de camp.
Une silhouette aux longs cheveux gris cendré fixait les flammes d’un regard vide.
« Chef.
À cette voix, la silhouette releva légèrement la tête, dévoilant des pupilles noires entre les mèches de ses cheveux.
La personne appelée chef contempla un instant celle qui venait de l’interpeller, puis hocha la tête et répondit :
« Oui. Le moment est venu.
Le moment était venu de voir aboutir leur plan de longue, très longue haleine.
La cheffe leva le couteau à sculpter qu’elle tenait et se mit à s’entailler la poitrine.
Pour le vœu qu’elle chérissait depuis si longtemps et qu’elle allait enfin réaliser, pour les camarades qui s’étaient sacrifiés jusque-là, elle commença à graver leurs noms un à un autour de son cœur.
Craac.
Un bruit écœurant retentit tandis que la chair se déchirait.
Une douleur aiguë. Le sang coulait.
Respirant l’odeur du sang, la cheffe poursuivit son geste.
Aria, Manson, Lira, Foro, Hail, Benen, Fresia, Aili…
La lame traçait des sillons sur son corps. Les noms s’y gravaient en rouge.
Les dents serrées contre la douleur, la cheffe inscrivit ces noms sur tout son corps, puis finit par graver le sien.
Gilly.
Un nom qui apporterait la plus grande des libertés. Le nom d’un libérateur dont on se souviendrait à jamais.
Après avoir donné un tel poids à son propre nom, Gilly marqua la fin de son œuvre et leva les yeux vers le plafond.
La partie de son oreille visible sous ses cheveux avait été tranchée.
* * *
Les Noier avaient interrompu leur invasion.
Depuis deux jours, Vera fouillait chaque recoin de l’entrée de la Grande Forêt à la recherche de Noier, mais il ne trouvait que des plantes fanées.
Une fois de plus, il revint bredouille. Il avançait sur un sentier forestier aux côtés de Rene, tout en poursuivant ses réflexions.
C’est suspect.
Suspect au possible.
Le comportement des Noier avait progressivement changé depuis le début de ses missions de reconnaissance, et il y avait une raison à cette cessation soudaine de leurs attaques.
Il ne savait pas exactement laquelle, mais il était évident qu’ils cachaient quelque chose.
Vera le pressentait.
Le danger approchait.
Rester ici plus longtemps revenait à se jeter dans la gueule du loup.
Il tourna les yeux vers Rene.
Nous devons nous retirer.
Il devait l’envoyer en lieu sûr.
Ils ne pouvaient plus rien faire ici. Ils ne pouvaient empêcher la mort d’Aidrin et, si les Noier reprenaient leur assaut, ils procéderaient autrement que la fois précédente.
Sa décision prise, Vera parla.
« Sainte.
— Ah, oui ?
— Je pense qu’il vaudrait mieux nous retirer bientôt.
Stop. Rene s’arrêta. Vera fit de même.
Elle pencha la tête à ses paroles et esquissa un sourire un peu gêné.
« Ah, nous avons trop marché ?
Elle s’était peut-être trop laissée absorber par ce rare moment qu’ils passaient seuls ensemble. Voilà pourquoi elle posa la question, et Vera précisa sa pensée.
« Je parlais de quitter la Grande Forêt. Quelque chose cloche. Je crois qu’il va bientôt se passer quelque chose et, pour votre sécurité, nous ferions mieux de partir dès maintenant.
Rene parut décontenancée par ses paroles, puis reprit :
« Mais… nous n’avons pas encore soigné Aidrin, n’est-ce pas ? Et si la situation s’aggrave, ne devrions-nous pas rester pour aider ?
— Il n’y a aucun espoir de soigner Aidrin. De plus, rester pour aider ne ferait que nous exposer au danger.
La réponse était toujours la même.
Le danger. Il voulait sûrement dire qu’elle était en danger.
La trouvait-il vraiment si incapable ?
Blessée, Rene serra les mains plus fort et se renfrogna.
« … Si c’est à cause de moi, ce n’est pas grave.
Sa voix était un peu assourdie. Il leur restait du travail à accomplir, et tout ce qu’elle avait réussi à faire, c’était soigner les blessés. Était-il raisonnable de battre en retraite ainsi ?
Face au refus de Rene, Vera se mordit la lèvre et poursuivit ses réflexions.
Il devait la convaincre. Dans cette optique, il décida de lui révéler les soupçons qu’il gardait depuis longtemps pour lui.
« Sainte… il ne s’agit pas seulement d’un danger. Il se passe des choses suspectes dans la Grande Forêt.
— Dans la forêt ?
— Freide. Cette personne est suspecte.
Le nom de Freide surgit sans prévenir.
Le visage de Rene se crispa étrangement à ces mots.
« Pourquoi Freide ?
— J’ai compris quelque chose en patrouillant avec Freide ces derniers jours. Cette personne n’arrête pas les Noier.
Aux yeux de Vera, c’était la conclusion qui s’imposait après avoir rassemblé tous les indices.
Depuis le jour de leur première rencontre, quand Freide l’avait empêché d’examiner le cadavre du Noier et l’avait entraîné ailleurs avec naturel, jusqu’à son attitude plutôt indifférente après leur entrée dans la Grande Forêt. À cela s’ajoutait le fait que Freide n’avait montré aucune intention de s’approcher du camp des Noier.
Comment ne pas trouver cela suspect ?
Vera se souvenait très bien que Freide regardait toujours dans la même direction après qu’il avait réglé leur compte aux Noier.
« Freide sait sans aucun doute où se trouve le camp des Noier. Cette personne le sait et ne fait rien. Il est possible qu’elle collabore avec eux. Si l’invasion reprend, Freide pourrait se joindre aux Noier. Dans ce cas, même moi, j’aurais du mal à vous protéger.
Il avait compris trop tard une chose que son avenir passé lui avait cachée.
La seule chose que Vera savait, c’était que Freide avait survécu.
Et si Freide avait collaboré avec les Noier depuis le début ?
Et si Freide avait survécu dans sa vie précédente non grâce à Rene, mais grâce à l’essence d’Aidrin ?
Et si Rene, dans sa vie précédente, n’avait pas réussi à soigner Aidrin et s’était retirée plus tôt ?
S’il faisait autant abstraction que possible des souvenirs de sa vie précédente et ne tenait compte que de ce qu’il pouvait observer, ces hypothèses lui sautaient aux yeux.
Présenté ainsi, tout ne concordait-il pas parfaitement ?
Vera attendit la réponse de Rene.
Il attendit, espérant qu’elle comprendrait.
Au terme de cette attente, Rene répondit…
« … C’est tout ?
Une question en guise de réponse.
« … Quoi ?
— Je vous demande si c’est tout. Est-ce la seule raison pour laquelle vous vous méfiez d’elle et voulez que nous partions tout de suite ?
Vera parut décontenancé.
« Sainte…
— Vera.
Son ton était raide. Son expression, quelque peu abattue.
Une tristesse évidente se lisait sur le visage de Rene.
Vera ne comprenait pas.
Logiquement, il devait avoir raison. Alors pourquoi Rene n’acceptait-elle pas ses paroles ?
Incapable de faire quoi que ce soit face à l’émotion qui montait en lui, Vera baissa simplement la tête et répondit :
« … Oui.
— Je ne pense pas que nous devions prendre cette décision.
La réponse fut un refus sans équivoque.
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