Chapitre 49
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 49 : Edrin — 2
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C’était une dissonance étrangement irritante.
« Il y a aussi un autre problème. Mon ami chevalier chargé de l’escorte, vous souvenez-vous des frères et sœurs que vous avez rencontrés avant de venir ici ? »
« … Le Noier. »
« Oui, c’est ainsi que vous appelez ces frères et sœurs. Enfin, peu importe. Ils en ont après l’essence de Mère. »
La voix mélancolique de Freide ne varia pas d’un iota tandis qu’il poursuivait son explication.
À la connaissance de Rene, personne ne parlait avec autant d’impassibilité d’une crise directement liée à sa propre vie.
On aurait pu mettre cela sur le compte de la nature elfique de Freide, mais Rene sentait que son calme était d’une tout autre nature.
« Pour vous parler un peu de nos affaires, ces frères et sœurs se sont enfuis parce que Mère va bientôt disparaître. Ils ont peur de mourir. »
C’était exactement cela.
Freide parlait comme si sa propre mort ne signifiait rien.
Il n’avait pas la moindre peur de mourir.
« Alors, avant que la vie de Mère ne s’achève, ils veulent s’emparer de son essence pour prolonger la leur. C’est pour cela que nous patrouillons jusque hors de la Grande Forêt : pour les empêcher de s’approcher de Mère. »
Une question vint naturellement à l’esprit de Rene.
Pourquoi Freide parlait-il de sa propre mort avec tant de désinvolture ?
Et il n’y avait pas que sa mort. Freide évoquait celle d’Aidrin, qu’il appelait Mère, des autres elfes des environs et même des frères et sœurs qui s’étaient enfuis, sans que son ton perde son calme excessif.
Un calme qu’on aurait plutôt qualifié de détachement.
Troublée par cette dissonance qui l’empêchait de se concentrer sur le récit, Rene s’agita les doigts. Puis, en entendant quelqu’un l’appeler, elle sursauta.
« Sainte ? »
« Ah, oui ! »
« Avez-vous compris, dans les grandes lignes, la situation ? »
Une résonance persistante. Cette fois, elle y distingua clairement une trace d’amusement mécanique.
« Oui, alors… Aidrin est en danger, et ces frères et sœurs qu’on appelle le Noier en ont après Aidrin, c’est bien ça ? »
« Hum, tant mieux. On dirait que le message est bien passé. »
Rene adressa un sourire gêné à Freide.
Il lui rendit son sourire, puis poursuivit en mentionnant Mari.
« Il existe un moyen de mettre fin au conflit actuel : utiliser l’Autorité de Mari pour faire germer la graine de Mère. Mais les progrès sont terriblement lents. »
Ces mots poussèrent Rene à poursuivre sa réflexion.
Elle avait entendu Trevo lui parler de l’Autorité de l’Abondance pendant sa formation au Royaume sacré.
Une activité vitale portée à son maximum.
Une Autorité qui décuplait temporairement la vitalité innée d’un être vivant, poussant chacune de ses fonctions métaboliques au-delà de ses limites.
Trevo lui avait dit que l’Autorité de l’Abondance pouvait produire du grain trois jours seulement après les semailles.
Rene comprit alors pourquoi Mari avait été envoyée ici.
Elle comprit aussi pourquoi Freide disait que cela prenait tant de temps.
« Il faut une telle quantité de pouvoir divin pour faire grandir Aidrin, n’est-ce pas ? »
« Excellent. Comme le dit la Sainte, le pouvoir divin de Mari ne suffit pas à mener à bien la croissance de Mère. »
Cette fois, le doute n’était pas permis. Même le pouvoir divin d’un Apôtre ne suffisait pas.
Mari tentait d’entrer en résonance avec l’âme d’Aidrin, qui existait depuis la création du monde. Avec moins de cinquante ans de vie, son pouvoir divin ne pouvait naturellement pas supporter une telle charge.
« Je connais aussi un peu l’Autorité de la Sainte. Qu’en pensez-vous ? Pourriez-vous mener à bien la croissance de Mère ? »
Tout en écoutant Freide, Rene caressa la racine d’Aidrin sous ses pieds.
Elle y déversa doucement son pouvoir divin, évaluant si son Autorité lui permettrait de faire grandir Aidrin.
« … Ce serait difficile. »
La réponse était non.
Durant tout son séjour au Royaume sacré, Rene s’était consacrée à apprendre les limites de ce qu’elle pouvait faire. Elle le savait donc.
Avec le pouvoir divin qu’elle possédait, elle ne pouvait manifester une Autorité d’une telle ampleur. Si elle essayait, son âme se dissoudrait aussitôt.
« Je ne peux pas… mener à terme la croissance d’Aidrin. »
Lors de leur poursuite, quand ils avaient pris la route du Royaume sacré, Rene avait risqué sa vie pour employer son Autorité et n’avait réussi qu’à réveiller Terdan.
Elle s’était évanouie rien qu’en réveillant un Terdan endormi. Elle ne pouvait pas utiliser une Autorité assez puissante pour agir directement sur le corps d’un membre d’une race ancienne.
Ce souvenir fit soudain monter la frustration en elle.
Tout le monde avait beau la couvrir d’éloges, elle se sentait si pitoyable, incapable d’agir face au monde extérieur au Royaume sacré.
« Hum, c’est regrettable. »
Rene tressaillit en percevant l’émotion mécanique dans la voix de Freide, puis baissa profondément la tête.
« … Je suis désolée. »
« Ce n’est rien. On n’y peut rien. Puisque les choses ont tourné ainsi, profitez un peu de votre repos avant de partir. Hmm ! Les derniers touristes à visiter la Grande Forêt. Sainte, vous pourrez vous targuer d’un titre des plus remarquables. »
Ces paroles furent prononcées avec une indifférence absolue.
Les reproches qu’elle s’adressait pour son impuissance se mêlèrent au malaise provoqué par les mots détachés de Freide, plongeant Rene dans le désarroi.
* * *
Après leur conversation, Vera parcourut la Grande Forêt à la demande de Rene, qui voulait se promener, tout en repassant leur échange dans sa tête.
Trop de questions lui venaient à l’esprit.
Freide était bel et bien encore en vie dix ans plus tard.
Il n’avait pas simplement survécu. Il était resté en assez bonne santé pour compter parmi les héros qui avaient vaincu le Roi Démon, et avait poursuivi Vera jusqu’au bout avant de le coincer.
Pourtant, d’après ce qu’il venait d’entendre, Freide allait clairement mourir bientôt.
Le regard de Vera se posa sur Rene.
La variable la plus plausible qui aurait pu permettre à Freide de survivre jusque-là était l’Autorité de Rene. Or, elle venait d’affirmer catégoriquement qu’elle ne pouvait pas sauver Aidrin.
Vera fronça les sourcils.
Que s’était-il passé ?
L’histoire originelle ne pouvait pas avoir changé.
Mari avait commencé à soigner Aidrin avant même qu’il ne reçoive sa Marque sacrée, et l’avis de Vera n’avait pas influencé la décision de Rene de venir ici. Ce n’était certainement pas un effet papillon provoqué par lui.
Rene avait dû venir dans la Grande Forêt lors de sa vie précédente aussi. Elle avait forcément fait quelque chose qui avait permis aux elfes de survivre jusque-là.
Le résultat était clair, mais le déroulement était plein de lacunes.
Vera continua de réfléchir en silence, mais, faute de réponse, il envisagea les choses sous un autre angle.
… Et si ?
Et si Aidrin avait finalement disparu et que seuls les elfes avaient survécu ?
Ce n’était qu’une hypothèse, mais elle n’était pas sans fondement.
Il n’avait jamais été question, dans sa vie précédente, de savoir si Aidrin avait vécu ou était mort ; il ne pouvait donc en être certain. Et, lors de leur conversation, on avait évoqué un moyen pour les elfes de survivre même si Aidrin mourait.
L’essence d’Aidrin.
La source de vie recherchée par le Noier.
S’ils la possédaient, les elfes pourraient continuer à vivre même si Aidrin était mort.
Pour l’instant, les elfes ne semblaient pas convoiter l’essence d’Aidrin, mais qui pouvait savoir ce qui arriverait ensuite ?
Vera le savait. Quelle que soit sa rationalité, quand la mort se trouvait juste devant soi, on finissait toujours par privilégier sa propre vie.
Personne ne pouvait savoir si les elfes, en comprenant que leur mort était véritablement imminente, trahiraient Aidrin.
Si…
Si cette hypothèse était juste, Rene pourrait être en danger. Puisqu’il était intervenu dans cette vie, il y aurait forcément des variables.
Il espérait ne s’inquiéter pour rien, mais, comme rien n’était sûr pour l’instant, mieux valait envisager autant de possibilités que possible.
Tandis que Vera passait en revue les hypothèses qui lui venaient à l’esprit et les examinait une à une…
« Vera. »
Rene prit la parole.
À ses mots, Vera chassa toutes ses réflexions et répondit :
« Oui. »
« Qu’en pensez-vous ? De la situation actuelle d’Aidrin et des elfes. »
« Je pense qu’il est juste de parler d’une situation urgente. L’avenir d’une race entière est en jeu. »
« C’est vrai, mais pourquoi est-ce que… »
Ce n’était presque qu’un murmure.
Vera s’apprêtait à lui poser une question quand Rene poussa un long soupir et secoua la tête.
« Non, laissez tomber. J’y réfléchirai plus tard. »
Vera pencha légèrement la tête tandis qu’elle marmonnait, comme si elle était parvenue seule à une conclusion.
Ayant achevé sa réflexion, Rene releva la tête vers Vera et reprit :
« Ne devrions-nous pas rentrer bientôt ? J’ai l’impression que nous avons marché un bon moment. »
« … Oui. »
Rene sourit faiblement, l’air inquiet.
* * *
« Oh là là ! Où étiez-vous passés ? Allez, mangez ! »
C’était la voix enjouée de Mari.
Vera tressaillit en voyant Mari cuisiner au-dessus d’un feu de camp allumé devant les racines d’Aidrin.
« … Ça ne craint rien d’allumer un feu ici ? »
Il ne pouvait s’empêcher de poser la question. En fait, il aurait été plus étrange de ne pas la poser alors que quelqu’un allumait un feu devant des racines d’arbre.
Mari cligna des yeux à sa question, puis éclata de rire et agita la main.
« Hein ? Ce petit feu ne risque pas de mettre le feu à quoi que ce soit. Venez vous asseoir ! »
Pendant qu’elles parlaient, Rene, incapable de voir ce qui se trouvait devant elle, sembla de plus en plus perplexe. Vera se dit que Mari vivait ici depuis dix ans et que tout devait donc aller, puis guida Rene vers le feu de camp.
Mari leur tendit des bols de soupe quand ils s’assirent, puis poursuivit :
« Vous avez de la chance, tous les deux. Rien n’est meilleur pour la santé que les plantes médicinales qui poussent dans la Grande Forêt ! »
Une soupe aux plantes médicinales.
Vera sentit l’odeur âcre qui s’en dégageait et comprit qu’il s’agissait de plantes. Il hocha légèrement la tête, puis aperçut Hella qui l’observait derrière les racines, au loin, et lui demanda :
« Vous ne mangez pas ? »
« Ça va. J’ai mangé les restes de viande séchée, je n’ai plus faim. »
Elle évita son regard en répondant.
Vera acquiesça sans insister, puis leva sa cuillère et prit une gorgée de soupe.
Il n’avait rien mangé de la journée ; il se dit donc qu’il ne pouvait pas faire de mal de manger quelque chose.
Cette imprudence tourna au désastre.
« … Urk ! »
À peine Vera eut-il goûté la soupe que la nausée lui remonta de l’estomac et qu’il fut pris d’un haut-le-cœur.
C’était infect. Pas simplement mauvais : à vous donner envie de vomir.
À sa grande horreur, Vera se rendit compte qu’il avait avalé la soupe sans même y penser. Son visage se décomposa aussitôt.
Il avait l’impression que la soupe lui râpait l’œsophage sur toute sa longueur.
Mais qu’est-ce que c’était que ce plat ?
Cette pensée lui traversa l’esprit. Vera se souvint alors de l’attitude étrange de Hella un peu plus tôt et se tourna vers l’endroit où elle se trouvait.
Mais elle était déjà partie.
Elle s’était enfuie.
C’était évident. Hella savait quel goût ça avait.
« C’est un peu amer, pas vrai ? Allez, mangez quand même. Les choses amères sont bonnes pour la santé. »
Les paroles de Mari résonnèrent à ses oreilles. Vera aurait voulu jeter son bol et partir sur-le-champ, mais il ne pouvait se résoudre à être aussi impoli. Il se contenta donc de serrer les dents.
« Hum ? C’est délicieux. »
Vera sursauta et tourna la tête en entendant Rene. Elle avait les joues rouges, et son air sombre de tout à l’heure avait complètement disparu. Elle parlait avec enthousiasme.
« C’est vraiment délicieux ! C’est un peu amer, mais ça rend accro. »
« Ah bon ? Notre Sainte n’est même pas difficile à nourrir. Quelle gentille fille ! »
« Héhé… »
C’était une succession de paroles qu’il ne comprenait absolument pas.
Pour la première fois depuis les trois années qu’il avait passées avec Rene, Vera la regarda en fronçant les sourcils.
Un souvenir lui revint.
Dans sa vie précédente, elle avait mangé avec joie la bouillie faite d’ordures qu’on lui avait donnée en aumône.
Cette image se superposa à celle qu’elle lui offrait à présent.
Ce serait donc…
Il avait fallu vivre une première vie à Vera pour qu’il comprenne que le goût de Rene était altéré.
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