Chapitre 47
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 47 : Freide - 2
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Freide contempla les cadavres mutilés éparpillés partout, puis l’homme au visage sombre qui se tenait parmi eux, une épée à la main.
« C’est toi qui as fait ça ? »
Sa voix était belle, légèrement résonnante.
En parlant, Freide désigna un cadavre décapité et à moitié dévêtu.
Les autres corps étaient eux aussi dans un état épouvantable, mais celui-là semblait réclamer des explications en priorité.
« Et si c’était le cas ? »
Vera répondit froidement.
Son regard méfiant était celui d’une bête qui menace sa proie.
Freide croisa les bras et se frotta doucement le menton d’une main, promenant son regard de Vera au cadavre.
« Hmm. Tu es attiré par les cadavres ? Tu es un drôle de personnage. »
« Je ne crois pas avoir la moindre obligation de répondre à cette question. »
Vera répliqua d’un ton provocateur, tout en poursuivant ses réflexions.
Il n’y a aucune hostilité…
Vu l’air de Freide, qui plaisantait dans une situation que n’importe qui aurait pu mal interpréter, Vera ne décelait qu’une pointe de curiosité.
Que devait-il faire ?
Après un instant de réflexion, Vera rengaina son épée et s’adressa à Freide.
« Je viens d’Elia. »
« Hmm ? »
« Je suis venu prêter main-forte à l’Apôtre de l’Abondance. »
« Ah. »
La réaction fut brève. Vera attendit la réponse qui devait suivre, mais l’irritation monta en lui lorsque Freide sembla soudain plongé dans ses pensées.
À cause de ses souvenirs de sa vie précédente.
Inutile de le nier : Freide était la principale raison pour laquelle Vera avait subi la malédiction des héros.
À l’époque où les héros le pourchassaient, Freide lui avait donné le plus de fil à retordre. Iel le traquait jour et nuit, lui lançant des bourrasques de vent.
L’épuisement causé par ces rafales avait brouillé son jugement et l’avait conduit dans un piège. Même si rien de tout cela ne s’était produit cette fois-ci, Vera, qui se souvenait de ces événements, ne pouvait pas apprécier Freide.
Tandis que Vera s’efforçait de contenir l’hostilité qui bouillonnait en lui…
« Il me semble avoir entendu quelque chose de semblable. »
La belle voix de Freide résonna.
Freide sourit légèrement, puis ajouta :
« On m’a dit que la Sainte viendrait… »
Freide détailla Vera de la tête aux pieds.
« … Pourtant, j’ai beau te regarder, tu n’as pas l’air d’une Sainte. Toutes les femmes humaines sont aussi baraquées, de nos jours ? »
Qu’est-ce qu’iel racontait ?
Au bout d’un instant, Vera comprit que Freide l’avait pris pour la Sainte. Son visage se déforma lorsqu’il répondit :
« Je suis l’escorte de la Sainte. »
« Ah, vraiment ? Hmm, oui. Ça doit être ça. Ce serait gênant si une personne aussi illustre que la Sainte était aussi musclée et nécrophile, non ? »
Grincement.
Vera serra les dents. Des veines saillirent dans le blanc de ses yeux.
« Premièrement, je ne suis pas nécrophile. Deuxièmement, abstiens-toi de tenir de telles propos vulgaires devant la Sainte. »
« Vulgaires ? Je trouve ça plutôt blessant. Et inutile de cacher tes préférences avec tant d’ardeur. Je ne suis pas assez étroit d’esprit pour m’immiscer dans les goûts des autres. »
Boum !
Freide sauta de l’arbre.
« Alors, tu me conduis auprès de la Sainte ? Je vous guiderai jusqu’à la Grande Forêt. »
À l’approche de Freide, Vera désigna les cadavres d’un mouvement de tête.
« Et eux ? »
« Ah, mes frères et sœurs fugueurs ? Qu’y faire ? Ils sont déjà morts et ont rejoint la nature. »
Des frères et sœurs. Pour quelqu’un qui les appelait ainsi, Freide semblait remarquablement indifférent. Son visage exprimait du chagrin tandis qu’iel regardait les cadavres, mais, au vu de ses paroles, même cela paraissait quelque peu feint.
… Iel a toujours été comme ça ?
Dans sa vie précédente, Vera ne l’avait jamais su : ils s’étaient battus sans jamais se parler.
Il lui était difficile de discerner les véritables sentiments de Freide.
Vera l’observa attentivement, cherchant à comprendre ses intentions, mais la seule réponse qu’il reçut fut une autre remarque qui lui tapa sur les nerfs.
« Si tu me dévisages avec autant de passion, je vais finir par rougir. Désolé, mais je n’ai pas de parties génitales, alors je ne peux pas assouvir tes désirs charnels. Hmm, à moins que tu te contentes de la voie de derrière ? »
« … La ferme. »
Les mots lui échappèrent avant qu’il puisse se retenir. Vera ne les regretta pourtant pas.
Il décida qu’insulter Freide n’avait rien d’impoli.
* * *
Devant le feu de camp.
Rene était assise sur une souche et mangeait soigneusement sa soupe à la cuillère. Vera tardait à revenir, et l’inquiétude grandissait en elle. Elle interrogea Norn :
« Où est passé Vera ? »
« Ah, j’ai entendu dire qu’il était parti explorer les environs. Il a dit qu’on devait se préparer à tout danger éventuel, puisqu’on se trouve à l’entrée de la Grande Forêt. »
« Ah… »
Rene acquiesça, comprenant, puis reprit distraitement sa soupe.
Il met du temps…
Il devait sûrement affronter des difficultés pour elle. Après tout, elle était la seule ici à ne pas pouvoir se défendre en cas de danger.
Inutile de parler de Norn, et Hella était au moins une paladine probatoire qui avait suivi un entraînement de paladine.
Rene eut soudain le cœur serré à l’idée de devenir un fardeau pour Vera.
Elle aurait voulu l’aider d’une manière ou d’une autre, mais une aveugle avait bien peu de moyens d’agir dans une telle situation.
Son moral s’effondra brusquement, et son visage s’assombrit.
Froufrou.
Tout près, l’herbe crissa sous des pas.
Rene reconnut la démarche de Vera et releva vivement la tête, mais son visage se troubla.
… Deux personnes ?
Elle entendait deux paires de pas.
Derrière les pas lourds et assurés de Vera venait un bruit léger, si discret qu’on l’aurait à peine pris pour des pas sans tendre l’oreille.
« Sainte, je suis de retour. »
C’était la voix de Vera. Rene interrompit ses pensées et s’apprêtait à répondre avec entrain.
« Ah, bon retour… »
« Oui, voilà à quoi doit ressembler une Sainte. Quelle personne charmante. »
Une voix belle et résonnante s’éleva dans la direction de celle de Vera.
Le corps de Rene se raidit soudain. Son visage se troubla plus que jamais.
Une femme… !
C’était la seule façon dont cette voix lui semblait pouvoir appartenir à quelqu’un.
Serrement ! Ses doigts se crispèrent sur sa cuillère. Étrangement anxieuse, Rene prit la parole d’une voix si tremblante qu’elle en devenait douloureuse à entendre.
« Q-Qui… ? »
Qui êtes-vous ? Même ces mots lui étaient difficiles à prononcer ; elle ne parvint qu’à balbutier le plus important.
Freide lui répondit avec un léger sourire.
« Enchanté de vous rencontrer, Sainte. Je suis Freide, gardien de la Grande Forêt. »
« Ah… ! »
Son anxiété s’évanouit en un instant.
Une personne sans genre !
Elle comprit que cette belle voix appartenait à un elfe sans genre.
« J’ai rencontré Freide en explorant les environs. Iel a accepté de nous guider jusqu’à la Grande Forêt. »
« Hmm ? Pourquoi es-tu soudain si poli ? Il y a quelques instants, tu étais bien plus amical. »
« Ça n’est jamais arrivé. »
« Hmm, tu es plutôt timide, n’est-ce pas ? »
« La… »
Vera ravala le juron qui était sur le point de lui échapper et lança un regard noir à Freide. Il devait toujours surveiller son langage devant Rene.
Mais Rene, qui l’ignorait, sentit son cœur s’effondrer d’un boum en entendant leur conversation.
Il était amical quand elle n’était pas là, puis gardait ses distances en sa présence ? N’était-ce pas suspect ?
C’était impossible ! Ça n’avait aucun sens ! Vera le lui avait expliqué lui-même !
Mais les elfes étaient beaux. Et si Vera avait soudain découvert qu’il pouvait aimer au-delà du genre ?
Était-ce pour cela que Vera, d’ordinaire si taciturne, discutait si librement avec Freide ?
À cette pensée, une sueur froide ruissela sur le visage de Rene. Il fallait qu’elle interrompe leur conversation. Elle se hâta de prendre la parole.
« E-Enchantée ! Si nous mangions d’abord ? Vera est parti avant de manger, alors venez vite vous restaurer ! »
Les mots sortirent dans le désordre.
Ses émotions l’avaient ballottée de haut en bas et elle ne savait plus où donner de la tête.
Freide cligna des yeux en entendant Rene s’exclamer, puis sourit légèrement et s’assit à côté d’elle.
« Sainte, vous êtes vraiment attentionnée. Il n’est pas facile de se soucier du repas d’une personne que l’on vient tout juste de rencontrer. »
Ce n’était pas tout à fait vrai, mais Rene ne parvint pas à le dire. Elle esquissa un sourire gêné et acquiesça.
« M-Mangez bien. »
« Je vous remercie de votre attention. »
Rene, incapable de comprendre pourquoi elle était si tendue, se sentit désemparée. La tension qui l’enveloppait ne retomba qu’au moment où Vera s’assit à côté d’elle, de l’autre côté, en face de Freide.
Rene comprit que la première crise de sa vie amoureuse n’était pas encore terminée.
… Du moins, c’est ce qu’elle crut.
* * *
Le lendemain matin, après que le groupe eut rangé le campement qu’il avait installé la veille, ils prirent la direction de la Grande Forêt.
Dans la calèche, Rene ne cessait de tortiller ses doigts avec anxiété.
Freide se trouvait dans la calèche.
Le silence régnait, mais Rene ne supportait pas l’idée que Freide et Vera se retrouvent seuls dans le même espace. Elle commença à regretter d’être aveugle.
Et si Vera regardait Freide ? Et s’il conversait en secret avec Freide en remuant les lèvres ?
Son imagination n’en finissait pas de s’emballer.
Un jour, Vera avait loué son imagination, la qualifiant de talent essentiel aux arts élémentaires. À présent, cette même imagination lui inspirait de telles idées.
Une sueur froide perla au front de Rene tandis que ses pensées défilaient.
Sans qu’elle s’en aperçoive, ses doigts agités s’étaient refermés en poings.
Ne tenant plus en place, Rene ferma les yeux et prit une décision ferme.
S’ils risquaient de converser en secret, il lui suffisait de couper court à cette possibilité à la racine.
Rene releva soudain la tête et prit la parole.
« Euh, Freide ! »
Elle comptait mener elle-même la conversation pour les empêcher de faire quoi que ce soit d’autre.
Freide gloussa doucement devant cette exclamation soudaine, puis répondit :
« Qu’y a-t-il ? »
Pourquoi ? Une question qui mettait toujours Rene mal à l’aise lorsqu’elle agissait sur un coup de tête.
Mais aujourd’hui, c’était différent.
Rene était forte face à une rivale amoureuse.
« Que fait l’Apôtre de l’Abondance dans la Grande Forêt ? »
Pour une fois, une question plausible sortit de la bouche de Rene. Elle se félicita en silence.
J’ai bien fait !
C’était la question la plus intelligente qu’elle eût posée depuis un bon moment.
« On ne vous l’a pas expliqué avant votre départ ? »
« Ah, si ! Le Royaume sacré nous a seulement dit qu’il serait peut-être judicieux de venir vous aider. »
« Hmm… »
Freide sembla réfléchir un instant à la question de Rene, puis acquiesça gravement et poursuivit :
« Mari retarde la mort de Mère. »
La réponse tomba sans prévenir.
Rene pencha la tête, tandis que Vera, qui s’était contenté d’écouter jusque-là, se raidit.
Ne comprenant pas ce que Freide voulait dire, Rene cessa de penser à autre chose et demanda avec précaution :
« Quand vous dites Mère… »
« Dans vos termes, l’Arbre-Monde. Je parle de la Racine la plus profonde, Aidrin. »
Un léger sourire effleura les lèvres de Freide.
Mais la suite ne prêtait pas à rire, même sous forme de plaisanterie.
« Mère est en train de mourir. Mari se trouve dans la Grande Forêt et cherche désespérément à retarder sa mort. »
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