Chapitre 45
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régressseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 45 : Vers la Grande Forêt - 2
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Vera afficha une expression de perplexité peu commune.
« Vera. »
« Oui. »
« Vera. »
« … Oui. »
Naturellement, c’était à cause de Rene.
Une minute plus tôt, Vera avait décidé que, si Rene finissait complètement ivre, il la porterait à l’étage et la coucherait, d’une manière ou d’une autre.
Oui, une minute plus tôt.
Rene avait perdu tous ses moyens après un seul verre.
« Vera. »
« … Oui, Sainte. »
« Je ne suis pas la Sainte. »
Rene releva la tête. Sa main agrippait toujours le col de Vera.
Elle tourna la tête dans tous les sens, puis déclara :
« Je suis Rene. Pas la Sainte. »
« Votre Sainteté… »
« Allez, répétez après moi. Rene. »
Vera se tut.
Les joues empourprées par l’alcool, Rene gloussa et secoua Vera par le col.
« Reneee ! »
« … Rene. »
« Hi hi ! »
Rene éclata de rire.
Vera ne sut plus quoi faire.
Comment la faire monter à l’étage ? Que devait-il lui dire ?
Après avoir réfléchi un instant, Vera saisit la main qui s’agrippait à son col d’un petit tac et parla.
« Sainte, je crois qu’il est temps de monter à l’étage. »
« Rene. »
« … Rene. »
« Hi hi. »
Les lèvres de Rene s’étirèrent en un sourire.
Elle continua de glousser, puis fronça soudain les sourcils.
« Vera, tu es un canard ? »
Sursaut.
Vera tressaillit. Norn et Hella, qui observaient la scène, réagirent presque de la même façon. En voyant la réaction de Vera, Norn se mit à suer à grosses gouttes.
Et pour cause. Quelqu’un avait-il déjà prononcé le mot « canard » devant Vera sans le regretter ?
Même la Sainte ne ferait pas exception. Vera allait sûrement se mettre en colère.
Norn se levait déjà pour l’arrêter quand…
« … Non. »
Norn fut témoin d’un miracle. Ses yeux s’écarquillèrent.
Devant lui, Vera réconfortait Rene avec une expression qu’il ne lui avait jamais vue.
Son visage était empreint d’un profond chagrin. Norn n’aurait jamais imaginé voir une telle expression chez Vera.
« Je ne suis pas un canard. Et je ne cours pas après les femmes. »
« Menteur. »
« … Pardon ? »
Vera se mit à suer froidement tandis que Rene resserrait sa poigne sur son col et le regardait d’un air renfrogné.
« Tu es complètement obsédé par les elfes. »
Je ne l’ai jamais été.
« Tu étais tellement content à l’idée d’aller t’amuser avec des elfes. »
Je ne voulais surtout pas avoir affaire à eux.
« Vera… Tu vas t’installer dans la Grande Forêt… »
Vera s’apprêtait à protester contre cette absurdité, mais Rene laissa échapper un hic, la voix tremblante de sanglots.
« Tu vas épouser une elfe… ! »
Les pupilles de Vera s’agitèrent comme si un séisme venait de les secouer.
« Sainte… »
« Vous aurez un fils… et une fille… ! Bouhouhou !!! »
Elle finit par fondre en larmes.
Vera l’écouta, incrédule, puis les mots lui restèrent en travers de la gorge devant cette remarque si absurde.
Qu’est-ce qui pouvait bien se passer dans sa tête pour qu’elle dise des choses pareilles ?
Incapable de comprendre ce qui se passait, Vera s’enfonça dans la confusion avant de poser enfin sa main sur le dos de celle de Rene.
« Ce n’est pas le cas. Je n’ai pas l’intention de m’installer avec des elfes. »
« Bouhouhou !!! »
« Sainte, je vous en prie, calmez… »
« Je ne suis pas la Sainte !!! »
Vera se figea.
Ses sanglots résonnaient tout autour d’eux, et les clients des tables voisines commencèrent à jeter des regards dans sa direction.
Malgré tout, l’ouïe fine de Vera capta les paroles qui s’échangeaient aux autres tables.
« Mon Dieu, que se passe-t-il ? »
« Elle doit être très malade. C’est terrible, à son âge… »
« On la maltraite ? Pourquoi pleure-t-elle si désespérément ? »
Vera se sentit profondément injustement accusé.
Il aurait voulu se défendre, mais il n’y avait aucun moyen d’apaiser Rene, complètement ivre.
Pour une fois, Vera chercha du regard l’aide de Norn et Hella, mais ils étaient tout aussi désemparés.
Norn et Hella se penchèrent loin en arrière, échangèrent un regard, puis se mirent à siroter leurs boissons.
Grincement.
Vera serra les dents.
Il devait calmer Rene d’une manière ou d’une autre, et si la situation s’éternisait, elle risquait de tourner au drame. Il se mit donc à lui tapoter l’épaule d’un geste raide.
« Je vous en prie, ne vous fâchez pas. »
Ses gestes étaient si raides qu’on aurait presque cru entendre le craquement du bois.
Il se sentait trop coupable à l’idée d’oser toucher Rene ; voilà pourquoi il agissait ainsi. Rien à voir avec trois ans plus tôt, lorsqu’il l’avait emmenée au Royaume sacré pour échapper à leurs poursuivants.
À l’époque, les circonstances ne lui avaient pas laissé le choix. Il était sobre, lui avait demandé la permission et n’avait agi qu’après l’avoir obtenue. Mais cette fois, ne touchait-il pas Rene à la légère alors qu’elle était complètement ivre ?
Pour une raison quelconque, Vera avait l’impression de commettre un péché grave tandis qu’il lui tapotait l’épaule avec gêne.
Ce ne fut qu’au bout d’un long moment que Rene cessa de pleurer.
« Vous êtes-vous un peu calmée ? »
Vera posa la question en regardant Rene, qui hoquetait encore.
Rene hocha légèrement la tête, puis posa la tête contre l’épaule de Vera.
Le corps de Vera se raidit aussitôt. De l’autre côté de la table, Norn et Hella croquaient dans des en-cas séchés tout en les observant.
Il resta raide un moment, puis finit par se sentir un peu soulagé et laissa échapper un bref soupir.
Mais ne s’était-il pas détendu trop tôt ?
« Snif… »
Rene se remit soudain à sangloter.
Vera la regarda, les yeux écarquillés.
« Qu’y a-t-il ? »
« Vera… »
Serrement. Rene resserra sa prise sur son col. Le visage tendu, Vera posa sa main sur la sienne et répondit :
« Oui. Vera est là. »
Rene tressaillit. Puis ses épaules se mirent à trembler de plus belle, jusqu’à ce qu’elle éclate en sanglots.
« Je ne vois paaaas ! »
Les larmes ruisselaient sur le visage de Rene. La morve aussi.
Cette fois, Vera ne trouva pas un seul mot pour la réconforter. Il ferma simplement les yeux.
* * *
Le lendemain matin, Rene se réveilla tard. Les souvenirs de la veille lui revinrent par flashes ; elle se couvrit la tête avec la couverture et se mit à trembler.
Et si je mourais ?
Serrement. Elle agrippa la couverture plus fort, les tendons saillants sur le dos de sa main.
Mourons.
Oui, mieux valait mourir. Plutôt que de vivre avec une telle honte, elle devrait mourir et accéder à la gloire.
Après avoir ruminé cette idée un instant…
« Vera, tu es un canard ? »
Les mots qu’elle avait prononcés lui revinrent en mémoire.
Pourquoi ai-je dit ça ?!
Rene avait envie de pleurer. Elle ferma les yeux et pria les dieux pour la première fois depuis longtemps.
Je vous en prie !
Je vous en prie, donnez-moi l’Autorité qui permet de remonter le temps. Pas une Autorité inutile comme celle-ci, mais l’Autorité de Régression. Elle formula ce souhait, mais si les vœux pouvaient se réaliser sur une simple demande, elle aurait retrouvé la vue depuis longtemps.
Cette fois encore, les cieux restèrent indifférents et le vœu de Rene ne fut pas exaucé.
Le désespoir envahit son corps. Puis les paroles qui suivirent lui donnèrent l’impression qu’elle allait étouffer.
« Vera… Tu vas t’installer dans la Grande Forêt… »
Rene le savait, elle aussi. Vera n’avait jamais dit une chose pareille.
« Vous aurez un fils… et une fille… ! »
Pourquoi avait-elle précisé le nombre d’enfants avec autant de détails ?
La chaleur lui monta au visage tandis que ces souvenirs l’assaillaient, et Rene se rappela le coup de grâce qu’elle s’était infligé.
« Je ne vois paaaas ! »
Elle se mit à donner des coups de pied dans la couverture en hurlant.
« Aaaah !!! »
Boum !
Après un coup de pied particulièrement satisfaisant, Rene se roula sur le lit.
Bien sûr que je ne vois pas !
Comment une aveugle pourrait-elle voir ? Pourquoi s’était-elle mise à pleurer pour ça, tout à coup ?
Rene se débattit en tous sens, regrettant de ne pouvoir remonter d’un seul jour dans le passé pour tuer celle qu’elle avait été.
À cet instant, Hella était assise en silence sur la chaise près du lit et observait Rene, stupéfaite.
Hella était restée là parce qu’elle n’arrivait pas à savoir si Rene était réveillée ou si elle parlait dans son sommeil. Mais en la voyant hurler et se rouler ainsi, elle comprit que Rene était bel et bien réveillée.
Il était temps d’aider Rene à se préparer à partir.
Sur cette pensée, Hella se leva et prit la parole.
« Sainte, êtes-vous réveillée ? »
Rene cessa de se débattre.
Ses cils tremblèrent.
Une question hésitante lui échappa :
« … Depuis combien de temps êtes-vous là ? »
« Euh… Je suis à côté de vous depuis que vous vous êtes caché la tête sous la couverture. »
Rene ferma les yeux.
« Vous avez vu ? »
« Je suis contente que vous ayez l’air en forme. »
Rene avait envie de pleurer.
* * *
« Vous êtes levée ? »
La voix de Vera.
Rene venait d’ouvrir la porte de l’auberge et s’apprêtait à sortir quand elle tressaillit en l’entendant.
« Oui… »
« Pour la nuit dernière… »
« Je suis désolée. »
Rene coupa Vera avant qu’il puisse évoquer son comportement honteux de la veille et, le visage crispé, ajouta :
« Je vous en prie, arrêtez. Je vous en supplie. »
Chacun de ses mots débordait de désespoir.
Vera pinça les lèvres en la regardant, puis hocha légèrement la tête.
« Attendons que vous soyez plus âgée avant de boire à nouveau. »
« Oui. »
Le visage de Rene rougit. Gênée, elle baissa les yeux vers le sol.
Elle lâcha la main de Hella et prit celle de Vera. Les lèvres pincées, elle espérait qu’il ne dirait rien et qu’il effacerait la veille de sa mémoire.
Mais alors…
« Sainte. »
« Oui… »
Vera ne semblait pas vouloir laisser tomber l’affaire.
Qu’allait-il dire, maintenant ? Comment allait-il l’humilier une nouvelle fois ?
Alors que Rene tremblait à cette pensée…
« Je n’aime pas les elfes. »
Vera venait de dire cela.
Rene releva brusquement la tête dans sa direction.
La voyant se tourner vers lui, Vera poursuivit :
« Je ne vivrai pas dans la Grande Forêt. Je n’ai pas non plus l’intention d’avoir des enfants. Ma place est à vos côtés, Sainte. »
Les explications s’étirèrent en longueur.
Vera voulait simplement dissiper, d’une manière ou d’une autre, l’injustice de la veille.
Il ignorait ce que Rene avait en tête, mais enfin, qui pouvait aimer ceux qui avaient essayé de lui ôter la vie ?
Le temps avait été rembobiné et les événements n’avaient jamais eu lieu. Leur tentative de le tuer était justifiée. Même en le sachant, Vera ne pouvait pas les regarder avec bienveillance.
Alors Vera rassembla tout ce qu’il savait pour dissiper les soupçons de Rene.
« Surtout, les elfes ne peuvent pas se reproduire. Ils n’ont pas de sexe. »
C’était un fait que peu de gens connaissaient encore. On ne le découvrirait que plus tard, lorsque les elfes sortiraient de la Grande Forêt.
En entendant Vera, Rene s’arrêta net.
« … Quoi ? »
« Les elfes n’ont pas de genre. Ils naissent des fleurs produites par Aidra ; il serait donc plus juste de dire qu’ils n’ont pas besoin de fonctions reproductrices. Il n’y a donc aucune chance que je tombe amoureux des elfes. Je suis humain, et j’aime les femmes. »
Rene resta là, bouche bée, puis comprit soudain pourquoi Vera avait tant insisté. Son visage rougit de nouveau.
« … Je suis désolée. »
J’ai dû lui causer beaucoup de soucis.
Vera parlait rarement aussi longuement. S’il prenait la peine de s’expliquer à ce point, c’est que la situation avait dû être terrible.
Tandis que Rene tremblait de remords, Vera poursuivit :
« Je vous l’ai dit parce que je ne voulais pas que vous vous mépreniez. Je vous en prie, ne vous en faites pas. Je crois que tout le monde fait des erreurs la première fois qu’il boit. »
Tout le monde.
Ce mot fit hésiter Rene. Elle remua les lèvres, puis lui posa une question :
« … Vous aussi, vous avez fait des erreurs, Vera ? »
« Oui. »
Bien sûr. Le premier jour où Vera avait bu de l’alcool, il avait brisé la nuque de Doran, le chef de la bande de mendiants qui le maltraitait.
En repensant à ce passé qui n’avait désormais jamais existé, Vera ajouta :
« Alors, ne vous inquiétez pas trop. À vrai dire, je crois que c’est plutôt moi qui devrais m’excuser. Je vous ai inquiétée, Sainte. J’ai dû dire ou faire quelque chose qui vous a mise mal à l’aise. Je vous dema… »
« Non ! »
Hi ! Les mots jaillirent de la bouche de Rene. Alarmée par les paroles de Vera, elle ajouta précipitamment, d’une voix éclatante :
« Euh ! Oui ! Alors, disons que ce n’était rien ! Faisons comme si la journée d’hier n’avait jamais existé ! D’accord ? »
« … Oui. »
Rene mit fin à la conversation, car elle ne voulait pas prolonger le sujet. Même si son visage lui brûlait, les explications de Vera la soulageaient.
Les elfes n’avaient pas de sexe. Sa place était à ses côtés.
À sa grande surprise, ces deux phrases suffirent à dissiper les inquiétudes qui la tourmentaient depuis des jours.
Un rire doux échappa soudain à Rene.
La première crise amoureuse de Rene.
La prétendue infidélité de Vera n’avait été qu’un malentendu de sa part.
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