Chapitre 44
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 44 : Vers la Grande Forêt
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Le jour où Rene entama son voyage.
Devant les portes d’Elia, Rene et les Apôtres étaient en train de faire leurs adieux.
Debout devant la calèche, Vargo prit la parole le premier.
« Vous devez toujours faire passer votre santé avant tout. Essayez de ne pas sauter de repas et, si vous vous sentez mal pendant le voyage, prévenez absolument ce garçon. Vous avez compris ? »
« Ah, oui. »
Ses paroles étaient pleines de sollicitude. Rene répondit par un léger sourire, puis inclina la tête en signe d’adieu.
« Alors, je m’en vais. Prenez tous soin de vous. »
« Krek est en bonne santé. La Sainte doit l’être aussi. »
« Marek sait bien prendre soin de sa santé. »
« Ma foi, la Sainte a déjà tellement grandi… »
Après les paroles larmoyantes des jumeaux et la remarque émue de Rohan, Trevo prit doucement la parole.
« Bon voyage. Prenez toujours bien soin de votre santé… »
Sa voix s’éteignit sur la fin.
Intrigué, Vera se tourna vers Trevo. Il le vit fixer le bras de Rene d’un air contrit, tout en se léchant les babines.
Une pensée lui vint naturellement à l’esprit.
Quel comportement irrévérencieux, même en un moment pareil ! Est-ce que toutes les raclées qu’il avait reçues ne lui avaient donc rien appris ?
Vera fusilla Trevo de ses yeux injectés de sang. Effrayé par son regard, Trevo, qui se léchait les babines, alla vite se cacher derrière les jumeaux.
Il était d’une fourberie incroyable.
Vera claqua la langue devant son attitude, puis s’inclina devant Vargo.
« Je vous enverrai des lettres chaque fois que nous passerons par une ville. »
« Bien. Prenez soin d’elle comme il se doit. »
« Oui. »
Après ce bref échange, Vera monta dans la calèche en tenant Rene par la main, puis ordonna à Norn de partir.
La calèche cahota, puis s’ébranla dans un grondement.
* * *
Trois jours après le début du voyage, alors qu’il leur en restait deux avant d’atteindre la Grande Forêt.
Assise dans la calèche, Rene ferma brusquement les yeux et laissa échapper une pensée désespérée.
Je ne trouve pas de solution !
Évidemment, c’était à cause de Vera.
Et s’il tombait éperdument amoureux des elfes ? Et s’il déclarait qu’il ne quitterait pas la Grande Forêt ? Et si elle le traînait dehors de force, pour le voir ensuite y retourner en courant ?
Depuis plusieurs jours, ses pensées s’étiraient sans fin, au point de finir par sombrer dans le délire.
C’était ainsi que fonctionnaient les idées délirantes nées de l’anxiété. À force de rester plongé dans ces pensées toute la journée, on finissait par les croire réelles.
Une semaine avait suffi à Rene pour imaginer Vera complètement sous le charme des elfes, tandis que ceux-ci se moquaient d’elle.
Résultat : son hostilité envers ces elfes qu’elle n’avait encore jamais rencontrés s’éleva jusqu’au ciel.
V-Vous êtes des voleuses, espèces de chattes !
C’est moi qui l’ai aimé la première ! Nous nous sommes seulement tenu la main jusqu’ici ! Pourquoi m’enlevez-vous Vera alors que vous êtes arrivées bien après moi ?!
Les poings serrés de Rene tremblaient.
La scène était vraiment pitoyable, mais personne n’était là pour lui faire remarquer qu’elle délirait. Seul Vera se trouvait à ses côtés, observant avec inquiétude Rene qui tremblait.
« Sainte, vous sentez-vous mal à l’aise ? Je vais demander à sir Norn de s’arrêter pour que nous puissions nous reposer un moment. »
« N-Non ! »
Le corps de Rene tressaillit tandis qu’elle répondait.
Avec des gestes tremblants, elle força les coins de sa bouche à se relever et afficha l’expression la plus enjouée dont elle était capable.
« J-Je suis nerveuse, car cela faisait longtemps que je n’étais pas sortie… »
« Vous n’avez aucune raison d’être nerveuse. Je suis là pour faire en sorte que vous soyez le moins gênée possible. Si quelque chose vous préoccupe, dites-le-moi à tout moment. »
C’est vous qui me préoccupez.
Les mots lui montèrent jusqu’aux lèvres.
Rene ravala désespérément ceux qui menaçaient de lui échapper, puis hocha la tête.
* * *
Ce soir-là, ils arrivèrent à la dernière ville sur la route de la Grande Forêt.
Vera franchit les portes de la ville, suivit la rue principale, puis arrêta la calèche devant une auberge. Il s’adressa alors à Rene.
« Sainte, nous sommes arrivés en ville. Je pensais que nous pourrions passer la nuit ici et repartir demain après-midi. Qu’en dites-vous ? »
« Ah, cela me convient. »
« Très bien, nous ferons ainsi. »
Ils s’étaient arrêtés dans leur première ville depuis près de trois jours, ayant emprunté l’itinéraire le plus rapide vers la Grande Forêt.
Ces trois jours de camping avaient dû être éprouvants pour Rene, qui avait passé toute sa vie au Royaume sacré.
Puisqu’ils étaient arrivés en ville, Vera estima qu’il devait rendre le séjour de Rene aussi confortable que possible pour qu’elle puisse se reposer. Il reprit ses explications, se remémorant les renseignements qu’il avait recueillis avant de quitter le Royaume sacré.
« On m’a dit que c’était la plus grande auberge de la ville. Sa cuisine jouit d’une excellente réputation. Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez manger ? »
« Hum… Tout me va. Et vous, Vera ? »
« Je ne suis pas difficile non plus… Nous pourrions laisser Norn choisir et monter d’abord dans nos chambres ? »
« Oui, faites donc cela. »
Tandis que Rene continuait de répondre par l’affirmative, elle ne cessait de réfléchir.
Pourquoi est-il si gentil avec moi ?
Bien sûr, c’était un soupçon absurde. Mais Rene, déjà engloutie par ses délires, trouvait suspecte chacune des attentions de Vera.
Elle se rappela ce que les servantes avaient dit au Royaume sacré.
« Quand les hommes mariés ont fait une bêtise, ils deviennent plus gentils que d’habitude avec leur femme ! »
« Ah, oui ! J’ai entendu dire que, quand ils trompent leur femme, ils culpabilisent et se montrent plus gentils que d’habitude. C’est ridicule, non ? Ils n’ont qu’à bien la traiter dès le départ. »
Ces paroles semblaient plutôt bien coller à la situation présente.
… C’était du moins ce que pensait Rene.
Dans son anxiété immédiate, Rene avait négligé plusieurs faits.
Premièrement, Vera n’était pas son mari. Deuxièmement, Vera l’avait toujours traitée avec le plus grand soin. Troisièmement, Vera n’avait même pas encore rencontré les elfes.
Le malentendu était si infondé qu’on ne savait par où commencer pour le dissiper. Mais pour Rene, qui était déjà convaincue que le cœur de Vera s’était égaré ailleurs, cela n’avait aucune importance.
Après être entrée dans l’auberge, avoir déposé leurs affaires dans leurs chambres et avoir gagné la salle à manger du rez-de-chaussée lorsqu’on leur annonça que le dîner était prêt, Rene continua d’observer Vera de près.
Sans même s’en rendre compte, elle lui serra la main plus fort que d’habitude.
« Le dîner est servi. »
À ces mots de Hella, Rene, qui jusque-là avait concentré toute son attention sur Vera, sursauta et répondit :
« Oui ! »
Sa voix résonna dans toute la pièce.
Plusieurs voyageurs assis aux tables voisines se tournèrent vers Rene. Vera les chassa d’un regard menaçant, et ce ne fut qu’alors que le repas commença.
Tandis qu’ils mangeaient,
« Euh, sir Vera ? »
Norn prit la parole.
L’atmosphère autour de la table était quelque peu tendue. Pensant qu’il fallait bien que quelqu’un détende l’ambiance, Norn poursuivit :
« Que diriez-vous de boire un coup ? Enfin, juste assez pour nous faire plaisir. »
En temps normal, la personne chargée d’escorter les autres n’aurait pas proposé une telle chose, mais Vera et Norn n’étaient pas des gens ordinaires.
Ceux qui possédaient un pouvoir divin pouvaient chasser l’ivresse dès qu’ils le souhaitaient. Même s’ils s’enivraient, leur entraînement n’était pas assez superficiel pour que leurs sens s’émoussent.
Bien sûr, ils pouvaient tituber s’ils le voulaient, mais dans tout le Royaume sacré, Rohan était le seul original à faire une chose pareille.
Vera réfléchit un instant à la proposition de Norn. Puis, estimant qu’il devait accorder un peu de repos à Norn et Hella puisqu’ils étaient arrivés en ville, il acquiesça.
« Très bien. Vous pouvez vous arrêter et manger. Je m’occuperai du repas de la Sainte. »
« Oui, monsieur. »
Rene releva la tête et se tourna vers Vera.
Son esprit, déjà épuisé, se lança dans un nouveau délire absurde.
De l’alcool… !
Le vice ! La délinquance juvénile !
Vera était adulte et n’avait rien fait de mal en buvant de l’alcool. Pourtant, Rene, qui se rongeait les sangs depuis des jours, n’appréciait pas cette idée, pour une raison qui lui échappait. Elle serra le poing et demanda :
« Vera, vous allez boire ? »
« Oui, je me suis dit qu’un ou deux verres ne feraient pas de mal. Pourquoi cette question ? »
Rene tressaillit de nouveau. Elle ne sut que répondre.
Son esprit se mit à tourner à toute allure. Elle chercha une excuse valable, quelque chose qui empêcherait Vera de boire.
Mais il n’existait évidemment aucune raison logique de l’en empêcher. Rene gémit en réfléchissant, puis finit par choisir l’autodestruction.
« J-Je vais boire aussi… ! »
« Pardon ? »
« Moi aussi, je veux boire ! »
Dépassée par la panique, elle avait laissé échapper ces mots sans réfléchir. Elle s’était dit : Je boirai tout l’alcool que Vera comptait boire.
… Mais Vera, qui ignorait tout de ses pensées, crut simplement que son adolescence lui jouait des tours et secoua la tête.
« Vous êtes mineure, Sainte. »
« Ouf… ! »
La bouche de Rene se referma aussitôt devant la remarque raisonnable de Vera.
Qu’est-ce que je dois faire ?
Son esprit s’aiguisa plus que jamais. Il lui fallait une excuse qui empêcherait Vera de boire, qui lui ferait même reposer son verre s’il l’avait devant lui.
Évidemment, une telle excuse n’existait pas.
Incapable de trouver une réponse, Rene poussa un gémissement douloureux. Puis elle agita les mains avant de saisir fermement le bras de Vera.
« C-C’est un ordre ! »
Elle abusait de son autorité.
Le silence tomba sur la table.
Norn, qui tenait un verre d’alcool fraîchement servi. Hella, qui recevait un verre de Norn. Vera, assis en face de Rene.
Tout le monde se figea.
Quand le silence s’abattit soudain autour d’elle, Rene comprit enfin ce qu’elle venait de faire et tressaillit.
« Euh, enfin… »
Une sueur froide lui coula sur le front. Elle ferma de nouveau les yeux.
… Quelle idiote !
Son esprit, qui venait enfin de se calmer, lui fit prendre conscience du comportement honteux qu’elle avait eu.
Sa tête s’était refroidie, alors pourquoi avait-elle si chaud ? Si elle s’était refroidie, elle aurait dû avoir froid, non ?
Tandis que Rene poursuivait ses réflexions inutiles,
« … Comme vous voudrez. »
Vera prit la parole.
Il regarda Rene avec une pointe de pitié dans les yeux et poursuivit sa réflexion.
Il ne faut pas la réprimer.
Et si la réprimer aujourd’hui lui inspirait du ressentiment, au point qu’elle finisse par se mettre à boire ? Et si elle devenait la compagne de beuverie de Rohan ?
En outre, même si elle était encore mineure, rares devaient être les enfants de son âge qui n’avaient jamais goûté à l’alcool.
Vera conclut que si Rene faisait une bêtise, il n’aurait qu’à s’en occuper. Puis il lui mit un verre d’alcool dans la main.
Rene se sentit encore plus embarrassée.
Elle ne pouvait pas voir l’expression de Vera, mais sa voix lui permettait de deviner vaguement ce qu’il ressentait.
Tremblant sous le flot de honte qui l’envahissait, Rene prit une décision.
J-Je suis allée trop loin pour reculer maintenant !
Elle assumerait jusqu’au bout, sans aucune honte.
« Dans ce cas, nous devrions en commander un autre verre. »
« Non ! »
« … Pardon ? »
« Puisque c’est la première fois que je bois, Vera, restez sobre aujourd’hui, je vous prie. »
Il n’y avait aucune logique. Juste un ordre.
En vérité, elle aurait pu se contenter de dire cela dès le début, mais Rene n’avait pas assez les idées claires pour y penser maintenant.
Elle brûlait de l’intérieur.
Elle était mortifiée.
S’il y avait eu un trou de souris, elle aurait voulu s’y terrer.
Le dégoût d’elle-même l’envahissait tout entière.
Ressentant ce dégoût, Rene porta son verre à ses lèvres.
Puisqu’elle en était là, autant découvrir le goût de l’alcool, se dit-elle.
La suite était… évidente.
Personne n’avait jamais appris à Rene à dissiper l’ivresse.
Autrement dit, dès qu’elle buvait, elle s’enivrait tout simplement.
Comme beaucoup d’enfants qui buvaient pour la première fois, Rene ne connaissait pas ses limites et continua de boire. Elle se créa ainsi un souvenir embarrassant qu’elle regretterait toute sa vie.
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