Chapitre 41
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régressant et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 41 : Trois ans et une révélation
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Rene l’admit humblement.
À ce rythme, il n’y avait aucun espoir.
« Ouf… »
« Qu’est-ce qui ne va pas ? »
« Rien. »
Rene répondit vaguement à Hella, puis posa de nouveau le menton sur la table et poursuivit ses réflexions.
Ces trois dernières années et un mois.
Qu’avait-elle réussi à accomplir en essayant d’aborder Vera avec un peu plus de calme ?
Se tenir la main ? Ils le faisaient depuis le début.
Son prénom ? Cet homme exaspérant l’avait appelée par son prénom pendant une seule journée, avant de revenir dès le lendemain à « Sainte ».
Des moments à deux ? Comme si cela existait. Tout au plus passaient-ils une heure ou deux par jour à se promener parmi les parterres de fleurs, et leurs conversations étaient toujours les mêmes.
Elle savait qu’elle ne devait pas chercher d’excuses, mais…
« …Le Royaume sacré est le problème. »
C’était ce fichu Royaume sacré, le problème.
Il ne se passait rien de particulier et, année après année, elle ne faisait que s’entraîner et étudier.
Il fallait bien un événement spectaculaire pour faire évoluer leur relation, mais le Royaume sacré était trop paisible pour qu’il s’y produise quoi que ce soit de tel.
Tap. Tap.
Ses doigts tambourinèrent sur la table.
« Il doit bien y avoir un moyen… »
Il lui fallait un déclic.
Rene prit un air résolu en y songeant.
Si Terisa la voyait en cet instant, elle secouerait la tête.
Rene ne comprenait pas que le plus gros problème venait d’elle. Au lieu de cela, elle en cherchait la cause ailleurs. C’était pitoyable.
Ceux qui n’avaient jamais eu de relation amoureuse commettaient souvent la même erreur.
Ils croyaient qu’un événement spectaculaire était nécessaire pour faire avancer une relation.
Rene ignorait si lamentablement tout de l’amour qu’elle tenait cette idée fausse pour une vérité.
Si Terisa avait été là, elle aurait tout de suite relevé son erreur. Malheureusement, depuis ce mois-là, trois ans plus tôt, Terisa n’était pas rentrée de mission.
Si ce désastre avait pu se produire, c’était parce qu’il n’y avait personne aux côtés de Rene pour corriger ses idées fausses sur l’amour.
« Sainte, j’ai terminé. »
« Ah, merci pour votre travail. »
Quand Hella lui annonça qu’elle avait fini de la préparer, Rene la remercia à voix basse. Puis elle prit sa canne et demanda :
« Où est Vera ? »
« Il attend devant la porte. »
« Bien. À tout à l’heure. »
« Oui. »
Tap.
Rene frappa le sol de sa canne.
Désormais parfaitement habituée, elle marcha seule jusqu’à la porte de ses quartiers, l’ouvrit et sortit.
Grincement.
« Bonjour, Sainte. »
La voix grave de Vera lui parvint.
Le trouble qui n’avait pas cessé de l’agiter depuis trois ans la secoua une nouvelle fois. Rene hocha légèrement la tête et tendit la main.
Une chaleur enveloppa sa main tendue.
Rene la serra fermement et esquissa un sourire.
« Allons-y ? »
« Oui. Je vais vous escorter. »
Sa voix raide lui parvint aux oreilles.
Elle posa sa canne et le tap d’un pas lui répondit.
La main dans celle de Vera, Rene s’engagea dans un couloir d’une vingtaine de pas.
Aujourd’hui, Rene fêtait ses dix-huit ans.
* * *
Son quatrième anniversaire au Royaume sacré.
Comme les trois années précédentes, Rene célébra son anniversaire lors d’une petite réception dans le jardin extérieur du Grand Temple, où elle convia les Apôtres et quelques proches.
Au milieu de l’agitation, Rohan prit la parole.
« Ah, félicitations, Sainte ! Eh bien, vous voilà une jeune femme, une jeune femme ! »
« Surveillez vos paroles. C’est irrespectueux. »
« Hein ? Je l’ai juste appelée jeune femme. Pourquoi ? »
« C’est irrespectueux quand vous le dites. Alors, taisez-vous. »
« Ha. »
À la réplique cinglante de Vera, Rohan laissa échapper un rire sans joie. En les écoutant, Rene pouffa.
Ils se chamaillaient ainsi chaque fois qu’ils se voyaient, sans jamais s’en lasser. Au début, Rene en avait été déconcertée, mais elle pouvait à présent se contenter de rire et de les laisser se disputer.
Alors que Rohan et Vera étaient encore en pleine querelle, une autre voix s’éleva tout près.
« Joyeux anniversaire, Sainte. Je suis heureux. »
« Moi aussi, je vous félicite. Je suis doué pour féliciter. »
« Merci, messire Krek. Messire Marek. »
« C’est exact. Je suis Krek. »
« Marek connaît aussi le nom de Marek. »
Les jumeaux s’exprimèrent de leurs voix étouffées.
Rene était la seule personne du Royaume sacré à toujours les distinguer par leur nom, et les jumeaux l’aimaient beaucoup.
Voulant empêcher Rene de se laisser corrompre par le méchant Vera, ils s’appliquaient plus que quiconque à lui révéler sa véritable nature.
Cependant, Vera se trouvait toujours aux côtés de Rene quand les jumeaux venaient la voir. Ils n’avaient donc pas encore réussi à le démasquer.
Les jumeaux n’aimaient pas se faire mal.
« Félicitations, Sainte. »
Trevo la salua à son tour.
Tout en parlant, Trevo tourna lentement les yeux vers le haut du bras de Rene. Vera le surprit en train de faire et l’entraîna, avec Rohan, vers un coin éloigné.
En entendant les pas de Vera s’éloigner et les deux hommes protester à grands cris tandis qu’il les traînait, Rene sirota son thé, persuadée qu’ils étaient encore partis se chamailler.
La brise fraîche fit voleter ses cheveux et lui chatouilla les joues. Le parfum du thé qui flottait autour d’elle l’apaisa.
À l’écoute des sensations qui l’entouraient, Rene esquissa un léger sourire.
Une atmosphère détendue.
Des gens si familiers qu’ils faisaient désormais partie de sa vie.
Trois ans avaient suffi à Rene pour se sentir chez elle au Royaume sacré.
Sa relation avec Vera n’avait pas progressé d’un pouce, mais le reste de sa vie et sa façon de penser s’étaient transformés au-delà de toute comparaison avec trois ans plus tôt.
Elle n’avait pas trouvé la foi. Pourtant, elle avait appris à se défaire de son ressentiment.
Elle se croyait toujours indigne d’être une Sainte. Malgré tout, elle avait appris à accepter ce titre.
Le temps avait eu la bonté d’apprendre à Rene à lâcher prise.
Bien sûr, certaines choses lui restaient impossibles à abandonner.
« Sainte. »
À la voix de Vera, le cœur de Rene se remit à battre la chamade.
Il avait dû terminer sa querelle et revenir. Sa voix était calme, et Rene entrouvrit les lèvres pour lui répondre.
« Oui ? »
« Sa Sainteté est en chemin. »
« Ah, vraiment ? »
Rene posa soigneusement sa tasse sur la table et chercha sa canne à côté d’elle.
« Vous pouvez rester assise. »
« Comment le pourrais-je ? »
« Sa Sainteté comprendra. »
« Vera. »
Rene prononça son nom d’un ton sévère, en réponse à ses paroles trop protectrices.
« …Veuillez m’excuser. »
« Encore ? »
Vera se tut. Rene laissa échapper un petit rire devant sa réaction, puis poursuivit :
« Je plaisante. Mais il y a des convenances à respecter. Comment pourrais-je rester assise ? J’ai dix-huit ans, maintenant. Vous ne me traitez pas un peu trop comme une enfant ? »
Une pointe de reproche perçait dans sa voix.
Elle aimait que Vera ne change jamais d’attitude, mais quand il la traitait comme une enfant, elle ne pouvait s’empêcher de bouder.
Ne pouvait-il pas la voir autrement ? Ces petits reproches lui échappaient malgré elle.
Bien sûr, Vera avait aussi son mot à dire.
En voyant Rene faire la moue, Vera ravala les paroles qui lui venaient aux lèvres, l’air embarrassé.
« Vous êtes encore mineure. »
C’était vrai. Sur tout le continent, on atteignait l’âge adulte le jour de ses dix-neuf ans.
Rene n’avait que dix-huit ans. Elle était donc encore mineure, autrement dit une enfant.
En trois ans, Rene était passée de l’enfance à l’âge adulte. Sa beauté avait éclos. Pourtant, aux yeux de Vera, elle restait une enfant naïve.
Il ne pouvait pas le lui dire tout haut, sachant qu’elle bouderait encore.
Ces derniers temps, Rene tenait particulièrement à paraître mûre. Il ne voulait pas la contrarier.
Sans même se douter qu’il était à l’origine de ce comportement, Vera baissa de nouveau la tête et répondit :
« …Je vais tâcher de me corriger. »
« Vous corriger ? Et voilà que vous vous mettez encore à employer des expressions bizarres. »
Rene grommela de nouveau.
Se demandant jusqu’où iraient les excuses à répétition de Vera, Rene se tourna vers l’endroit d’où Vargo approchait.
* * *
« Félicitations, Sainte. Vous avez dix-huit ans, à présent, n’est-ce pas ? »
Rene acquiesça aux paroles de Vargo. Celui-ci la regarda sourire et laissa échapper un petit rire.
Ses longs cheveux blancs avaient été soigneusement brossés. Les rondeurs enfantines avaient disparu de son visage, qui prenait désormais les traits d’une femme.
Quand avait-elle tant grandi ?
Les enfants grandissaient si vite, songea Vargo avant de poursuivre, la voix pleine d’amusement.
« Encore un an, et vous serez adulte, vous aussi, Sainte. Hmm, comme vous avez grandi vite. »
« J’ai encore beaucoup à apprendre. »
« Vous n’avez rien à vous reprocher. Le seul qui soit à la traîne dans tout le Royaume sacré, c’est ce petit morose. »
À cette insulte lancée sans prévenir, Vera regarda Vargo, le visage crispé.
« …Quelle honte. »
Bien sûr, ses paroles étaient empreintes d’humilité. Il ne voulait pas manquer de respect devant Rene.
Tout en regardant Vargo lui adresser un sourire malicieux, Vera poursuivit ses réflexions.
Ce qu’il avait autrefois envisagé comme une possibilité était désormais une certitude.
« …Comme je le pensais. »
Vargo ne mourrait pas de vieillesse.
Au cours des trois dernières années, Vera avait régulièrement gagné en puissance. Il était désormais capable d’évaluer, au moins dans les grandes lignes, la progression de Vargo.
Le pouvoir divin qui émanait du corps de Vargo n’était pas celui d’un homme qui approchait de la mort.
Il gagnait chaque jour en profondeur et en puissance. La vitalité qu’il renfermait suffirait à elle seule à maintenir Vargo en vie au moins dix années de plus.
Ce qui soulevait naturellement une question.
« Pourquoi ? »
Qu’est-ce qui pourrait bien causer la mort de Vargo ?
Vera s’était posé cette question d’innombrables fois, mais il n’avait trouvé aucune réponse.
Il s’en souvenait encore parfaitement.
Cette puissance martiale écrasante qui avait projeté en arrière jusqu’à Terdan, le géant capable de déplacer des montagnes. Pour décrire ce coup, le mot « effacement » convenait mieux que « destruction ».
Vera ne parvenait même pas à imaginer ce qui pourrait tuer quelqu’un d’aussi puissant.
La seule possibilité qui lui venait à l’esprit était le Roi Démon, mais celui-ci ne se manifesterait que plusieurs années après la mort de Vargo.
Le calendrier ne collait pas.
À mesure que les inquiétudes de Vera s’intensifiaient, son visage s’assombrit davantage.
Alors Rene prit la parole.
« Ah, Votre Sainteté. J’aimerais vous dire quelque chose. »
« Oui, je vous écoute. »
Rene caressa sa tasse de thé, hésitant un instant.
Elle y réfléchissait depuis son arrivée au Royaume sacré et avait enfin décidé que le moment était venu.
« Euh… Je vais recevoir une révélation, maintenant. »
Le brouhaha s’éteignit.
Toutes les personnes présentes se tournèrent vers Rene.
Au milieu d’elles, Vera la dévisagea, les yeux écarquillés.
« …Sainte. »
« Tout va bien. J’y ai beaucoup réfléchi avant de prendre ma décision. »
Un sourire se dessina sur les lèvres de Rene.
Rene n’était pas idiote. Elle était assez perspicace pour comprendre à quel point les habitants du Royaume sacré se souciaient d’elle et la respectaient.
Quiconque portait une Marque sacrée devait recevoir une révélation.
C’était l’une des rares règles du Royaume sacré, pourtant si peu à cheval sur les règles.
Sa Sainteté, Vera, les autres Apôtres et le clergé.
Rene savait que, bien qu’ils connaissent cette règle, ils avaient tous évité d’en parler devant elle.
« Je vais bien, maintenant. »
Elle avait choisi ce jour parce qu’elle jugeait préférable d’en parler devant le plus grand nombre possible de personnes.
« Vous avez tous tellement pris soin de moi. Je voulais vous le dire aujourd’hui, parce que je tenais aussi à vous remercier. »
Le sourire de Rene s’élargit.
« Merci à tous, du fond du cœur. »
Rene ne comprenait toujours pas la foi. Elle ne croyait ni à la gloire des dieux ni à la grandeur du pouvoir divin.
Mais elle était prête à les accepter.
Elle pouvait désormais cesser de nier la Marque sacrée qu’elle portait.
Tant de personnes lui avaient témoigné tant d’attention et d’affection qu’elle voulait le leur rendre.
Ce sentiment donna à Rene le courage de recevoir une révélation.
« Il y a aussi ça… »
Sentant Vera à ses côtés, Rene laissa échapper un petit rire.
« …Puisque j’y suis. »
Ne devrait-elle pas aussi apporter un peu de changement à son quotidien ?
Rene, jeune fille inexpérimentée en amour, était assez naïve pour croire qu’un événement spectaculaire transformerait une relation.
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