Chapitre 38
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 38 : Prise de conscience - 3
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Deux jours plus tard, dans la résidence.
Rene poussa un profond soupir tandis que ses suivantes s’occupaient d’elle.
Elle pensait au questionnaire que Terisa lui avait donné.
C’est difficile…
Depuis près de deux jours, elle se creusait la tête, mais elle n’arrivait toujours pas à deviner la réponse, même de loin.
Elle ne pouvait pas demander de l’aide à quelqu’un d’autre.
… Non, elle n’en avait pas le courage.
Demander conseil à quelqu’un au sujet de la réponse reviendrait à dévoiler ses propres préoccupations. Comment aurait-elle pu aller demander aux gens ce qu’ils en pensaient ?
Rene ne voulait pas que quiconque sache que Vera la troublait à ce point.
N’était-ce pas gênant ? Elle ne savait pas vraiment expliquer pourquoi, mais la simple idée d’en parler à quelqu’un d’autre la remplissait d’une honte bien réelle.
À cause de cette gêne toute personnelle, elle n’avait d’autre choix que de garder ses inquiétudes pour elle.
Et elle ignorait toujours la véritable nature de l’émotion décrite par Terisa.
« C’est terminé. »
Ces mots la tirèrent de ses pensées.
Rene écarta ses préoccupations persistantes et se leva en s’appuyant sur sa canne.
« Merci. Vous avez toutes bien travaillé. »
« Vous pouvez sortir, maintenant. Sir Vera vous attend dehors. »
Tressaillement.
À l’annonce de la présence de Vera, son corps se mit de nouveau à frémir malgré elle.
Se disant qu’elle avait probablement un peu de fièvre, Rene hocha la tête et se mit à avancer lentement.
* * *
Devant la résidence, un banc se trouvait à l’endroit le plus ensoleillé, près des parterres de fleurs.
Les jours où rien de particulier n’était prévu, Rene venait s’y reposer.
Vera montait la garde à ses côtés et se dit : Elle n’a pas l’air en forme.
À vrai dire, quelque chose clochait dans l’état de Rene. Les signes étranges qu’il avait commencé à remarquer après leur départ de Lemeo s’étaient particulièrement accentués ces derniers temps.
Il s’inquiétait naturellement pour elle et examina attentivement son visage.
Soigneusement vêtue, Rene était une belle jeune fille à l’aura mystérieuse que tout le monde remarquait. Mais Vera, qui la voyait tous les jours, percevait son malaise sous cette beauté : ses yeux légèrement tombants et ses lèvres discrètement boudeuses.
« Sainte, y a-t-il quelque chose qui ne va pas ? »
« Hein ? Ah, non, ce n’est pas ça… »
Rene tressaillit.
Se demandant s’il pouvait lire en elle comme dans un livre ouvert, elle se hâta de répondre, comme si ses propres paroles risquaient de la trahir.
« C-c’est un devoir ! Je m’inquiète à cause de mon devoir ! »
« Ah, est-ce en rapport avec les leçons de Dame Terisa ? »
« Oui ! Elle m’a donné un questionnaire, mais je n’arrive pas du tout à trouver la réponse… »
Vera garda un instant le silence en observant Rene, qui s’exprimait avec une drôle de mine. Puis il prit la parole avec précaution.
« … Vous ne pourriez pas me le dire ? »
Il voulait seulement se rendre utile.
Rene sursauta, se redressa brusquement, puis refusa à la hâte.
« … Ce n’est pas grave ! »
Vera baissa la tête, étrangement abattu, tandis que Rene se détournait de lui.
« Je vous prie de m’excuser. Je me suis mêlé de ce qui ne me regardait pas. »
« Non, pourquoi dites-vous encore ça… ? »
Rene s’embrouilla davantage.
Elle avait compris que Vera s’apprêtait à recommencer à s’excuser sans relâche.
Elle aurait dû pouvoir lui dire simplement de ne pas s’excuser, mais même ça, à présent, lui était difficile.
Contrairement à avant, Rene savait désormais clairement que Vera était la cause de son trouble.
Elle pesait donc davantage chacun de ses mots lorsqu’elle lui parlait.
« Vous avez sûrement vos propres raisons, et pourtant, j’ai parlé sans en tenir compte. Punissez cet homme insensé, je vous en prie. »
« Ah, non, ce n’est pas… »
Elle allait devenir folle de frustration.
Elle avait l’impression que sa tête tournait.
Rene tâtonna un instant, désemparée, puis ferma les yeux et lâcha les mots d’un trait.
Elle avait parlé dans un élan de panique.
Elle s’était contentée de dire ce qui lui passait par la tête, parce qu’il fallait d’abord arrêter Vera.
« C-c’est un questionnaire sur les émotions ! Dame Terisa m’a demandé de trouver de quelle émotion elle parlait… »
Sa phrase s’interrompit.
Ce ne fut qu’alors que Rene prit conscience de son erreur et se tut brusquement.
Idiote !
À ce stade, n’aurait-il pas mieux valu tout bonnement avouer : « Vous me troublez » ?
Elle se désola de sa propre stupidité, absolument incompréhensible.
Vera releva la tête à ses paroles et regarda Rene, dont le visage s’était étrangement crispé.
Un questionnaire sur les émotions.
Vera y réfléchit rapidement. Il voulait l’aider. Peut-être même commençait-il à s’impatienter.
Il avait juré de vivre pour Rene, mais qu’avait-il réellement fait pour elle ? Qu’avait-il fait depuis son retour au Royaume sacré ?
Même en laissant de côté le fait qu’il n’y avait rien d’urgent à faire, il s’était contenté de rester à ses côtés et de la suivre partout. Ne devait-il pas au moins se rendre utile dans un moment pareil ?
Elle a dit que c’était un questionnaire.
À en juger par la réaction de Rene, elle ne semblait pas disposée à lui en révéler le contenu. Il devait donc déduire la réponse à partir des indices dont il disposait.
Un questionnaire. Les émotions. Terisa.
Vera rassembla les quelques indices à sa disposition et chercha une réponse qui puisse les relier.
Il en trouva bientôt une, plus facilement qu’il ne l’aurait cru.
« Sainte. »
« O-oui ! »
Rene tressaillit en entendant la voix de Vera. Une sueur froide lui coula le long du dos.
« La réponse au questionnaire ne serait-elle pas l’amour ? Dame Terisa est l’Apôtre de l’Amour et le questionnaire porte sur les émotions. Cela me semble plausible. »
Rene se figea.
L’amour.
À l’instant où ce mot lui parvint, toute pensée s’arrêta.
« L-l’a… »
Rene laissa échapper des mots grinçants, comme une machine en panne.
Après un long moment, elle parvint enfin à dire une absurdité à laquelle elle-même ne croyait pas.
« J-je ne pense pas que ce soit l’amour. »
Elle le niait catégoriquement. Elle n’en était même pas sûre.
Elle s’était simplement laissée emporter par un soudain élan de rébellion.
« … Vraiment ? Je vous prie de m’excuser de ne pas avoir pu vous aider. »
« Ce n’est pas grave… »
Rene baissa profondément la tête.
Un silence lourd de gêne s’ensuivit.
* * *
Ce silence insupportablement gênant se prolongea pendant plus d’une heure.
D’ordinaire, Rene n’aurait pas supporté une telle atmosphère et aurait fini par dire quelque chose. Mais elle n’en avait pas la moindre capacité, à présent.
L’amour.
L’émotion qui était peut-être la réponse au questionnaire de Terisa.
Elle n’avait pas le temps de penser à autre chose : elle ne faisait que s’interroger à son sujet.
Elle tentait de se convaincre que c’était impossible, de le nier, mais elle avait beau chercher d’autres émotions, ses pensées revenaient toujours au mot amour.
Son visage était brûlant, et le tumulte en elle était si violent qu’elle n’arrivait plus à le maîtriser.
Au milieu de tout cela, Rene ne pouvait que ramener ses gestes passés à ce mot : amour.
Même lorsqu’elle essayait de ne pas y penser, elle s’y surprenait avant même de s’en rendre compte.
Les battements précipités de son cœur quand ils s’étaient tenu la main. Cette agitation qui l’avait gagnée au fil de leurs conversations. Ces instants dans la salle de réunion qui faisaient encore picoter son pouce lorsqu’elle s’en souvenait.
Elle plaquait le mot amour sur chacun d’eux.
L’idée que peut-être ne la quittait pas, et elle n’arrivait pas à s’en empêcher.
Et pourtant, malgré tout, elle ne trouvait toujours pas de réponse.
C’était peut-être parce que, pour Rene, l’amour avait toujours été l’histoire des autres.
Jamais, au cours de sa vie, elle ne s’était imaginée aimer quelqu’un. Son passé avait été bien trop désespérant pour qu’elle puisse envisager une telle chose. Rene ne connaissait donc pas l’amour.
Apprendre à se repérer dans le village et discerner les moindres détails de son monde obscur avait été plus important. Elle n’avait jamais eu le temps de songer à l’amour.
Voilà pourquoi elle était si confuse.
Tandis que Rene se tourmentait depuis longtemps, la voix de Vera retentit.
« Sainte, ne devrions-nous pas rentrer bientôt ? »
« Hein ? »
« Le soleil va bientôt se coucher. »
Tout le corps de Rene tressaillit.
Sans s’en rendre compte, elle pensa : … Je ne veux pas.
Pas maintenant. Ses pensées étaient beaucoup trop chaotiques. Si elle rentrait dans cet état, elle avait l’impression qu’elle ne fermerait pas l’œil de la nuit.
Elle devait encore y réfléchir.
Son esprit chercha rapidement une excuse.
Une excuse qui leur permettrait de rester ensemble un peu plus longtemps, qui lui laisserait le temps d’apaiser son trouble.
« Euh… ! »
Au moment de parler, Rene tendit la main et saisit le bras de Vera.
Serrement.
Ses doigts se crispèrent sur sa manche.
« … Pourrions-nous faire quelques pas avant de rentrer ? »
Heureusement, son excuse parut assez convaincante.
Rene laissa discrètement échapper un soupir de soulagement et Vera lui répondit.
« … Comme vous voudrez. »
* * *
Rene avançait sans but le long des parterres qui entouraient le jardin.
Elle tenait sa canne d’une main et gardait l’autre refermée sur celle de Vera.
Sa main était dure et rugueuse. Une chaleur la traversait.
Alors que Rene sentait cette chaleur lui voler tous ses sens, elle avait envie de crier contre ses pensées, qui ne faisaient que s’embrouiller davantage à chaque instant.
Si Vera n’avait pas été à ses côtés, elle l’aurait peut-être vraiment fait.
C’était à ce point étouffant.
Elle ne comprenait pas pourquoi elle pensait sans cesse au mot amour.
Puis, soudain, Rene se dit qu’elle détestait Vera.
Son cœur, déjà troublé à cause de lui, n’était-il pas encore plus tourmenté par ses paroles ?
N’avait-il pas fait souffrir Rene en disant quelque chose d’aussi inutile ?
Serrement.
Ses doigts se resserrèrent autour de la main de Vera à mesure que ses pensées tournaient.
À mesure que cette chaleur grandissait, son cœur battait plus fort.
C’était bien ça.
Elle pouvait bien le nier autant qu’elle voulait, son corps continuait de réagir.
Elle ne pouvait pas détourner les yeux.
Même si elle criait que ce n’était pas vrai, comment le nier alors que tout son cœur, crispé dans sa poitrine, lui disait le contraire ?
« Haa… »
Un long souffle s’échappa de ses lèvres.
Puis,
« Sainte ? »
La voix qui veillait toujours sur elle lui parvint.
Boum.
Son cœur se remit à battre à toute allure.
« Ce n’est rien… »
Les mots franchirent à peine ses lèvres.
Après avoir répondu, Rene ferma les yeux et réfléchit.
C’était un tour que lui jouait la prise de conscience.
Depuis qu’elle avait pensé au mot amour.
Depuis qu’elle en avait pris conscience, tous ses gestes avaient commencé à se dessiner selon une logique cohérente, conforme à ce mot. Si ce n’était pas un tour, alors qu’était-ce ?
Oui, elle allait l’admettre.
Tout ce qu’elle ressentait pouvait s’expliquer si elle y apposait le mot amour.
La curiosité que Vera lui inspirait était de l’intérêt.
Les battements toujours plus rapides de son cœur lorsqu’ils parlaient étaient de l’excitation.
La chaleur qui montait lorsqu’ils se tenaient la main était du désir.
Des noms différents, mais qui désignaient tous la même émotion.
Elle commençait à lui trouver un nom trop gênant pour seulement y penser.
Un nom qui lui dérobait tout son cœur.
Comment osait-elle lui donner un tel nom ?
… Le nom de l’amour.
Ce sentiment qui s’était installé dans son cœur à un moment donné avait commencé à se désigner ainsi.
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