Chapitre 37
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 37 : Prise de conscience - 2
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Pfuit.
« Ah… »
Le pouvoir divin qui flottait au-dessus de la main de Rene se dispersa. Le gémissement qui lui échappa ensuite était empreint de regret.
Embarrassée d’avoir perdu sa concentration et échoué à lancer ses arts divins, Rene s’adressa à Terisa.
« Je suis désolée. C’est particulièrement difficile aujourd’hui… »
« Vous n’avez pas à vous excuser. Personne ne vous reprochera d’échouer aujourd’hui, alors ne vous en faites pas. »
Terisa eut un petit rire, puis observa l’expression de Rene.
Ou, plus précisément, les émotions qui affleuraient en elle.
Un rose très soutenu.
« Comment peut-elle devenir plus intense chaque jour… ? »
Elle gagnait en intensité. Au début, ce sentiment n’avait rien été de plus qu’une émotion fraîche et innocente. À présent, il se transformait en quelque chose de bien plus profond.
Terisa devinait plus ou moins ce qui se passait. Elle avait passé sa vie à sonder les émotions des autres : impossible de ne pas comprendre.
« … Elle détourne le regard. »
Rene niait ses propres sentiments. Non, il serait plus juste de dire qu’elle ne les avait pas encore reconnus.
Terisa ne connaissait pas Rene dans ses moindres détails, mais la jeune fille qu’elle observait depuis près de deux semaines lui semblait encore bien inexpérimentée. Dire qu’elle niait ses sentiments ne convenait donc pas tout à fait.
Terisa plissa les yeux.
En général, elle préférait rester spectatrice, car elle estimait qu’il ne fallait pas s’immiscer dans les relations des autres. Pourtant, il lui était difficile de voir quelqu’un d’aussi proche, quelqu’un qu’elle souhaitait chérir, se débattre ainsi.
« Hmm… »
Elle voulait l’aider. Cependant, chaque fois qu’une situation pareille se présentait, elle se demandait comment s’y prendre.
Il ne serait pas juste de nommer directement cette émotion. C’était à la personne qui l’éprouvait de la définir.
Que pouvait-elle faire, en tant qu’aînée, pour alléger ne serait-ce qu’un peu le cœur de Rene…
« … Mais oui. »
Elle pouvait l’orienter dans la bonne direction.
Ayant achevé sa réflexion, Terisa sourit à l’idée qui venait de lui traverser l’esprit et s’adressa à Rene.
« Sainte. »
« Ah, oui ? »
« Quelque chose vous tracasse, par hasard ? »
Les doigts de Rene tressaillirent à cette question.
« Euh… »
Bien sûr que quelque chose la tracassait. Son esprit était tout embrouillé depuis le matin. Ses pensées revenaient sans cesse à la même chose.
Devait-elle en parler ? Était-ce une bonne idée ? C’était son problème à elle : était-il juste d’en accabler quelqu’un d’autre ?
Rene avait toujours pensé qu’elle devait régler ses propres affaires elle-même, ou au moins essayer. C’était pour cela qu’elle hésitait.
Une hésitation de ce genre pouvait naturellement agacer son interlocuteur.
Heureusement, Terisa n’était pas assez impatiente pour la presser sous prétexte que son silence l’agaçait.
Comment aurait-elle pu ne pas comprendre cette réaction ?
Terisa possédait une Autorité, avait vécu longtemps et enseignait à l’Académie. Elle savait bien à quel point les jeunes de l’âge de Rene pouvaient être instables.
Terisa posa la main sur celle de Rene et lui parla d’une voix douce et réconfortante.
« Vous savez, il y a une chose qu’on appelle l’intuition des vieilles femmes. Vous semblez préoccupée, Sainte, et je me suis dit que cette vieille femme pourrait peut-être vous aider. »
Rene tressaillit, les doigts tremblants. Après un petit « hmm » pensif, elle entrouvrit les lèvres avec précaution.
« A-alors, est-ce que je peux accepter un peu d’aide ? »
« Autant que vous en aurez besoin. »
Avec cette permission, Rene hocha la tête et voulut parler, mais les mots se bloquèrent brusquement dans sa gorge.
Comment devait-elle expliquer tout cela ? Cette pensée l’arrêta net.
Elle hésita de nouveau.
Dans quel état se trouvait-elle, au juste ? Comment l’expliquer et demander conseil ?
Plus elle essayait d’y réfléchir, plus son esprit s’embrouillait.
Elle avait beau se creuser la tête, elle ne trouvait pas les mots justes.
En voyant Rene remuer les lèvres et froncer les sourcils, Terisa songea : *Quel âge innocent…*, puis prit la parole.
« Hmm… Et si je tentais de deviner ? »
« Hein ? Ah, oui ! »
« De temps en temps, vous arrive-t-il d’avoir la poitrine qui se serre brusquement ? Même lorsque vous êtes assise sans penser à rien, occupée à autre chose, en train de manger ou couchée pour dormir, votre poitrine se serre-t-elle sans raison ? »
« Oui ! C’est exactement ça ! »
Sursaut.
Les épaules de Rene tremblèrent. Comment Terisa avait-elle pu viser aussi juste alors que Rene n’avait encore rien dit ? Tandis que la surprise se lisait sur son visage, Terisa poursuivit.
« Parfois, vous avez peut-être l’impression qu’une boule de feu s’est logée en vous. Pour une raison ou une autre, la même image vous revient sans cesse à l’esprit, et votre tête se remplit de fantasmes ridicules. »
« Oui ! C’est ça ! C’est pour ça que je suis si tourmentée ces derniers temps… »
Rene rayonna et hocha vivement la tête.
Cette réaction pleine de vie fit rire Terisa. Soulagée d’un poids, Rene poursuivit ses questions.
« Waouh, comment avez-vous deviné tout ça d’un coup ? Je ne vous ai même rien dit… »
« C’est la sagesse de l’âge. Et puis, n’est-ce pas mon métier d’enseigner à des jeunes de votre âge ? »
« Ah… »
Rene se rappela alors que Terisa avait été envoyée à l’Académie de Tellon et hocha la tête.
« Ce sont des préoccupations courantes chez les jeunes qui ont la tête pleine de rêves. Ils manquent encore de maturité et connaissent mal bien des choses, alors ils ne se comprennent pas très bien eux-mêmes. Souvent, ils ignorent même ce que sont les émotions qu’ils éprouvent. Je comprends parfaitement pourquoi vous vous sentez ainsi, Sainte. »
« J-je suis gênée… »
Rene baissa maladroitement la tête.
Puis, tandis qu’elle la gardait baissée, elle poussa soudain un profond soupir et reprit :
« C’est particulièrement pénible ces derniers temps. Je me suis demandé si quelque chose n’allait pas dans mon corps, ou si c’était parce que j’avais déménagé. J’ai même demandé aux prêtres de m’examiner, mais ils m’ont dit que tout allait bien. »
Une fois rassurée, elle laissa échapper ce qui ressemblait à des plaintes.
Espérant que Terisa saurait comment l’aider à sortir de cet état instable, Rene lui confia ses inquiétudes sans même songer à la gêne qu’elle pourrait ressentir.
Terisa hocha la tête en l’écoutant, puis lui répondit avec un doux sourire.
« Hmm, je comprends. Plusieurs de mes élèves souffrent aussi de ce genre de symptômes. »
« Vraiment ? »
« Oui, c’est assez courant. Certains sont même venus me demander conseil. »
En écoutant Terisa, Rene déglutit avec difficulté avant de poser une autre question.
« Alors, pourquoi est-ce que je suis comme ça ? »
Pourquoi son corps réagissait-il ainsi ? À cette question, Terisa répondit sur un ton légèrement taquin.
« Je pense que c’est à vous de le découvrir, Sainte. »
« Hein ? »
« Ce sont vos émotions, n’est-ce pas ? Même si je les définissais, je ne pourrais pas être certaine que ma réponse vous corresponde parfaitement. Cela me rend un peu prudente. »
Terisa s’en était si bien tirée jusque-là, et voilà qu’elle refusait soudain de répondre. Rene prit un air légèrement boudeur.
Terisa rit et poursuivit.
« Si je devais vous donner un indice : y a-t-il quelque chose qui vous vient à l’esprit chaque fois que vous vous sentez ainsi ? »
« Quelque chose qui me vient à l’esprit ? »
« Peu importe quoi. Cela peut être un objet, un lieu, ou peut-être… »
Elle s’interrompit.
Terisa vit Rene se pencher peu à peu vers elle, puis, avec un sourire malicieux, acheva sa phrase.
« … Une personne. »
Sursaut.
Tout le corps de Rene frémit.
Son visage se couvrit de gêne et de honte.
Quelque chose qui lui venait à l’esprit. Une personne qui lui venait à l’esprit.
« Vous connaissez le dicton : pour trouver la cause d’un problème, il faut chercher ce que ses symptômes ont en commun. À mon avis, la chose à laquelle vous pensez en ce moment pourrait bien être ce qui vous met mal à l’aise. »
Vera.
À ces mots, ce prénom de deux syllabes lui vint à l’esprit.
Boum. Boum.
Son cœur se mit à battre à grands coups.
La réaction qui la tourmentait depuis tout ce temps venait de recommencer.
Ce n’était qu’un nom, et pourtant, dès qu’elle y pensait, cela se produisait.
Elle rougit plus que jamais. Son corps n’arrêtait pas de tressaillir, incapable de tenir en place.
Perdue dans la confusion devant ces réactions qui ne cessaient pas, Rene serra les poings et balbutia :
« I-il y a bien quelque chose… »
Elle ne parvint pas à terminer sa phrase.
Rene n’avait pas le courage de dire : « Je me sens bizarre chaque fois que je pense à Vera. »
En la voyant hésiter, Terisa sentit son cœur se remplir de joie et poursuivit.
« Ce que vous devez faire maintenant, c’est… oui. Une fois la cause trouvée, vous devez vous demander pourquoi elle vous fait ressentir des choses si étranges. »
« Pourquoi… ? »
« Les élèves que j’ai connus ont avancé toutes sortes de raisons. Certains parlaient de curiosité, d’autres d’admiration, et d’autres encore de déplaisir. »
Rene pinça les lèvres.
Elle s’était perdue dans cette question : pourquoi ?
« Mais il y a quelque chose d’étonnant. »
« Quelque chose d’étonnant ? »
« Au bout du compte, les réponses de ceux qui s’interrogent sur ce genre de préoccupations se ressemblent toutes. »
« Et quelle est cette réponse ? »
Sa question jaillit comme pour presser Terisa de poursuivre.
Terisa regarda Rene, dont le visage trahissait à la fois impatience et tension, puis rit doucement.
« Je ne vous donnerai pas la réponse. À partir d’ici, c’est à vous de la découvrir. »
« Ce n’est pas juste ! »
Du moins, c’était ce que pensait Rene.
Terisa avait laissé entendre qu’elle allait dissiper ses inquiétudes, mais elle n’avait fait que rendre Rene encore plus curieuse.
Plus boudeuse que jamais, Rene marmonna :
« Alors, donnez-moi au moins un autre indice… »
À cet instant, ne pas pouvoir voir lui parut particulièrement pénible.
Elle ignorait quelle expression Terisa affichait ; elle devait donc se fier à son ton. Pourtant, celui-ci semblait lui aussi lourd de sous-entendus.
Comme elle déglutissait nerveusement à plusieurs reprises, Terisa poursuivit.
« Hmm… Très bien, je vais vous proposer une énigme. »
« Une énigme ? »
« C’est cela. Je ne sais pas si sa réponse vous satisfera, Sainte, mais à mon avis, la vôtre et celle de cette énigme seront probablement similaires. »
Sur ces mots, Terisa prit un instant pour réguler sa respiration, puis poursuivit.
« C’est l’émotion qui a le plus de visages au monde. S’il y a cent personnes, elle prend cent formes différentes. C’est l’émotion qui transforme le général le plus brave du monde en lâche, et le ministre le plus perfide du pays en serviteur fidèle. »
Rene pencha la tête.
« La personne pour qui on l’éprouve peut aussi varier à l’infini. Parfois, on la ressent pour un ami, parfois pour un ennemi, et parfois même pour un inconnu que l’on n’a jamais vu. Elle fait peu de distinction entre les personnes ou les circonstances et se mêle à toutes les autres émotions. Voilà pourquoi on la confond facilement avec autre chose. »
Terisa observa le visage perplexe de Rene et rit doucement.
« C’est une émotion à la fois immensément fière et tout à fait servile. Elle apparaît sans raison, puis vous pousse ensuite à lui en trouver une, puis une autre. »
Après avoir parlé, Terisa posa sa question d’une voix amusée.
« Voilà donc l’énigme. Hmm, notre prochaine leçon aura lieu dans trois jours. Est-ce que j’aurai votre réponse à ce moment-là ? »
« Ah, je vais essayer ! »
Rene avait écouté d’une oreille distraite. Elle sursauta, puis hocha la tête. À peine eut-elle répondu que le regret l’envahit.
Un sentiment de panique commença à lui emplir le cœur.
Elle n’avait pas compris un traître mot.
Elle avait répondu avec assurance, mais n’en avait aucune.
Sa tête s’inclina. Ses yeux se fermèrent très fort.
L’énigme de Terisa était bien trop difficile pour Rene.
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