Chapitre 32
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 32 : Questions
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Une semaine plus tard, dans le jardin extérieur, au milieu des parterres de fleurs.
Rene était assise en face de Vargo. Tout en prenant le thé, elle poursuivait le fil de ses pensées.
C’est tellement gênant… !
Ils avaient convenu de se retrouver environ tous les dix jours pour parler des affaires du Royaume sacré et de la vie qu’elle y menait.
Ce n’était que leur deuxième rencontre, mais Rene avait toujours du mal à se sentir à l’aise avec Vargo.
Sa fonction d’Empereur sacré en était une raison. Ses disputes avec Vera en étaient une autre. Tout chez Vargo rendait difficile de l’aborder.
Ne sachant que dire, Rene tripota sa tasse de thé un bon moment. En la voyant ainsi, Vargo prit la parole le premier.
« Vous plaît-il de vivre au Royaume sacré ? »
« Ah, oui ! Grâce à tout le monde, je vis très confortablement ! »
Rene sursauta en répondant. Vargo eut un rire amusé devant sa réponse enthousiaste, puis poursuivit :
« Voilà qui me soulage. Cela doit être difficile de vivre dans un environnement qui vous est inconnu, et je regrette que mes fonctions m’aient empêché de veiller davantage sur vous. »
« Non ! Vous avez tous pris bien plus que soin de moi ! Vous l’avez fait vraiment, vraiment bien ! »
Sa réponse fut tout aussi énergique. Lorsqu’elle eut fini de parler, Rene craignit que le silence ne rende de nouveau l’atmosphère gênante. Elle s’empressa donc de chercher autre chose à dire.
« Euh, Sir Vera m’aide beaucoup, et Hella aussi. Oh, et le Seigneur Trevo m’enseigne très bien les arts divins, alors tout va merveilleusement bien ! »
« Ah, ce bon vieux Trevo ? »
« Oui ! C’est quelqu’un de très gentil ! »
Rene répondit avec un sourire radieux.
De son point de vue, ce n’était pas faux. Trevo avait été très gentil et amical avec elle. À vrai dire, c’était surtout parce que Vera l’arrêtait d’un regard dès qu’il se comportait bizarrement, mais Rene ne pouvait pas le voir.
En entendant Rene parler de Trevo avec tant d’enthousiasme, Vera poussa un profond soupir. Il se rappela ce que Trevo avait fait devant elle.
Il avait aperçu le pouvoir divin blanc de Rene et rougi, puis, tout à coup, il avait regardé la Marque sacrée sur son bras et s’était léché les lèvres. Chacune des étranges manies de Trevo avait donné à Vera de quoi s’inquiéter.
Trevo avait manifestement besoin d’une nouvelle leçon, et bientôt.
Alors que Vera enchaînait les profondes inspirations, Vargo observa son expression et sourit plus largement avant de poser une autre question à Rene.
« Je suis heureux de l’apprendre. Y a-t-il quelque chose qui vous intrigue ? »
« Hmm… »
Rene réfléchit à la question de Vargo.
Il y avait une chose qui l’intriguait depuis qu’elle vivait au Royaume sacré.
« Depuis que je suis ici, j’ai remarqué qu’il n’y avait pas d’heure fixe pour le culte au Royaume sacré. Pourquoi ? »
« Ah, c’est donc cela qui vous tracassait ? »
« Oui. Je me souviens que le prêtre de mon village célébrait le culte tous les dimanches. »
Lorsqu’elle s’en était rendu compte, après quelque temps, elle en avait été très surprise. N’était-il pas étrange qu’il n’y ait pas d’office religieux au Royaume sacré, de tous les endroits ?
Elle s’était demandé si on ne le lui avait simplement pas dit par égard pour elle, mais lorsqu’elle avait posé la question à Hella, celle-ci lui avait répondu : « En général, il n’y a pas de culte. » Cela n’avait fait qu’attiser davantage sa curiosité.
Vargo prit une gorgée de thé, acquiesça à sa question, puis répondit :
« La foi ne se crée pas sous la contrainte, alors nous ne réservons pas d’heure particulière au culte. On prie quand on en ressent l’envie, au fil de la vie quotidienne. »
« Euh… est-ce bien convenable ? »
« Hmm, comment pourrais-je vous expliquer cela… ? »
Vargo se caressa doucement le menton en réfléchissant. Puis il haussa les sourcils et poursuivit :
« … Oui, peut-être que cela fera l’affaire. Sainte, vous éprouvez de la gratitude envers Hella, n’est-ce pas ? »
« Oui, c’est vrai… »
« Ce sentiment demeure-t-il dans votre cœur à chaque instant ? »
Rene acquiesça. Vargo fit de même et poursuivit :
« Pourtant, vous ne passez pas chaque instant de votre vie, en toute circonstance, à penser à cette gratitude. Elle vous revient sans doute à l’esprit lorsque vous voyez Hella ou que vous vous rappelez son aide. »
« C’est vrai. »
C’était naturel. Comment pouvait-on garder la même pensée à l’esprit en permanence, tout en étant éveillé et en vaquant à ses occupations ?
« La foi, c’est un peu pareil. Vous pouvez éprouver de la gratitude pour la grâce des dieux, mais vous n’avez pas à vous forcer à les louer. Quand cette pensée vous vient au cours de votre vie, il suffit de leur adresser une courte prière sincère. C’est comme si vous n’organisiez pas un banquet juste pour exprimer votre reconnaissance à Hella. »
« Hmm, c’est plus modeste que je ne le pensais. »
« La foi n’a rien de grandiose. Et elle ne devrait pas l’être. »
« Pourquoi ne le devrait-elle pas ? Vous louez les dieux. »
« Dès qu’elle devient grandiose, la foi se retrouve étouffée par l’artifice. »
Ses propos étaient tous aussi difficiles à comprendre les uns que les autres. Ils étaient à mille lieues de ce que Rene avait toujours considéré comme allant de soi.
Comme Rene inclinait légèrement la tête, Vargo lui répondit d’une voix douce :
« À votre avis, qui a le plus besoin de foi en ce monde ? »
« Euh… »
C’était une question difficile. Elle ne pouvait pas répondre facilement.
« Je ne sais pas… »
« Ceux qui ne possèdent rien. Ceux qui n’ont rien à quoi se raccrocher, ceux dont la survie est immédiatement menacée. La foi doit devenir un rayon d’espoir qui leur permette de vivre jusqu’au lendemain, quelque chose sur quoi s’appuyer et trouver du réconfort. »
Tout en parlant, Vargo observa le visage de Rene. Elle entrouvrit la bouche et laissa échapper un doux « Ah », comme si elle venait de comprendre quelque chose.
« C’est pour cela qu’elle ne peut pas être grandiose. Ceux qui luttent n’ont pas les moyens de se livrer à des rites élaborés. »
« C’est très bien dit. »
Le sourire de Vargo s’élargit. Le visage de Rene s’était illuminé en répondant.
Elle est quelqu’un de bien.
La jeune fille choisie par le Seigneur avait le cœur chaleureux. Même si elle avait dû traverser des épreuves terribles, elle gardait un visage radieux, sans amertume. Et malgré sa situation, elle tâchait de penser aux autres.
Si l’on plaçait cette jeune fille sur la balance du bien et du mal, le plateau pencherait sans aucun doute en sa faveur.
Vargo, qui avait passé sa vie à juger le bien et le mal chez les autres, la jugea de la même façon, puis poursuivit :
« C’est pourquoi, puisque nous croyons que la foi existe pour ces personnes, le Royaume sacré ne célèbre pas de culte selon des rites formels. »
« Ah… »
Rene acquiesça doucement, signe qu’elle avait compris.
Cependant…
« Hmm… Je ne crois pas avoir tout à fait compris. »
Elle n’avait pas pleinement compris.
Pour Rene, les dieux et la foi étaient le mal le plus cruel d’un monde qui s’était moqué d’elle. Même après avoir entendu ces explications, elle ne parvenait pas à les prendre à cœur.
Elle avait beau avoir tant souhaité le salut, elle était toujours aveugle.
Connaissant la misère d’une supplication de toute une vie restée sans réponse, Rene se méfiait des prières qui ne seraient pas exaucées.
Voyant son expression s’assombrir peu à peu, Vargo devina ce qu’elle pensait et poursuivit :
« Bien sûr, mes paroles ne sont pas une réponse définitive. Vous n’avez donc pas à vous sentir trop liée par elles. La foi est une question à laquelle chacun doit répondre pour soi-même. »
Rene acquiesça. Puis, pendant un instant, elle se tortilla les doigts. Des mots lui montèrent à la gorge et elle posa une question :
« Vous avez dit que la foi existait pour ceux qui souffrent le plus. »
« Oui, c’est ce que j’ai dit. »
« Alors, s’ils ne peuvent pas être sauvés par la foi, ceux qui y ont cru ne seraient-ils pas malheureux ? »
« Pourquoi le pensez-vous ? »
« On croit aux dieux pour être sauvé. Mais si l’on ne peut même pas recevoir ce salut… »
Elle ne parvint pas à poursuivre.
Pourtant, Vargo comprit parfaitement ce que Rene voulait dire.
Elle parlait sans doute d’elle-même.
« … Il y a une chose que je crois pouvoir vous dire avec certitude. »
« Laquelle ? »
« La foi n’est pas le salut. C’est un encouragement qui donne aux croyants la force d’atteindre le salut par eux-mêmes. Le salut, chacun doit l’accomplir soi-même. »
Rene tourna le visage vers la voix de Vargo.
« Et si quelqu’un ne peut pas se sauver lui-même ? »
« La foi est là pour le soutenir et l’empêcher de s’effondrer. »
« Même s’il ne peut pas aller mieux ? Même s’il y a une falaise devant lui, et que la foi le pousse à continuer, à avancer… ce n’est pas bien, n’est-ce pas ? »
Une émotion contenue perçait dans la voix de Rene.
En l’entendant, Vera lança un regard noir à Vargo. Celui-ci le remarqua et lâcha un Hmph ! méprisant, avant de répondre à Rene :
« Dans ce cas, il n’a qu’à prendre un autre chemin. Un chemin qui ne mène pas à une falaise, mais à une large route qui s’étend devant lui. »
Rene se figea.
Son expression se vida, comme si elle n’arrivait pas à croire ce qu’elle venait d’entendre.
En voyant son visage, Vargo poursuivit de sa voix toujours aussi douce :
« C’est quelque chose que j’ai déjà dit à ce pauvre type lugubre. Hmm, je lui ai dit cela quand il avait à peu près votre âge, Sainte. »
À la mention de Vera, Rene pinça les lèvres et écouta attentivement.
« Les dieux ne vous montrent pas le chemin. Ils se contentent de regarder. C’est à vous, Sainte, de trouver votre propre voie. »
« Mais… ! »
Une objection lui vint aux lèvres.
Mais elle ne poursuivit pas.
Rene savait qu’elle pourrait bien déverser tout ce qu’elle avait sur le cœur devant Vargo, cela ne changerait pas la vérité.
Tout ce qu’elle dirait à présent ne serait que du ressentiment envers les dieux.
Rene pinça les lèvres, puis inclina légèrement la tête devant Vargo pour s’excuser.
« … Je suis désolée. Je me suis laissé emporter par mes émotions. »
« Vous n’avez pas à vous en faire. C’est en se posant des questions qu’on grandit, n’est-ce pas ? Il vous suffit d’y réfléchir profondément et de vous rapprocher de votre réponse. Vous vous en sortez très bien, Sainte. »
Un silence gêné tomba sur le jardin. Rene baissa la tête, se reprochant de n’avoir pas su maîtriser l’émotion qui l’avait submergée si soudainement. À cette vue, Vargo éclata d’un rire chaleureux, puis s’excusa.
« Je vous prie de m’excuser. Il semblerait que ce vieil homme ait troublé votre cœur. »
« Non ! Pas du tout ! »
Rene répondit avec empressement.
Vargo rit doucement en la voyant si agitée.
« Nous devrions nous lever pour aujourd’hui. Le vent commence à fraîchir. »
« Ah… oui. »
À ces mots, Vera s’approcha de Rene et lui prit la main.
Vargo les regarda en riant doucement.
* * *
Sur le chemin du retour à ses appartements, Rene avançait d’un air inquiet, se demandant si elle avait manqué de respect à Vargo.
Elle se trouvait stupide. Elle s’était promis de faire de son mieux et de bien se conduire, mais n’avait-elle pas perdu son calme parce qu’elle n’avait pas su se maîtriser ?
Elle poussa un long soupir.
En la voyant soupirer, Vera sentit monter en lui de la colère contre Vargo et prit la parole :
« Vous n’avez pas besoin de vous en inquiéter autant. Sa Sainteté commence simplement à montrer des signes de sénilité. »
Les doigts de Rene tremblèrent.
« V-vous ne devriez pas dire ça… »
« Les gens vont jusqu’à maudire le roi quand il n’est pas là. Je ne suis qu’un être humain, après tout. Je n’y peux rien. »
Il avait parlé d’un ton raide. Malgré cela, Rene ne put retenir un petit rire devant sa façon si guindée de plaisanter pour la réconforter.
« … Merci. »
« Vous n’avez pas à me remercier. Je n’ai fait que dire ce que je pensais. »
« Quand même. »
En prononçant ces mots, Rene fut surprise de sentir son cœur s’alléger si vite grâce à une simple remarque.
Ce n’était qu’une phrase toute simple, et pourtant elle avait touché quelque chose en elle. Troublée par cette sensation nouvelle, Rene remua les lèvres un instant avant de poser une question à Vera.
« Qu’en pensez-vous, Sir ? De ce que Sa Sainteté a dit. »
« Je pense que c’était les sornettes d’un vieil homme qui se donne des airs de saint. Comme je vous l’ai déjà dit, je ne crois pas à la gloire des dieux. »
« Est-ce la réponse que vous avez trouvée ? »
À sa question, Vera prit un instant pour choisir ses mots avant de répondre :
« Ce n’est pas une réponse. Je dirais plutôt que je suis encore en train d’avancer vers elle. »
« La lumière dont vous m’avez parlé ? »
« Oui. Je crois que ma réponse se trouve là-bas. C’est en cette lumière que je crois, pas dans les dieux. »
Rene acquiesça légèrement à ses paroles, puis reprit :
« Je vous envie. Je ne sais même pas encore dans quelle direction se trouve ma réponse. »
Pourquoi l’avait-on rendue aveugle ? Pourquoi la Marque sacrée était-elle descendue sur elle ? Contrairement à elle, qui ne savait rien de tout cela, Vera était déjà en train de trouver sa réponse. Cette pensée lui traversa l’esprit.
En voyant Rene baisser la tête après avoir parlé, Vera sentit quelque chose remuer en lui et entrouvrit les lèvres.
« … Vous la trouverez, Sainte. Je vous aiderai, alors vous n’avez pas la moindre raison de vous presser. »
C’était une consolation banale. Plus que cela, c’était la seule consolation que Vera savait offrir.
Rene ne répondit pas. Elle se contenta d’acquiescer à ses paroles, mettant fin à la conversation.
Chaque fois qu’ils parlaient ainsi, une question qui la tracassait depuis quelque temps revenait hanter Rene.
Qu’était cette lumière, et quel rapport avait-elle avec la Marque sacrée qui était descendue sur elle, pour qu’il la traite si bien ?
C’était une question à laquelle elle ne pouvait connaître la réponse, et qui lui nouait la gorge.
Ses émotions se remirent à bouillonner.
Sentant qu’elles montaient en elle, Rene donna un coup sec dans le sol.
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