Chapitre 18
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 18 : Sept jours et nuits de Nuit Blanche — 4
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Un jour de plus passa.
Une fois encore, Rene avançait en écoutant les pas qui la suivaient.
Chaque fois que sa canne frappait le sol dans un toc sec, un autre toc lui répondait. À chacun de ses pas, la présence derrière elle la suivait.
Serait-ce exagéré de dire qu’elle s’était déjà habituée à ce rythme régulier ? Pour une raison inconnue, cette pensée amusa Rene, qui laissa échapper un petit rire gêné.
Le paladin qui s’était présenté sous le nom de Vera était un homme particulièrement taciturne.
On pouvait y voir un trait propre aux chevaliers, ou peut-être aux membres du clergé, mais Rene trouvait son attitude différente de l’un comme de l’autre.
Peut-être Vera avait-il simplement du mal à exprimer ce qu’il ressentait.
C’était ce qu’elle commençait à penser.
Rene se remémora leur conversation de la veille.
Lorsqu’elle lui avait demandé pourquoi il était devenu paladin, il avait répondu avec une telle émotion.
Ses paroles brûlaient d’une ferveur qu’on aurait pu prendre pour de la nostalgie.
Qu’est-ce qui l’avait rendu ainsi ? Que représentait l’Épée protectrice, cette lumière, pour le paladin Vera ? Quel sens pouvait avoir cette ferveur qu’il portait en lui ?
Tandis que ces pensées lui venaient, les pas résonnèrent de nouveau derrière elle. Avant même de s’en rendre compte, Rene se surprit à parler.
« À quoi ressemble le Royaume sacré ? »
Elle ne s’était même pas rendu compte qu’elle voulait poser la question.
Ce ne fut qu’après avoir parlé que Rene comprit ce qu’elle venait de dire. *Oh non*, songea-t-elle, avant de se dire qu’après tout, puisqu’elle avait posé la question, il n’y avait aucun mal à entendre la réponse.
Vera répondit après qu’elle eut fait trois pas de plus environ.
« … C’est un endroit comme les autres. »
Sa voix était grave.
Rene s’arrêta et se tourna vers le son. Elle avait l’habitude de s’orienter vers la voix de son interlocuteur lorsqu’elle voulait lui montrer qu’elle l’écoutait attentivement.
« … Vraiment ? »
« Oui. Il y a des gens, des maisons et des communautés qu’ils forment. »
« Hum, il n’a pas de particularité ? Quelque chose qu’on ne peut voir que là-bas ? »
Sa question fut suivie d’un silence.
Avait-elle demandé quelque chose qu’il ne fallait pas ? Était-ce une question difficile ?
Comme Rene commençait à s’inquiéter, Vera finit par répondre.
« … On pourrait qualifier ses habitants d’excentriques. »
« D’excentriques ? »
« Oui. Quelques-uns ont une façon de penser qui sort de l’ordinaire. »
Rene pencha la tête.
« Quel genre de personnes ? »
« … Ce ne sont pas des gens qu’il serait utile de connaître en détail. »
Sa réponse était catégorique.
À n’en juger que par ses mots, on aurait pu croire qu’il leur en voulait. Pourtant, Rene sentait qu’il n’y avait aucune animosité dans sa voix.
Il ne devait pas les détester.
Vera aurait été horrifié s’il avait entendu cette pensée, mais Rene n’avait aucun moyen de le savoir.
« Hum… Maintenant, je suis encore plus curieuse. »
« … Ils n’ont pas de mauvaises intentions, mais disons qu’il n’est pas nécessaire de faire l’effort de les fréquenter. »
Des paroles plutôt acerbes.
N’étaient-ils pas membres du clergé ? Des pèlerins qui avaient consacré leur vie aux dieux ? Quel genre de personnes pouvaient lui inspirer de tels propos ?
Vera ne parlait ainsi que parce qu’il ne voulait pas que Rene se rapproche d’eux. Mais le monde était ainsi fait. Il n’existait pas de monde où tout arrivait selon nos souhaits.
La curiosité de Rene pour ceux que Vera qualifiait d’excentriques commença à grandir.
« Ah, et quoi d’autre ? »
« … Tous les bâtiments du Royaume sacré sont blancs. »
À ces mots, Rene eut toutes les peines du monde à retenir un sourire.
Une pointe d’agacement s’était glissée dans la voix de Vera.
*Le blanc lui déplaît-il ?*
Tandis que Rene se posait la question, Vera poursuivit :
« Je crois que ceux qui ont bâti le Royaume sacré devaient être des idio… Non, ils avaient sûrement une façon de penser différente des autres. »
Ah, il avait failli s’emporter.
Vera ravala un juron et continua de parler. Rene sentit un nouveau rire lui monter aux lèvres. Pour une fois qu’elle l’entendait laisser paraître ses émotions, elle se permit une pointe de malice.
« On dirait que le blanc ne vous plaît pas. »
En disant cela, Rene effleura ses cheveux.
Alors,
« Absolument pas. Absolument pas. »
Il répondit aussitôt.
« Le blanc ne me déplaît pas. Je pense simplement qu’il faut de la mesure en toute chose et que les excès ne me plaisent pas. Le blanc… ne me déplaît absolument pas. »
Une profonde gêne transparaissait dans ses paroles décousues. Il se répétait, insistant même sur ses propos.
Un autre froissement se fit entendre, et Rene ne put que se dire que Vera était vraiment maladroit.
« Je vous taquinais. »
Rene répondit avec un léger sourire. Puis elle se demanda pourquoi Vera la traitait avec tant de respect.
… C’était probablement à cause de la Marque sacrée qui s’était manifestée en elle.
Même si elle faisait semblant de ne pas le savoir, la vérité n’était-elle pas évidente ?
Il était venu la chercher alors qu’elle n’avait pas le moindre lien avec le Royaume sacré. S’il la suivait partout, c’était qu’il devait exister un moyen pour lui de savoir qu’une Marque sacrée s’était manifestée en elle.
Il devait être certain qu’elle en possédait une. Voilà pourquoi il s’adressait à elle avec tant de formalité.
Cette pensée oppressa soudain Rene.
Elle ne voulait pas y penser, et pourtant elle s’était encore souvenue de la Marque sacrée.
Des émotions poisseuses montèrent en elle. Pour les chasser, Rene remit sa canne en mouvement.
Toc.
Un autre toc lui répondit derrière elle.
* * *
Se faire prendre quelque chose n’avait rien de réjouissant, même pour rire.
Encore moins lorsque ce qu’on vous avait pris avait précipité toute votre vie dans l’abîme.
Rene se réveilla, enveloppée d’une douce chaleur.
Elle ignorait si elle venait des rayons du soleil ou d’un feu qui brûlait tout près.
Elle ne voyait pas ; impossible, donc, de le savoir.
Elle ne pouvait que sentir la paix qui régnait autour d’elle et supposer que rien n’allait mal, que ce devait être la lumière du soleil.
… Chaque fois que Rene se rendait compte qu’elle ne percevait le monde qu’au travers des sons et des sensations, d’innombrables émotions s’agitaient en elle.
Son passé la tourmenta de nouveau.
La lumière qui lui avait été arrachée un jour, sans prévenir. Le fait qu’elle ne pouvait même plus faire un seul pas correctement.
Elle se rappela la vie misérable qu’elle avait été forcée de mener, reconstituant le décor dont elle se souvenait et le reliant à l’endroit où elle se trouvait pour comprendre son environnement. La peur que cela ne dure éternellement lui dévorait le cœur.
Rene avait toujours eu peur.
Elle avait peur de ce monde qu’elle ne pouvait voir, et de l’avenir où elle devrait vivre ainsi pour toujours.
Alors, Rene avait prié.
Pas un jour ne s’était écoulé sans qu’elle prie.
Pas un jour sans qu’elle formule un vœu.
Chaque jour, à chaque instant, elle priait pour retrouver sa lumière.
Elle souhaitait que quelqu’un vienne sauver la pauvre malheureuse qu’elle était.
Elle avait cru que les dieux étaient capables de lui accorder au moins cela.
… Puis il y avait eu un moment où elle avait cru que sa prière les avait atteints.
Les sept jours et nuits de Nuit Blanche.
L’Autorité du High God et le pouvoir divin.
Bien qu’elle ne pût voir, Rene les avait clairement ressentis.
Elle n’avait jamais rien éprouvé de semblable, et pourtant, dès qu’ils s’étaient mis à tourbillonner en elle, elle avait su ce que c’était. Peut-être serait-il plus juste de dire qu’elle l’avait simplement su.
L’espoir l’avait envahie. La joie aussi.
*Ah, enfin, ma prière est parvenue jusqu’aux cieux.*
Submergée par l’émotion qui se répandait en elle, Rene avait pleuré et prié le jour où elle avait senti le pouvoir divin pour la première fois.
*Rendez-moi ma lumière, je vous en prie.*
*Rendez-moi ces jours radieux, je vous en prie.*
Elle avait formulé ce vœu en tirant d’elle jusqu’à la dernière goutte de pouvoir divin, alors qu’elle ne savait même pas le maîtriser.
Son pouvoir divin s’était épuisé au point de la laisser haletante.
Sa tête lui avait semblé sur le point de brûler, tandis qu’elle manifestait une Autorité dont elle ignorait jusqu’au fonctionnement.
Pourtant, elle ne pouvait pas s’arrêter.
Quand elle imaginait sa lumière lui revenir, quand elle s’imaginait enfin capable de courir à nouveau, elle n’arrivait pas à envisager de s’arrêter.
Alors, elle avait épuisé toutes ses forces et formulé son vœu.
Mais rien n’avait changé.
Elle avait beau puiser dans son pouvoir divin, elle avait beau manifester son Autorité, sa lumière ne revenait pas.
Le monde demeurait sombre, et Rene restait une aveugle incapable de faire un pas sans sa canne.
L’espoir avait changé de visage en un instant et s’était mué en désespoir.
Rene avait éprouvé un chagrin qui semblait la déchirer.
Ce fut alors qu’elle comprit pour la première fois combien il pouvait être misérable de voir l’espoir s’évanouir sous ses yeux.
Ce fut alors qu’elle comprit pour la première fois à quel point le ressentiment pouvait s’enraciner profondément.
Après ce jour, Rene ne crut plus aux dieux. Elle cessa aussi de prier.
Si les dieux et le monde ne faisaient que la rendre si misérable, il ne lui restait plus rien à leur offrir, sinon du ressentiment.
Pour Rene, les dieux étaient des créatures abjectes qui agitaient du pain sous le nez d’un affamé effondré, à l’agonie. Des créatures abjectes qui se moquaient de sa souffrance et riaient d’elle.
Alors, Rene résolut de ne plus jamais chercher les dieux. Quoi qu’ils désirent, elle ne les suivrait jamais.
« Ah… »
Un soupir s’échappa des lèvres de Rene.
Les pensées qui lui étaient venues dès son réveil dispersèrent ses émotions dans toutes les directions.
Sentant ces émotions s’agiter en elle, Rene ferma les yeux et les chassa de force.
Elle avait décidé de ne plus penser aux dieux, de les ignorer complètement. Elle ne pouvait pas leur accorder la moindre parcelle de ses sentiments.
Ses mains cherchèrent sa canne à tâtons.
Son cœur était trop agité. Elle avait besoin de prendre l’air.
Après avoir trouvé sa canne, s’être levée, avoir posé un châle sur ses épaules et ouvert la porte,
« … Vous êtes levée ? »
Elle entendit une voix qui lui était devenue familière au cours des derniers jours.
Le paladin du Royaume sacré. Un serviteur des dieux qu’elle ne pouvait s’empêcher de haïr.
Et pourtant, un homme étrange qu’elle ne parvenait pas à haïr.
Rene se tourna vers sa voix et le salua.
« Bonjour. »
« Oui. Avez-vous bien dormi ? »
« Oui. Et vous, monsieur le paladin ? »
« Pas trop mal. »
Rene sourit faiblement à sa réponse, puis demanda :
« Vous allez encore me suivre aujourd’hui ? »
« … Je vous prie de m’excuser. »
Pourquoi était-il si désolé ? Rene laissa échapper un petit rire devant Vera, qui s’excusait comme un perroquet, puis posa sa canne au sol.
La douceur du temps l’enveloppa. La brise fraîche lui donna l’impression de laver tout ce qu’il y avait de négatif en elle.
Rene laissa échapper un petit souffle. Puis, en entendant les pas qui la suivaient, elle sentit poindre une vague culpabilité.
Depuis plusieurs jours, il ne faisait que la suivre pour l’emmener au Royaume sacré. Dès qu’il avait appris qu’elle n’aimait pas cet endroit, il n’en avait plus jamais reparlé.
Elle avait pitié de ce paladin maladroit.
Elle se mordit un instant la lèvre, reprit contenance et lissa son expression.
… Je suis désolée, mais.
Rene avait beau y réfléchir, elle ne voulait pas devenir une servante des dieux.
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