Chapitre 17
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 17 : Sept jours et nuits de Nuit Blanche - 3
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Vera laissa échapper un long souffle.
Son visage se décomposa.
Les mots qu’il était parvenu à prononcer lui parurent si pitoyables. Après tout ça, était-ce vraiment tout ce qu’il avait à dire ?
Il avait parcouru tant de chemin pour enfin se retrouver ici, et pourtant il se ridiculisait, incapable d’aligner une seule phrase correctement.
La honte envahit Vera, et ses joues commencèrent à s’empourprer.
Son regard chercha naturellement l’expression de Rene.
Elle semblait décontenancée, mais son visage ne reflétait aucune hostilité à son égard.
Il n’aurait pas dû éprouver cela, mais Vera se sentit vaguement soulagé que Rene ne puisse pas voir son expression.
Il ne pouvait pas laisser cette première impression de lui être aussi ridicule.
Après avoir brièvement expiré, Vera se racla la gorge et s’adressa de nouveau à Rene.
« N’ayez crainte. Je ne suis pas quelqu’un de suspect. Je suis de votre côté. »
Il venait soudain de craindre qu’elle le trouve louche.
Mais il n’avait peut-être fait que se rendre encore plus ridicule.
« Euh… où m’emmenez-vous ? »
Sa question lui rappela qu’il ne lui avait rien dit d’autre que son nom.
C’était le genre d’erreur stupide que les jumeaux auraient commise.
Bien sûr qu’elle ne le connaissait pas. Bien sûr qu’elle ignorait d’où il venait. Qu’avait-il donc fabriqué sans lui en dire davantage ?
De nouveau honteux, Vera s’empressa de poursuivre :
« Le Royaume sacré… ! Je viens du Royaume sacré. »
« … Pardon ? »
« Je suis venu protéger la Sainte… »
Vera butait sur son explication quand il s’interrompit en voyant Rene tressaillir.
Une ombre légère passa sur son visage. Son expression s’assombrissait peu à peu.
Pourquoi réagissait-elle ainsi ?
Alors que Vera cherchait à comprendre,
« … Je ne suis pas cette personne. »
La réponse de Rene lui en révéla aussitôt la raison.
En la voyant parler avec cette expression sombre, Vera se rappela tardivement dans quel état d’esprit elle se trouvait à cette époque.
… Du ressentiment.
Du ressentiment envers le Seigneur. Envers le Seigneur qui lui avait ôté la lumière et lui avait donné une unique Marque sacrée en échange. C’était sans doute à cette période que ce ressentiment habitait son cœur.
Elle le lui avait dit elle-même. Il n’y avait aucun doute possible.
Comprenant son erreur, Vera baissa précipitamment la tête.
Serre.
Son poing se referma.
Espèce d’idiot !
Qu’est-ce que je fiche ? J’ai provoqué ça parce que je suis même pas fichu de parler correctement ?
La panique le submergea. Il devait réparer les choses d’une manière ou d’une autre.
Vera essaya de reprendre :
« Attendez… »
Mais les paroles qui lui revinrent lui transpercèrent le cœur.
« Je vous en prie, retournez d’où vous venez. Je ne suis pas la Sainte. »
« … Je crois que vous faites erreur. Je ne suis qu’une aveugle d’un petit village de campagne. »
Ces mots lui coupèrent le souffle.
« Je suis désolée de ne pas être la personne que vous cherchez. J’espère que vous trouverez la Sainte. Au revoir. »
Tap. Tap. Tap.
Rene, la Sainte, se hâta vers la maison au toit rouge, sa canne frappant le sol.
La porte se referma. La silhouette blanche disparut de son champ de vision. La femme qu’il avait cru enfin retrouver s’éloignait de nouveau.
La porte brun foncé…
Clac.
Sans la moindre pitié, elle la déroba au regard de Vera.
* * *
Tap. Tap. Tap.
Sa canne frappait le sol.
Au même rythme,
Clop. Clop. Clop.
Des pas lui répondaient.
Rene poussa un profond soupir en entendant les pas qui la suivaient.
« Pourquoi est-ce que vous me suivez sans arrêt ? »
« Je vous prie de m’excuser. »
À cette voix grave, Rene fronça légèrement les sourcils et ajouta :
« Je ne suis pas la personne que vous cherchez, monsieur le paladin. »
« Je vous prie de m’excuser. »
Depuis deux jours, le paladin qui disait venir du Royaume sacré la suivait chaque fois qu’elle sortait.
Même lorsqu’elle lui disait qu’elle n’était pas la Sainte, même lorsqu’elle lui demandait de partir, le paladin se contentait de marmonner « Je vous prie de m’excuser », tel un perroquet, et continuait à la suivre.
En conséquence, ces deux derniers jours, Rene n’avait pas passé un instant sans soupirer.
« … Vous ne devriez pas plutôt chercher la Sainte ? Vous n’avez pas le temps de faire ça. »
« … Je vous prie de m’excuser. »
Cette fichue excuse.
Rene sentit la frustration monter en elle, mais ne parvint pas à lui répondre sèchement et se contenta de soupirer encore.
… Sa voix était si profondément abattue qu’elle ne pouvait se résoudre à lui parler durement. Pour une raison ou une autre, cela affaiblissait sa détermination.
Et puis, il ne faisait vraiment que la suivre ; elle n’avait donc rien à lui reprocher.
Il gardait une distance suffisante pour que sa canne ne le touche pas, même si elle la balayait autour d’elle afin de sonder ses environs.
À chaque pas, il posait fermement le pied au sol, veillant à ce qu’elle l’entende.
Il ne parlait jamais avant elle.
Alors, que pouvait-elle lui dire pour le chasser ?
Bien sûr, elle aurait pu trouver quantité de choses cruelles à lui dire.
Qu’il lui faisait peur, à la suivre ainsi. Qu’il lui donnait la chair de poule. Qu’elle avait si peur de lui qu’elle tremblait dans son lit, la nuit.
Rene savait qu’elle aurait pu dire tout cela.
Mais elle n’était pas assez cruelle pour tenir de tels propos à quelqu’un.
Surtout pas à quelqu’un qui la traitait avec gentillesse.
Si elle avait senti qu’il lui voulait du mal, elle aurait peut-être pu lui dire tout ce qui lui passait par la tête. Mais le paladin s’adressait toujours à elle avec le plus grand respect.
Il la traitait comme s’il s’agissait de l’Empereur sacré.
Comment aurait-elle pu lui dire quelque chose de cruel ?
« … Combien de temps comptez-vous me suivre ? »
« Je vous prie de m’excuser. »
Encore la même réponse. Rene n’avait plus l’énergie de dire quoi que ce soit d’autre. Elle se tourna de nouveau vers l’avant et avança sa canne.
Tap. Tap. Tap.
Clop. Clop. Clop.
Les deux sons se poursuivaient à un rythme régulier. Chaque fois que Rene frappait le sol de sa canne, les pas de Vera lui répondaient.
Le soleil allait bientôt se coucher, mais sous la Nuit Blanche qui illuminait le monde, le ciel était encore bleu.
Vera observait le dos de Rene en restant à exactement quatre pas d’elle et réglait chacun de ses pas sur les siens.
Il ne quittait jamais Rene et ses environs des yeux.
Et si quelque chose volait vers elle ? Et s’il y avait un gros rocher devant elle ?
Il scrutait les alentours, inquiet de telles absurdités.
… Il n’arrivait pas à parler.
Il avait tant de choses à lui dire.
Vous devez vous rendre au Royaume sacré.
Vous ne pouvez pas rester ici.
Ceux qui vous recherchent viendront jusqu’ici. Ils transformeront non seulement votre vie, mais tout ce territoire, en un océan de sang.
Ces paroles réalistes lui venaient à l’esprit, mais il ne parvenait pas à les prononcer.
Il la contraindrait à agir. Ce serait comme s’il méprisait sa volonté.
Vera se contenta donc de la suivre.
Lorsqu’il s’entraînait au Royaume sacré, il lui arrivait parfois de se poser une question.
Si je restais à vos côtés, qu’est-ce que je deviendrais ?
Me tiendrais-je fièrement à vos côtés ? Me placerais-je devant vous pour repousser vos ennemis ?
Mais ces pensées n’avaient peut-être été qu’une autre forme d’arrogance.
À présent que le jour était enfin venu, il ne pouvait pas se tenir à ses côtés. Il ne pouvait que la suivre avec précaution.
La situation était véritablement regrettable, pitoyable même, mais Vera ne la trouvait pas entièrement désespérée.
Au moins marchait-il derrière elle. On ne pouvait pas se contenter de la première bouchée.
… Vera le savait aussi. Elle ne l’avait pas accepté.
Rene, quatorze ans, qui en voulait au Seigneur, n’avait tout simplement pas la méchanceté nécessaire pour s’en prendre à lui.
Elle ne parvenait simplement pas à le haïr assez pour le repousser.
C’était bien elle, cette bonté qui la caractérisait. Et lui s’accrochait à cette bonté tandis qu’il la suivait.
Alors que Vera sentait de nouveau monter en lui un dégoût de soi poisseux,
« … Monsieur le paladin. »
Rene prit la parole.
« Oui. »
« Pourquoi êtes-vous devenu paladin ? »
Vera fixa le derrière de la tête de Rene, interloqué.
Il venait de comprendre qu’elle lui posait une question. Voilà pourquoi.
« … Pourquoi croyez-vous aux dieux ? Je ne comprends pas. Beaucoup de gens croient en eux, mais presque personne n’a été témoin de leurs miracles. Alors, pourquoi tout le monde est-il si obsédé par les dieux ? »
Vera rassembla ses pensées, se disant que cette fois, il devait répondre correctement.
Il réfléchit à la réponse qu’il devait donner.
Quelle réponse serait faite pour elle ?
Je crois à la gloire des dieux. Je crois en leur toute-puissance. Je crois en l’Autorité qu’ils ont accordée à ce monde.
Ces mots lui vinrent à l’esprit, mais Vera ne parvint pas à choisir une réponse qui lui semblât juste.
Ce n’étaient que de belles paroles. Des sornettes auxquelles il ne croyait même pas lui-même.
Mécontent de toutes les réponses qui lui venaient, Vera songea à la personne qui saurait répondre le plus sagement à cette question.
Qu’aurait répondu l’Empereur sacré ? Qu’aurait dit ce vieil homme ?
Alors,
… Cela n’aurait aucun sens.
Voilà la réponse à laquelle il parvint.
N’est-ce pas ? Imiter la réponse de l’Empereur sacré n’aurait aucun sens. Ce serait la tromper.
De l’avis de Vera, ces paroles n’étaient pas destinées à Rene, quatorze ans.
Vera réfléchit de nouveau.
Quels mots pouvait-il offrir à Rene, quatorze ans, qui en voulait aux dieux ?
Après y avoir réfléchi un instant, Vera répondit avec ses propres mots :
« … Je n’y crois pas. »
« Pardon ? »
« Je ne crois pas aux dieux. Je ne crois ni à leur gloire, ni à leur omniscience, ni à quoi que ce soit de tout cela. »
Stop.
Rene s’arrêta. Vera s’immobilisa également.
Rene tourna la tête vers lui.
Elle regardait dans le vide, mais Vera savait que c’était ainsi qu’elle essayait de le regarder.
« Vous n’êtes pas paladin ? Vous avez le droit de dire ça ? »
« C’est la vérité. Je n’ai donc pas d’autre réponse à vous donner. »
Un petit rire échappa à Rene.
« … C’est intéressant. Alors pourquoi êtes-vous devenu paladin si vous ne croyez pas aux dieux ? »
À sa question suivante, Vera ravala de force les mots À cause de vous avant qu’ils ne lui échappent. Puis il inspira.
Pourquoi était-il devenu paladin ? Pourquoi était-il devenu Apôtre ?
Quelle réponse ne parlerait pas d’elle ?
Après un instant de réflexion, Vera trouva la réponse plus facilement qu’il ne l’aurait cru.
« Je voulais apprendre à protéger. »
« … À protéger ? »
« Oui. Il y a une lumière que j’ose suivre, et je suis devenu paladin parce que je souhaitais apprendre à la protéger. »
Au fond, ces mots s’adressaient encore à Rene. Mais, à la connaissance de Vera, c’était la réponse qui l’éloignait le plus de la raison pour laquelle il était devenu Apôtre.
Rene pinça les lèvres, comme si elle réfléchissait à sa réponse, puis demanda :
« Alors, avez-vous appris ? »
Vera se tut.
Savez-vous comment protéger ?
Si elle lui posait cette question, Vera n’aurait qu’une réponse à lui donner.
« … Je ne le sais toujours pas. »
« Je vois. »
Un faible rire las échappa à Rene.
Elle sembla perdre un peu de son entrain.
Pour une raison ou une autre, cette vision serra la poitrine de Vera, qui reprit la parole :
« Cependant, j’ai appris comment trouver cette réponse en devenant paladin. »
Du coin de l’œil, Vera vit sur le visage de Rene une expression indéchiffrable.
Il poursuivit sa réflexion en la regardant.
Il ne savait toujours pas comment protéger. Il ne connaissait toujours pas l’Épée protectrice.
Il n’était pas assez sage pour la comprendre. En un peu plus de quatre ans, tout ce qu’il avait compris, c’était sa propre arrogance et son ignorance. S’il essayait de comprendre seul, il risquait de ne jamais trouver la réponse, même au terme de sa vie.
Mais, par bonheur, la personne la plus sage du monde se tenait devant lui.
« Maintenant que j’ai appris à apprendre, je chercherai à comprendre cette Épée protectrice. »
S’il la suivait, quelqu’un finirait un jour par lui montrer la réponse.
Vera baissa la tête.
Son geste exprimait un respect sans bornes, même si elle ne pouvait pas le voir.
Rene parla tandis que Vera s’inclinait profondément.
« … C’est merveilleux. Je vous souhaite de réussir. »
Sur ces mots, Rene se tourna de nouveau vers l’avant et se remit en marche.
Tap. Tap.
Sa canne frappa le sol.
Vera releva tardivement la tête pour regarder son dos et répondit à voix basse :
« Vous me faites honneur. »
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