Chapitre 15
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Le Régresseur et la Sainte Aveugle ◈
Chapitre 15 : Sept jours et nuits de Nuit Blanche
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Quatre ans.
Le temps avait passé, long pour certains, court pour d’autres.
Mais pour celui qui attendait la Sainte, il s’était écoulé une éternité.
Malgré toutes ces années, son visage gravé dans son esprit, sa voix et les jours qu’ils avaient partagés éveillaient en lui, à chaque instant, une soif insatiable.
Il ignorait où elle se trouvait. Il savait seulement qu’elle était quelque part au Royaume de Horden, et pourtant il voulait partir sur-le-champ à sa recherche.
Mais il ne le pouvait pas : il n’avait pas confiance en lui.
Il estimait ne pas encore être digne d’elle.
Durant les quatre dernières années, Vera avait renoncé à son rang d’Apôtre pour servir d’écuyer à Vargo.
Il l’avait suivi partout afin d’apprendre l’Épée protectrice.
Il avait passé ces longues années à s’occuper chaque jour de Vargo, mais, hélas, il n’avait rien accompli de notable.
Vera ne comprenait toujours pas l’Épée protectrice.
Son épée était toujours aussi tranchante. Il préférait attaquer plutôt que se défendre, et sa lame avait davantage de sauvagerie que de raison.
Il ne comprenait pas non plus la foi.
Vera était toujours incapable d’expliquer clairement ce qu’elle signifiait.
La foi demeurait pour lui une question épineuse, et sa Marque sacrée, un outil bien utile.
Au cours de ces quatre années, Vera avait perfectionné l’art divin qu’il avait baptisé Sanctuaire et entraîné son corps, accomplissant des progrès extérieurs incommensurables. Mais son évolution intérieure, elle, était restée lente.
La seule chose que Vera avait comprise au terme de ces quatre années, c’était qu’il était arrogant et ignorant.
Le temps n’attendait pas que Vera avance à son rythme.
« Gamin. »
« Oui. »
Tôt un matin, dans la salle de prière du Grand Temple.
Comme il le faisait depuis quatre ans, Vera était venu prier aux côtés de Vargo. À l’appel de celui-ci, il ouvrit les yeux qu’il avait gardés clos jusque-là.
Au bout de son regard se tenait Vargo, un homme auquel le mot d’excentrique convenait à merveille.
Il était manifestement plus frêle que lors de leur première rencontre.
La carrure imposante qui avait autrefois obligé Vera à lever la tête pour croiser son regard ne paraissait plus si impressionnante.
Le dos de Vargo s’était encore voûté, tandis que Vera avait grandi.
Ils se tenaient désormais à la même hauteur face à face, mais, pour une raison ou une autre, Vera trouvait cela désagréable et n’arrivait pas à le regarder droit dans les yeux.
C’était pourquoi il baissait toujours la tête lorsqu’il répondait à Vargo.
Vera attendit la réponse de Vargo, la tête inclinée, et celui-ci prit la parole.
« … Où en es-tu dans l’apprentissage des arts sacrés ? »
« Il me reste encore beaucoup à apprendre. »
« Il te restera toujours beaucoup à apprendre ? »
« J’en ai honte. »
« Bah. Tss. »
Au claquement de langue de Vargo, Vera baissa encore davantage la tête.
En reconnaissant ses propres lacunes et en suivant Vargo, Vera avait à peine réussi à apprendre l’humilité.
Il en était venu à témoigner à Vargo le même respect que les autres paladins du Royaume sacré.
« Alors, tu vas continuer à me suivre partout comme un petit chiot ? Hein ? Combien de temps comptes-tu encore ne rien faire d’autre que gaspiller la nourriture ? »
Cela faisait un an que Vargo lui répétait la même chose.
Vera comprit qu’il était temps de lui donner une autre réponse.
Il était temps de cesser de retarder son indépendance dans l’espoir de glaner une petite révélation de plus.
Vera remua les lèvres.
Comment devait-il le formuler ? Comment convaincre Vargo et obtenir une place parmi les gardes de la Sainte ?
Cette question l’avait tourmenté sans relâche. Après y avoir longuement réfléchi, il avait enfin trouvé une réponse.
« Votre Sainteté, pourrais-je avoir Sir Norn ? »
« Hum ? Qu’est-ce que tu lui veux ? »
« Je souhaite partir seul. »
Après avoir parlé, Vera releva la tête et croisa le regard de Vargo.
Les yeux dont il avait toujours cru qu’ils recelaient des profondeurs insondables se dévoilèrent à lui.
Ils auraient pu paraître rusés ou inquiétants, mais Vera comprenait à présent que leur profondeur portait le poids des années.
« … J’ai l’intention de former une suite. »
« Quelle sorte de suite ? »
« Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit ? »
« Bien sûr. Comment oublier quand tu t’es mis à ramper en disant que tu voulais suivre quelqu’un partout ? »
Vera tressaillit devant la moquerie de Vargo.
Il l’avait entendue d’innombrables fois depuis qu’il était à ses côtés, mais elle le mettait toujours en colère.
Vera expira doucement, maîtrisa ses émotions et poursuivit :
« … Oui. J’ai l’intention de former une suite dans ce but. »
Il avait longtemps cherché comment présenter les choses sans révéler qu’il avait régressé.
Mais aucune méthode satisfaisante ne lui était venue à l’esprit ; il avait donc fini par choisir la franchise.
Bien sûr, il ne dirait pas directement qu’il savait qu’une Sainte allait apparaître parce qu’il avait régressé, ni qu’il rassemblait une suite pour protéger celle qui ne tarderait pas à se manifester.
Vargo n’était pas du genre à chercher à tout savoir dans les moindres détails.
En quatre ans, Vera avait appris que Vargo n’était pas homme à poser ce genre de questions avec insistance.
Le peuple le surnommait le père de tous les paladins.
Il accueillait les prêtres du Royaume sacré avec la compréhension que l’on attendrait d’un père.
C’était peut-être pour cela que Vera avait commencé à le respecter, malgré son caractère de vieux grincheux insupportable.
Tandis que Vera poursuivait ses réflexions dans l’attente d’une réponse, Vargo, qui avait jusque-là affiché un air indifférent, se curait l’oreille avant de demander :
« C’est une fille ? »
Le visage de Vera se figea.
« Ça ne peut être que ça. Tu piques une crise dès que tu vois ce salaud de Rohan, mais tu ne vaux pas mieux. Tu réfléchis avec ta queue. »
« … C’est un peu brutal. »
« Brutal ? Rien qu’à voir ta tête lugubre, on dirait que tu es du genre à faire des galipettes. »
Vera serra le poing.
« Alors, vous m’y autorisez ? »
« Si je te l’interdisais, tu renoncerais ? »
« … Pardonnez-moi. »
« Insolent gamin. Fais comme tu veux. »
Vargo se leva et quitta seul la salle de prière.
« Je vais faire un tour. Préviens Norn toi-même. »
« Merci. »
Vargo ne répondit pas. Il garda simplement le silence et s’éloigna.
Ce ne fut qu’une fois Vargo sorti par les portes de la salle de prière et hors de vue que Vera laissa échapper un petit souffle et se détendit.
C’était fait.
Enfin, il pouvait occuper le poste qu’il avait convoité depuis le début.
Il restait trois jours.
Le jour où le continent atteindrait le milieu exact de l’année, les sept jours et nuits de Nuit Blanche commenceraient.
Un miracle provoqué par la descente de la Marque sacrée du High God sur le continent.
Le salut des dieux, venus bénir la nouvelle Sainte.
Le moment approchait.
Une fois les sept jours et nuits de Nuit Blanche commencés…
Le continent deviendrait un chaudron de chaos.
Tout le continent se mettrait en mouvement pour s’emparer de l’Autorité du High God détenue par la Sainte.
L’Autorité du High God était un pouvoir qui justifiait qu’on se batte pour l’obtenir.
L’Autorité du Tissage du Destin.
Elle intervenait dans la providence elle-même et réécrivait le destin déjà tracé.
Grâce à l’autorité de la Sainte, même un paysan pratiquant l’agriculture sur brûlis au fin fond d’un coin perdu pouvait devenir empereur.
Le plus misérable des mendiants pouvait devenir l’homme le plus riche du continent.
Même quelqu’un à qui il ne restait que peu de temps à vivre pouvait obtenir une vie de cent ans.
Bien sûr, un tel pouvoir ne s’utilisait pas sans contrepartie.
La Sainte ne pouvait pas changer son propre destin.
De plus, si l’ampleur du tournant provoqué par son autorité dépassait la quantité totale de divinité qu’elle possédait, elle devait en supporter elle-même le poids.
Par exemple, si elle bouleversait toute l’histoire du continent en faisant d’un paysan pratiquant l’agriculture sur brûlis un empereur, le poids de ce changement l’écraserait et son âme finirait par s’évanouir.
Autrement dit, l’Autorité du High God était un pouvoir dont la garantie était l’âme de la Sainte.
C’était un pouvoir extrêmement dangereux, mais, hélas, ceux qui en profitaient ne s’en souciaient guère.
À quoi bon s’en soucier ? C’était la Sainte, et non le bénéficiaire, qui en payait le prix.
À leurs yeux, la Sainte était une relique sacrée capable de leur apporter la gloire sans qu’ils aient à payer quoi que ce soit.
Tout en poursuivant ses réflexions, Vera se rappela ceux qui, dans sa vie précédente, s’étaient lancés à la recherche de la Sainte.
L’empereur de l’Empire se mettrait en mouvement.
Sa position étant directement menacée, il agirait en personne pour rendre sa gloire à la famille impériale.
Le maître de la Tour des mages se mettrait en mouvement.
Ils chercheraient à comprendre la plus grande des providences.
Le chef de l’Alliance des Royaumes, le dirigeant des dragons et les Disciples de la Nuit se mettraient en mouvement.
Tous partiraient à la recherche de cette unique Sainte.
Aucun d’eux ne serait un adversaire facile. Mais Vera n’avait pas peur. Il possédait une puissance qui n’avait rien à envier à la leur.
Il avait sa Marque sacrée. Il avait la force martiale acquise par l’entraînement. Il avait le Royaume sacré derrière lui.
Rien ne l’empêchait de protéger la Sainte.
Tout à coup, Vera se souvint de la Sainte, qui avait vécu dans un coin sordide du Bas-Fonds sans même son pouvoir divin.
Sa misérable apparence. Sa fin tragique, morte à terre sans qu’une seule personne la pleure.
C’était ce qui arriverait inévitablement s’il n’intervenait pas.
… Cette fois, je ne laisserai pas cela arriver.
Il ne laisserait jamais la Sainte connaître une telle fin.
Il deviendrait le rempart le plus solide, que nul n’oserait franchir pour l’atteindre.
Il veillerait à ce qu’on ne loue que sa noblesse.
Et il passerait sa vie à ses côtés.
Il respecterait le serment gravé dans son âme, cette promesse sur laquelle il avait engagé sa vie.
Il n’avait toujours pas confiance en lui.
Il était encore arrogant et ignorant. Il ne savait pas ce qu’était la foi. Son escrime était d’une férocité sans mesure, et personne n’aurait pu le qualifier de bonne personne, même pour plaisanter.
Mais il n’avait plus le loisir d’hésiter à se tenir à ses côtés sous prétexte qu’il manquait de confiance en lui.
Le temps ne l’attendrait pas jusqu’à ce qu’il soit prêt.
Les sept jours et nuits de Nuit Blanche commenceraient, qu’il le veuille ou non, et, au cœur de cette période, il devrait arrêter d’innombrables ennemis lancés à la poursuite de la Sainte.
Je ne fuirai pas.
Je ne fuirai ni le serment que je me suis fait ni la responsabilité qui en découle.
J’accepterai volontiers les conséquences de mon arrogance et de mon ignorance.
Je porterai de mon plein gré le poids du sang versé par une lame qui ne savait que déchirer.
Je ne prétendrai pas que le monde que je perçois à travers mon regard borné est le bon.
Je porterai simplement tout cela et vivrai pour mon serment.
Vera tourna les yeux vers la fresque des Neuf Dieux peinte sur le mur du fond de la salle de prière.
Ce que vous désirez ne me concerne pas.
Si cela rejoint mes propres désirs, tant mieux. Sinon, tant pis.
Je ne vais pas me démener pour résoudre le problème épineux que vous avez placé sur mon chemin.
Depuis l’ultime instant de cette vie répugnante, une seule chose avait compté pour lui.
Je protégerai la Sainte de mon plein gré.
La lumière qui avait brillé sur lui à cet instant.
Vivre pour protéger cette lumière lui suffisait.
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