Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
Chapitre 99 : Le poulet et la Croix
──────
Depuis que le régressé avait posé le pied à Chuncheon, le Pavillon Bleu et Or connaissait un essor sans précédent.
Au coucher du soleil, le bruit des poulets qu’on abattait résonnait dans la cuisine. À l’aube, on entendait devant l’entrée des messieurs, un paquet à emporter sous le bras, héler des pousse-pousse.
Et, entre ces deux moments, le Pavillon Bleu et Or bruissait de conversations comme celles-ci.
« Ce sont les nouveaux plats qu’ils ont commencé à servir ici ? »
« Hein, ce dakgalbi est un peu trop épicé à mon goût, mais cette petite touche sucrée en fin de bouche fait toute la différence. »
« Ce poulet frit est plus relevé qu’il n’en a l’air, non ? On dirait juste du poulet enrobé de pâte, mais quand on croque dedans, la viande est elle aussi bien salée. Ils n’ont pas lésiné sur le poivre et le sel. »
« J’ai mangé quelque chose de semblable lors d’un voyage en Occident. Ce poulet assaisonné semble préparé avec une sauce pimentée. Je n’aurais jamais cru manger un jour une cuisine aussi raffinée en plein Gangwon. »
« Le poulet comme le dakgalbi passent tout seuls avec de l’alcool. On pourrait boire sans fin avec ça. »
« Le Pavillon Bleu et Or a vraiment décroché le gros lot. »
Autrefois, c’était un endroit où les nouveaux riches, qui n’y connaissaient rien en matière de goût, s’enfilaient des alcools hors de prix. À présent, tout le monde discutait avec enthousiasme de saveurs que chacun pouvait apprécier.
L’atmosphère pesante s’étant dissipée un instant, les pensées de leurs familles leur vinrent soudain à l’esprit.
« Ils font aussi des plats à emporter ? Je devrais en rapporter à la maison. »
« Moi aussi. Pour les enfants, ma femme et mon père… un poulet frit et un poulet assaisonné… »
« Trois poulets frits, trois poulets assaisonnés et quatre dakgalbi désossés, en plus ! »
« Monsieur, votre famille ne compte que quatre personnes, non ? »
« Il y a les domestiques à la maison, vous savez. Je me suis dit que ce serait bien qu’ils en aient un morceau chacun, eux aussi. »
Le fonctionnaire coréen éclata de rire en disant cela, mais ses subordonnés échangèrent un regard.
Il faisait quelque chose qu’il ne faisait jamais d’ordinaire.
La générosité avait tendance à éclore là où coulait l’alcool. En l’occurrence, il aurait sans doute mieux valu parler de fanfaronnade.
Le fonctionnaire coréen conserva cette bravade même après avoir cuvé. Le lendemain après-midi, il acheta du poulet frit pour une réunion du gouvernement provincial et en distribua à la ronde.
Il en profita également pour vider son sac.
« Ces salauds de Cheorwon essaient de brosser tout le monde dans le sens du poil pour déplacer le gouvernement provincial du Gangwon à Cheorwon. Ils ont même dit qu’ils corrompraient la presse et manipuleraient l’opinion publique. Vous trouvez ça logique ? C’est évidemment Chuncheon qui devrait être la capitale du Gangwon. »
Quand le seul fonctionnaire coréen du gouvernement provincial du Gangwon se plaignit ainsi, les fonctionnaires japonais qui se régalaient de poulet autour de lui ne rirent pas en lançant : « Ho ! Ho ! Ho ! Quelle comédie, ces Coréens qui se disputent pour protéger le collier du chef des esclaves. »
Au contraire, ils fusillèrent l’assemblée du regard.
« Ces salauds de Cheorwon ont perdu la tête ? Ils ont une gare, et voilà qu’ils se croient importants ? »
« Ce gouvernement provincial est un trésor culturel qui a servi à la famille royale de Joseon ! Comment ces vauriens de Cheorwon, sans la moindre origine, osent-ils faire des histoires ? »
« Il faut les remettre à leur place. Que je mette la main sur un de ces salauds de burakumin[1]… »
La hiérarchie des lieux faisait partie de la nature humaine. Elle ne changeait pas sous prétexte que les gens appartenaient à des ethnies différentes.
Bien sûr, ce n’était pas la seule raison.
Ce n’était pas uniquement parce qu’on leur avait offert du poulet frit.
« Ces salauds ont déjà obtenu une plus grosse part du budget de reconstruction après le typhon parce qu’ils ont une gare. »
« Franchement, à quoi bon avoir des vaisseaux sanguins si on n’a pas de cerveau ? Qu’est-ce qu’on en a à faire, d’une voie ferrée ? C’est cet endroit qui compte le plus, naturellement. »
Leurs intérêts étaient aussi en jeu !
L’origine du gouvernement provincial et la nature de Cheorwon importaient peu aux fonctionnaires japonais.
(En vérité, le fonctionnaire coréen s’en moquait tout autant.)
Mais tous les gens présents, Coréens comme Japonais, se souciaient énormément du budget du Gouvernement général alloué au Gangwon et de la manière dont ils se le partageraient.
Voilà pourquoi ils se mirent soudain à parler de l’héritage culturel de la famille royale de Joseon et des burakumin de basse extraction de Cheorwon. Ça donnait l’impression qu’ils avaient une sorte de justification, n’est-ce pas ?
Après le travail, un fonctionnaire japonais se rendit au Pavillon Bleu et Or pour poursuivre la conversation.
« Alors, pour la voie ferrée… »
« Oui, le chemin de fer de Mandchourie du Nord[2]. »
L’homme assis en face de lui était, pour ainsi dire, le chef des opérations de la police militaire de Chuncheon.
Le chef des opérations prit un morceau de dakgalbi légèrement assaisonné et se mit à parler.
Le dakgalbi, les pommes de terre et les oignons éparpillés sur une grande assiette formaient l’Asie du Nord-Est.
« Il y a longtemps, la Russie a posé une voie ferrée à travers la Mandchourie. Puis nous avons combattu ces salauds et nous avons gagné.
« Nous avons pris les terres au sud de Changchun et en avons fait le chemin de fer de Mandchourie du Sud, mais la ligne principale qui passait par Harbin, ainsi que la région au nord de Changchun, restaient aux mains de ces Russkoffs. »
Une fourchette et un couteau remuèrent le dakgalbi dans l’assiette avant de le retourner.
« Mais le Mandchoukouo est désormais établi. Qu’est-ce que vous en déduisez ? »
Un pilon de poulet frit fut posé sur le morceau de dakgalbi retourné.
« Qu’une voie ferrée soviétique traverse tout droit le territoire d’un autre pays. On ne peut pas laisser faire ça, si ? »
Le fonctionnaire japonais poussa un soupir.
« Non. »
« Voilà, c’est impossible. Les Soviétiques le savent aussi. Alors ils ont mis leurs parts en vente. Nous négocions le prix depuis mai…
« Ces communistes rouges savent faire des affaires ou pas ? Ils annoncent un prix exorbitant, comme ça, sans prévenir. Et forcément, on se demande si ces salauds ont vraiment l’intention de vendre. On se le demande, ou pas ? »
« Si, bien sûr. »
« Exactement. Et la semaine dernière, ces salauds de rouges soviétiques ont encore fait autre chose… Laissez tomber.
« L’état-major se dit : “Bon sang, on n’a qu’à leur écraser la gueule. On les a déjà battus une fois.” Mais le Cabinet se demande : “On est sûrs de gagner ? On a vaincu la Russie, pas l’Union soviétique.” C’est le genre de doute qui les travaille…
« L’Empire a déjà assez de soucis comme ça ; alors imaginez à quel point la situation doit être compliquée pour les Soviétiques. »
C’était pourquoi le Japon et l’Union soviétique se tournaient autour en Mandchourie, sans vouloir déclencher de guerre.
« Enfin, il n’y a qu’une seule conclusion à en tirer. L’avenir de l’Empire pour les mille prochaines années se trouve sur le continent. La Mandchourie se trouve sur la route du continent, et la péninsule sur celle de la Mandchourie. Il faut relier ces routes d’un bout à l’autre !
« C’est pour ça que la valeur des voies ferrées du Gangwon grimpe en flèche. Vous croyez que ces salauds de Cheorwon ne vont pas prendre la grosse tête ? »
Le fonctionnaire japonais prit un air sombre.
« Alors… on va perdre contre Cheorwon ? »
« On va gagner. »
Après cette déclaration triomphante, prononcée sans la moindre hésitation, le chef des opérations de la police militaire de Chuncheon porta le pilon de poulet frit à sa bouche.
« Je viens de tout vous expliquer. Si ces salauds de Cheorwon font les malins, c’est uniquement parce qu’ils ont une gare. Alors, qu’est-ce que ça signifie ? »
Les yeux du fonctionnaire japonais s’illuminèrent.
« Si Chuncheon obtient aussi une gare… »
« Exactement. Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ? Rassembler tous les gens fortunés de Chuncheon et les pousser à réclamer une voie ferrée ici aussi.
« Vous connaissez les personnes qui participent au projet de reconstruction après le typhon ? Commencez par elles, puis faites entrer d’autres gens en fonction de l’ampleur que prendra l’affaire. Compris ? »
« C’est limpide. Quand je parle avec vous, chef, j’y vois toujours plus clair. »
« C’est pour ça que je suis le chef des opérations. »
Le chef des opérations, tout gonflé de fierté, mordit dans le pilon qu’il avait levé.
« Mais qu’est-ce que c’est bon. »
Le chef des opérations rapporta du poulet et du dakgalbi à la base.
Le commandant de la police militaire de Chuncheon dévora un pilon de poulet assaisonné.
« Hé, chef des opérations. Cet assaisonnement est bon, je l’admets. C’est différent du karaage et du tatsuta-age[3]. Mais ça manque de subtilité. C’est un peu trop ouvertement obscène, vous ne trouvez pas ? »
« Vous avez tout à fait raison, commandant. Ils ne mettent pas un peu trop d’ail, surtout ? Je ne pourrais jamais en manger pendant la journée. »
C’est là que la différence entre Japonais et Coréens se faisait sentir. Les Coréens pouvaient s’empiffrer d’ail et aller travailler ensuite, tandis que les Japonais en faisaient tout un plat et prétendaient qu’ils ne pouvaient pas se le permettre.
C’était pourquoi, si l’on transformait le Japon impérial en univers de fantasy, on en ferait un empire de vampires.
« Cela dit, c’est bon. Où est-ce qu’ils en vendent ? »
« Pour le moment, au Pavillon Bleu et Or. »
« Pour le moment ? Et plus tard ? »
« Ils sont en train de construire un restaurant. Un commerce du nom de Commerce Myriad de Han va bientôt ouvrir. »
« Commerce Myriad de Han ? »
Le commandant de la police militaire de Chuncheon ne pouvait pas être stupide. Ses effectifs ne dépassaient peut-être pas ceux d’un bataillon, mais sous la domination japonaise, le commandant de la police militaire de Chuncheon détenait une autorité presque équivalente à celle d’un commandant de division.
« Chef, le gamin que Sawada devait rencontrer, c’était bien le sajang du Commerce Myriad de Han ? »
Le chef des opérations n’était pas idiot non plus. Il hocha donc la tête, comme s’il attendait la question.
« C’est ça. Le jeune homme qui a pris cette photo avec lui. »
« Elle était réussie, cette photo. »
« J’ai entendu dire que les supérieurs l’avaient également beaucoup appréciée. »
« Je vois. »
Le commandant de la police militaire de Chuncheon aspira toute la viande et la peau de l’os, ne laissant que le squelette nu du poulet.
« Alors, c’est comme ça… »
Après un bref silence, il mâchonna un os de poulet et demanda : « Ce gamin n’a pas de problèmes, n’est-ce pas ? »
« J’ai entendu dire qu’il était proche de la famille Hajama. »
« Ça n’explique rien du tout. Qu’est-ce que vous racontez, chef ? Il est proche d’eux, et alors ? »
« Toutes mes excuses. À part ça, le baron du commandement central a dit que c’était un bon jeune homme. Et s’il s’entend bien avec ce salaud de Sawada, vous savez que Sawada a un don naturel pour découvrir les casseroles des gens. »
« C’est vrai. S’il a côtoyé Sawada sans avoir de gros ennuis, il ne doit pas y avoir grand-chose à lui reprocher. »
Tout le monde avait son utilité. Sawada était extrêmement précieux comme officier chargé de la discipline.
Naturellement, personne n’avait l’intention de l’aider à gravir les échelons trop haut.
Et si un officier chargé de la discipline, promu au fil des rangs, se mettait à leur imposer la discipline à eux aussi ? Mieux valait lui donner juste assez de galons pour qu’il puisse harceler les petits gradés à leur place.
Quoi qu’il en soit.
« Je posais juste la question. La prudence ne fait jamais de mal. »
« C’est vrai, commandant. Les choses sont agitées ces derniers temps. »
« Oui. Il n’y a pas beaucoup d’usines par ici, alors nous pouvons empêcher les rouges de trop s’étendre. Le problème, ce sont ces salauds de Baekbaekgyo et de la bande d’Inwang… Baekbaekgyo m’inquiète plus que tout. »
Un os de poulet atterrit sur l’assiette dans un petit claquement. Il croisa l’os qui s’y trouvait déjà, formant une croix.
« Plus exactement, c’est la religion elle-même qui m’inquiète. Ces fondus de Jésus me donnent aussi la nausée.
« Chef, je respecte sincèrement le seigneur Takamori, mais abolir l’interdiction du christianisme, c’est bien la seule chose qu’il ait vraiment ratée. Qu’il s’agisse de Baekbaekgyo ou de ces fondus de Jésus, ces types qui se laissent griser par leurs croyances finiront forcément par provoquer un grave incident. »
« Votre perspicacité est irréprochable, commandant. Mais, en ma qualité de chef des opérations, permettez-moi de vous proposer un plan. Vous connaissez la politique du “diviser pour régner” ? »
À ces mots, le commandant observa les assiettes où le dakgalbi, le poulet et les os de poulet étaient séparés.
« Vous voulez les faire s’affronter ? Les religions ? »
Le chef des opérations alla plus loin encore.
« Si l’un des camps semble faible, on le soutient discrètement. Ce n’est un secret pour personne : plus les gens croient dur comme fer à quelque chose, moins ils font confiance à ceux qui croient en autre chose. »
« Hum… »
Le commandant de la police militaire de Chuncheon se plongea dans ses réflexions. L’idée semblait plausible.
Pourtant, quelque chose lui restait en travers de la gorge, comme les os de poulet sur l’assiette.
« Chef, ce que vous dites paraît logique… mais est-ce que ça marcherait si bien que ça ? Prenons Baekbaekgyo, par exemple… »
« Commandant. »
Le chef des opérations sourit avec assurance.
« Qu’est-ce que ces pitres peuvent bien faire ? Tout au plus, ils recrutent quelques imbéciles et leur font réciter des formules inutiles.
« Et Baekbaekgyo n’est pas la seule. C’est toujours comme ça, ces sectes hérétiques. »
Ceux qui ne pouvaient pas se montrer au grand jour n’étaient qu’une poignée, de toute façon.
Le chef des opérations était convaincu que traquer les personnes cachées n’était agaçant que parce que cela revenait à jouer à la taupe. S’ils s’en donnaient la peine, ils pouvaient les éliminer quand bon leur semblait.
« En revanche, comme vous le craignez, ces fondus de Jésus officiellement autorisés se comportent comme s’ils étaient chez eux sous le Soleil levant, simplement parce qu’ils ont reçu une autorisation. Leur influence sur la population est sans commune mesure. »
« Hum… »
« De toute façon, nous finirons par les éliminer. Si nous les maintenons en équilibre, si nous les laissons se mordre, se déchirer et se bousculer, nous pourrons consacrer nos ressources administratives à d’autres affaires. »
Le chef des opérations parlait avec une assurance absolue.
Le commandant de la police militaire de Chuncheon se demanda si les choses pouvaient vraiment être aussi simples, mais il n’eut pas envie d’y réfléchir davantage.
« Très bien. S’il y a quelque chose à leur soutirer, mieux vaut le faire avant de les abattre. Parfois, il faut aussi leur jeter un os… »
« Je veillerai à ce que les hommes comprennent. Je leur ferai également donner plus d’argent aux informateurs. »
« Mm. »
Le commandant de la police militaire de Chuncheon prit un autre pilon.
« Enfin, ce poulet et ce dakgalbi sont excellents. Faites-en goûter aux hommes qui travaillent vraiment sous vos ordres.
« Ah, veillez à ce qu’ils ne mangent le poulet assaisonné qu’après le travail. »
Quelques jours plus tard, Ishihara, caporal parmi les hommes placés sous les ordres du chef des opérations de la police militaire de Chuncheon, était assis en face d’un homme. En déballant le paquet de poulet assaisonné qu’il avait apporté, il se lécha les lèvres.
« C’est le grand succès du moment à Chuncheon. On dit que ça sépare les gens en deux classes : ceux qui en ont mangé et ceux qui n’y ont pas goûté. Je n’ai apporté un poulet entier que parce que c’est vous. »
L’homme assis en face de lui était le Père Cho, l’un des notables du Hameau supérieur, dans la vallée de Sebeom, et membre d’une famille catholique.
Le Père Cho se lécha les lèvres et fit le signe de croix.
« Oh ! Grâce au caporal Ishihara et à Jésus, je vais pouvoir goûter à quelque chose de merveilleux. Dans tout ce vaste royaume de Dieu, le caporal Ishihara est sûrement le seul à m’apporter une telle chose. »
« Vous m’avez fourni pas mal de pistes. On s’entraide. »
Le Père Cho récita une prière de remerciement. Le caporal Ishihara mordit dans un pilon de poulet assaisonné.
« Alors, du nouveau ? Vous êtes quelqu’un d’important dans le coin, Père Cho. »
Le Père Cho termina sa prière avant de répondre.
« Vous connaissez l’École Mogok, n’est-ce pas ? »
« Oui. Hongcheon relève de notre juridiction. »
Tout comme Sawada Kazuo, le commandant du détachement de police militaire du canton d’Inje, dans le comté d’Inje, relevait de la police militaire de Chuncheon, le commandant du détachement de police militaire de Seomyeon, dans le comté de Hongcheon, était lui aussi sous leurs ordres.
Dans tout le Gangwon, seule la police militaire de Cheorwon — ces traîtres de salauds — avait une chaîne de commandement indépendante, séparée de celle de Chuncheon. C’était exaspérant.
Tandis que le caporal Ishihara déplorait intérieurement que ces salauds de Cheorwon ne sachent pas rester à leur place, le Père Cho, une aile de poulet dans la bouche, se mit à son tour à se lamenter.
« Il y a des activités subversives à l’École Mogok. »
« Quel genre d’activités ? »
« Eh bien… »
Le Père Cho avala la viande, jeta plusieurs fois un coup d’œil autour de lui, fit deux fois le signe de croix, puis prit enfin la parole d’une voix tremblante.
« Ils plantent des hibiscus de Syrie[5] ! »
Le caporal Ishihara marqua une pause.
« Des hibiscus de Syrie ? »
« Oui. Vous vous rendez compte, caporal… ?
« Qu’est-ce que c’est que ça ? Ce n’est pas de l’idolâtrie ? Hein ?
« Première épître aux Corinthiens, chapitre dix, verset quatorze. Première épître de Jean, chapitre cinq, verset vingt et un. Même l’Ancien Testament, l’Exode et le Deutéronome ! Tout cela l’interdit formellement !
« En plus, l’École Mogok sert aussi de lieu de culte à Jésus. Comment peuvent-ils faire ça ? Ils ont lu la Bible pour rien. Que pouvait-on attendre de ces hérétiques protestants imposteurs ? »
Comme d’habitude, le caporal Ishihara laissa passer le long discours du Père Cho sans s’y attarder.
Il n’en retint que l’essentiel.
« Les hibiscus de Syrie… C’est une affaire grave. Trop grave pour que j’agisse à la légère de mon propre chef.
« L’École Mogok et Namgung Eok[6] ont tous deux une certaine influence. On ne peut pas frapper sur la base d’une simple rumeur… Il nous faut un témoin fiable, mais nous ne pouvons pas vous exposer non plus. »
Un informateur démasqué ne valait plus rien. Le caporal Ishihara estimait qu’il pouvait encore tirer bien des choses du Père Cho.
« Ne vous inquiétez pas, caporal. Ne suis-je pas un prêtre ?
« Contrairement à ces imposteurs qui se disent pasteurs et fabriquent leurs propres croix, celle-ci, transmise dans ma famille depuis quatre générations, est une véritable croix fabriquée par le Saint-Siège. »
Les doigts tachés de graisse, le Père Cho caressa tendrement la croix que sa famille se transmettait depuis cent ans.
« Qu’est-ce qu’un prêtre ? Un père qui entend les confessions et guide son troupeau. Ne vous inquiétez pas, caporal. Je les guiderai comme il faut vers le royaume de Dieu. »
Le lendemain, le Père Cho était assis en face d’un autre homme, à Hongcheon.
« Guhwan, prends ça. »
Le Père Cho lui tendit un paquet de papier. Il contenait des os de poulet assaisonnés.
« Père, c’est… ? »
La pomme d’Adam de l’homme nommé Jeong Guhwan remua. Même si une journée s’était écoulée depuis qu’on avait dévoré le poulet, la faible odeur d’huile et d’assaisonnement qui s’échappait du paquet suffisait à tenter n’importe quel Coréen de l’époque.
Le Père Cho lui adressa un sourire bienveillant.
« Je l’ai emballé exprès pour toi. Des os de poulet. Fais-les bien bouillir pour reprendre des forces. Il reste encore un peu de viande et de moelle dessus. »
Jeong Guhwan baissa la tête, submergé par l’émotion.
« Oh ! Merci. Vous êtes le seul à vraiment penser à moi… »
« As-tu pris ta décision ? »
Jeong Guhwan tressaillit. La main qui tenait le paquet d’os enveloppé de papier trembla.
« Eh bien… Je ne sais pas si ce que je fais est juste… »
« Mon ami. »
Le Père Cho prit un ton attristé.
« Récite l’Évangile selon Luc, chapitre dix, verset sept. »
Après un instant de silence, Jeong Guhwan récita, la tête toujours baissée.
« L’ouvrier mérite son salaire… »
« Exactement. Tout ce que tu as fait pour cette école… Et comment ces gens t’ont-ils traité ? »
« … »
« Si ces hérétiques refusent de te donner ce qui te revient, il te suffit d’accepter la part que Dieu t’accorde. »
La voix du Père Cho ne pouvait être plus douce.
Jeong Guhwan resserra sa prise sur le paquet d’os de poulet.
« Vous avez raison, Père. »
« Bien sûr que j’ai raison. Je ne dis que la vérité. Chacun de mes mots est la parole de Dieu. »
Le Père Cho posa une main sur l’épaule de Jeong Guhwan et fit le signe de croix de l’autre.
« Il y a un de mes fidèles au poste de police du coin. Par hasard, il s’appelle lui aussi Jeong, comme toi. »
Le Père Cho sourit.
« Dieu a fait de vous des frères jurés. »
Le calendrier tourna.
Le 4 novembre 1933.
Ce jour-là, huit policiers en civil firent irruption à Mogok-ri, dans le canton de Seomyeon, à Hongcheon.
« École Mogok ! Organisation séditieuse ! Votre règne s’achève aujourd’hui ! »
Le même jour, un restaurant ouvrit dans un emplacement de choix, en plein centre-ville de Chuncheon.
« Poulet de Han ! Dakgalbi de Han ! Ouverture aujourd’hui ! »
Les élèves et les enseignants furent traînés dans la cour de l’École Mogok.
« À genoux, bande de séditieux ! »
Les policiers leur donnèrent des coups de botte derrière les genoux pour les forcer à s’agenouiller.
Une longue file de clients se forma devant le restaurant du Commerce Myriad de Han.
« Goûtez donc, chers clients ! »
Les frères Chuk versèrent eux-mêmes une coupe d’alcool cérémoniel à chaque client et la déposèrent dans ses mains.
Crac !
Des bureaux et des tiroirs furent projetés hors du bureau de l’école. À côté, une grande caisse se remplissait des documents saisis.
Grésillement !
Le poulet et les pommes de terre s’entrechoquaient sur la vaste plaque de fer spécialement conçue pour le restaurant. À côté, l’huile bouillonnait dans un énorme chaudron.
Le caporal Ishihara enfila son manteau et entra dans l’École Mogok. Le Père Cho se tenait à ses côtés.
« Vous m’avez encore aidé à mettre la main sur une grosse affaire. Continuez comme ça. »
Le Père Cho se lécha les lèvres et fit le signe de croix devant les gens de l’École Mogok qu’on emmenait, les yeux bandés.
« Bien sûr, caporal. Pour bâtir le royaume de Dieu, il faut travailler dur. »
Ishihara se lécha les lèvres.
« C’est juste dommage. Il a fallu qu’on m’affecte à cette mission aujourd’hui, précisément. J’avais dit que j’irais absolument manger du poulet assaisonné le jour de l’ouverture. »
Vêtu d’un tablier qu’il avait confectionné lui-même, Han San faisait frire du poulet et retournait le dakgalbi. Kim Seong-ja se tenait à ses côtés.
« Grâce à vous, grande sœur, les affaires marchent du tonnerre. J’espère qu’on continuera à bien travailler ensemble. »
Kim Seong-ja, installée à l’ombre du parasol que lui tenait Im Baechil, répondit d’un ton languissant.
« Mmh, moi aussi… Mais je ne vois pas plusieurs habitués qui avaient promis de venir le jour de l’ouverture… »
Han San se lécha les lèvres.
« C’est vrai. Surtout ce policier militaire, le caporal Ishihara. Il avait dit qu’il viendrait absolument manger du poulet assaisonné le jour de l’ouverture. »
Le 4 novembre 1933.
Le jour où le Commerce Myriad de Han ouvrit son restaurant à Chuncheon, l’incident qui serait plus tard appelé « l’incident de la Société de la Croix »[7] dans la vie précédente de Han San débuta dans la ville voisine de Hongcheon.
Han San connaissait mal ces soi-disant « événements historiques » et avait cru qu’ils échappaient à son contrôle.
Mais il s’était trompé.
Même les événements qui s’étaient produits dans sa vie précédente, alors que Han San était resté caché au fond de la vallée de Sebeom, prenaient désormais un autre tournant, à chaque étape, sous l’effet de l’odeur grasse du poulet frit et de l’huile de cuisson.
Les « bouteilles d’alcool de prix » et les « gâteaux de riz tout juste cuits au moulin » qui auraient circulé sans Han San avaient été remplacés, parce qu’il existait, par « ce plat dont tout le monde parle au marché ces derniers temps ».
C’était ainsi qu’on entrait dans l’histoire. Non pas en en créant une à partir de rien, mais en remplaçant un élément déjà présent par un autre.
Han San ne faisait pas exception.
Il avait désormais gagné le droit de poser le pied sur une page de l’histoire. Han San lui-même ne tarderait pas à s’en rendre compte.
[1] Les burakumin constituaient au Japon une minorité héréditaire de parias, victime d’une forte discrimination malgré ses origines ethniques japonaises.
[2] Le chemin de fer de Mandchourie du Nord était le nom japonais du tronçon nord du chemin de fer de l’Est chinois, alors contrôlé par l’Union soviétique et racheté par le Mandchoukouo en 1935.
[3] Le karaage et le tatsuta-age sont des méthodes japonaises de friture de viande ou de poisson assaisonnés ; le second est traditionnellement enrobé d’amidon.
[4] Baekbaekgyo était une nouvelle secte religieuse coréenne, devenue tristement célèbre après la découverte de meurtres de masse lors d’une enquête policière menée en 1937.
[5] « Hibiscus de Syrie » désigne le mugunghwa, Hibiscus syriacus, qui symbolise fortement l’identité coréenne sous la domination japonaise.
[6] Namgung Eok (1863-1939) était un éducateur, journaliste et militant indépendantiste coréen. Il fonda l’École Mogok et contribua à populariser le mugunghwa.
[7] L’incident de la Société de la Croix fut une répression policière coloniale menée en 1933 à Hongcheon contre l’École Mogok et un prétendu groupe chrétien antijaponais appelé la Société de la Croix.
Notes :
Rejoignez notre Discord à l’adresse <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>