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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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Chapitre 97 : Extension à Chuncheon (2)
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Un sentiment avait persisté jusque dans la vieillesse de Han San, avant de disparaître rapidement.
Celui de [prendre la route de la capitale].
Quelle que fût l’époque ou le pays, les classes et les rangs ne s’appliquaient pas qu’aux personnes. Même les dieux avaient leur hiérarchie.
Les lieux, eux aussi, avaient naturellement leurs rangs.
Contrairement aux générations suivantes, qui sépareraient sans hésiter le pays entre [Séoul] et [le reste], les villes et les villages de la péninsule coréenne avaient toujours été soumis à une stricte [hiérarchie sociale].
Chuk Hong-cheol et Chuk Jun-ha, les membres des Chuk Brothers qui avaient accompagné Han San à Chuncheon, ressentaient mieux que quiconque l’écrasante hiérarchie de la ville.
« Ha, ça alors… »
« Ça me donne envie de faire la révolution… »
Face à la position écrasante de Chuncheon, les petits guerriers rouges qui sommeillaient dans le cœur des Chuk Brothers, progressivement remis dans le droit chemin à Inje, se mirent à s’agiter.
« Pas étonnant que Hapgang, à Inje, m’ait paru un peu à l’étroit. »
« Mais ici… Ouah ! Regardez donc le fleuve Soyang, là-bas, si paisible sous le soleil d’automne. Quel spectacle ! »
Ce paysage naturel n’était que le lever de rideau.
Contrairement aux générations suivantes, à cette époque, le prestige immobilier d’un endroit ne se mesurait pas au nombre de ses atouts naturels, mais à celui des aménagements construits par l’homme.
« À Inje, les couleurs étaient lugubres dès le départ. Des chemins de terre, des briques rouges, des palissades en bois. Mais ici… »
« Ça repose les yeux. Vraiment. »
Du gris, du bleu marine et du noir.
Les routes avaient été empierrées puis compactées au rouleau, et les grandes artères étaient même goudronnées.
On apercevait aussi çà et là des bâtiments en béton.
« C’est grand… »
« Et sacrément large. Immense, même. »
Dans la ville d’Inje, le Pavillon de Jade du Sud, avec ses trois étages, en imposait.
Ici, en revanche, les immeubles de quatre étages ne manquaient pas. Le siège provincial du Gangwon n’était pas particulièrement haut, mais il occupait une superficie digne d’un palais.
Et ce n’était pas tout.
Honk ! Honk !
À Inje, on en était encore à l’époque des bœufs, des chevaux et des ânes. La voiture militaire de Sawada y avait détonné comme une grue au milieu des poules.
Ici, à Chuncheon, ces grues se déplaçaient en bandes, klaxonnant à tout-va.
« Ça me donne envie de tout brûler. Surtout ce siège provincial du Gangwon. »
« Il faudrait bâtir une société plus juste… »
Leurs yeux étaient contents, leurs oreilles assourdies, et la journée se prêtait parfaitement à la révolution.
L’envie de se battre contre les classes supérieures était l’essence même des rouges de cette époque.
« M-messieurs… reprenez-vous… P-pourquoi est-ce que vous voudriez tout brûler… »
Baechil tenta désespérément de les en dissuader.
En temps normal, il aurait suffi à Baechil d’ouvrir de grands yeux devant Chuncheon et de servir de faire-valoir au montagnard ébahi. Au lieu de ça, pour sa toute première visite de la ville, il eut à peine le temps d’admirer les lieux qu’il dut déjà jouer les raisonnables.
Voyager avec des fous était épuisant.
C’est alors que cela se produisit.
« Ces types… À les voir regarder partout, on dirait des péquenauds, non ? »
« On leur casse la gueule ? »
Même si la police coloniale était pourrie jusqu’à la moelle, les voleurs ne surgissaient pas au beau milieu de la respectable ville de Chuncheon.
Les gangsters, si.
Les gangsters de Chuncheon voulaient écraser les péquenauds devant eux. Pourquoi ? N’était-ce pas parce que les montagnes étaient là que les gens les gravissaient ?
Ils venaient de dépasser un carrefour et la foule se faisait plus rare. Les gangsters échangèrent un regard, puis commencèrent à sortir des ruelles un à un.
« Même entre gens du Gangwon, il faut bien qu’il y ait un ordre. »
« On va montrer à ces péquenauds à quel point l’ordre de Chuncheon est écrasant. Et leur soutirer un peu d’argent au passage. »
Les gangsters s’approchèrent en faisant craquer leurs doigts. Les Chuk Brothers reconnurent aussitôt cette incarnation de la violence de classe.
« Oh ? C’est une révolution ? »
« Pour reprendre les mots du directeur, je n’osais pas l’espérer, mais c’est exactement ce que je souhaitais. »
L’histoire de l’humanité était l’histoire de la lutte des classes. Aujourd’hui, une nouvelle page s’écrirait à Chuncheon.
« M-messieurs, reprenez-vous… ! Ce n’est pas une révolution… !! Directeur, arrêtez-les… »
« Exactement, directeur ! On peut bien se faire une petite révolution, non ? On… »
Baechil, terrifié, et les Chuk Brothers, impatients, se tournèrent en même temps vers Han San.
Puis se figèrent.
Ils ne furent pas les seuls. Les gangsters de Chuncheon qui s’avançaient se figèrent eux aussi.
« Ce type… C’est le chef de ces péquenauds ? »
« C’est quoi, cette présence, bon sang !? »
Han San n’était nullement écrasé par l’ordre imposant de Chuncheon.
Il était calme.
Non, plus que calme…
« Du mépris !? »
« Ce salaud… Il méprise Chuncheon, ou quoi !? »
C’était bien le cas.
Les mains jointes derrière le dos, Han San affichait un tel mépris pour Chuncheon, la grande demoiselle du Gangwon, qu’il s’écoulait avec autant de constance que le fleuve Soyang.
« Il ne bluffe pas !? »
« Il viendrait de Busan ? Ou de Kaesong ? »
« N-non ! Ce mépris est au moins du niveau de Gyeongseong… Peut-être même de Tokyo ! »
Submergés par son aura méprisante, les gangsters se mirent à suer froid.
S’il avait entendu leurs pensées, Han San aurait ricané.
Après tout…
« Village contre village, région contre région, Séoul contre le reste… À cette époque, Gyeongseong contre le reste. Comment pouvait-on décider de la supériorité des uns et des autres sur de tels critères ? »
Ce n’étaient que des rangs liés à [l’espace].
Han San appartenait à une hiérarchie infiniment supérieure.
La hiérarchie du [temps] !
« Je suis un Coréen qui a regardé les Jeux olympiques de 1988. Comment pourrais-je être impressionné par un endroit comme Chuncheon, à l’époque actuelle ? »
Les mains derrière le dos, Han San avançait avec le calme tranquille d’un homme qui se promène au milieu de montagnes de cadavres et de mers de sang. Sa supériorité ne tenait pas à l’espace, mais au temps.
Quoi ? Le temps et l’espace ne faisaient qu’un ?
Quelle absurdité ! Pourquoi le temps serait-il l’espace et l’espace le temps ? Rien qu’en entendant l’expression [une épée qui tranche le temps], ne se disait-on pas tout naturellement : [Ouah ! Ça a l’air cent fois plus puissant qu’une épée qui tranche l’espace] ?
Quoi qu’il en soit, le vieil homme de soixante-quatorze ans ne pouvait s’empêcher de soupirer en songeant que des gens dépourvus de la moindre culture littéraire se promenaient en se disant scientifiques et philosophes…
« Toi. »
Han San tendit la main et lui fit signe d’approcher d’un doigt.
Comme attiré par une force invisible, un gangster de Chuncheon se retrouva à avancer sous la pression qu’exerçait la présence de Han San. Celui-ci lui lança nonchalamment une lettre de recommandation.
« Montre-nous le chemin. »
Han San avait apporté deux lettres de recommandation à Chuncheon.
[Va présenter tes respects à notre association des Marchands de Kaesong !]
La première venait de Ma Jong-sung, de la Pharmacie Cheonbo. L’adresse de la branche de Chuncheon de l’association des Marchands de Kaesong y figurait.
[Ma grande sœur… Fais attention. Ce n’est pas quelqu’un qu’on peut prendre à la légère.]
L’autre venait de Kim Mal-ja, la maîtresse du Pavillon de Jade du Sud. Elle indiquait l’adresse du Pavillon Bleu et Or de Chuncheon.
La lettre que Han San venait de lancer au gangster de Chuncheon était évidemment celle que lui avait remise Kim Mal-ja.
En voyant le nom du Pavillon Bleu et Or, le gangster de Chuncheon trembla comme s’il venait de recevoir un sabre en croissant de lune de mille geun, puis s’inclina profondément.
« O-oui ! Je vais vous y conduire tout de suite ! »
C’est ainsi que Han San se retrouva face à Kim Seong-ja, la maîtresse du Pavillon Bleu et Or, dans une pièce sans fenêtres située sous l’établissement.
« Hé hé… Bienvenue… »
Si Kim Mal-ja ressemblait à une chouette tapageuse et féroce, Kim Seong-ja évoquait un grand-duc.
Le teint pâle, la haute stature, de profondes cernes, d’épaisses lunettes et des mèches de cheveux pendantes comme des algues.
Kim Seong-ja dévisagea Han San avec une allure qui convenait davantage à une bibliothécaire qu’à une femme de la nuit.
« Hé… Comme l’ont dit ma petite sœur et Anna… Vous avez une sacrée prestance… On dirait que vous irez loin… »
Sa voix traînante et son air à moitié endormi ne poussèrent pas Han San à baisser sa garde.
Les véritables forts n’avaient pas besoin d’en avoir l’air.
Kim Mal-ja, qui avait semblé féroce dès le premier regard, était donc la moins redoutable des trois sœurs de la nuit.
« Merci de penser autant de bien de moi, grande sœur. »
Cela ne signifiait pas pour autant qu’il était intimidé.
Il entra droit dans le vif du sujet.
« Nous comptons bientôt faire des affaires à Chuncheon. »
« Des affaires… ? »
« Oui. Nous avons plusieurs produits en préparation, mais il faudra encore du temps pour en mettre certains sur le marché. »
Le Commerce Myriad de Han avait alors ses bases à Inje et Sokcho.
Inje n’était qu’une version inférieure de Chuncheon, qui ne pouvait rivaliser avec rien ici.
Des peaux, des plantes médicinales, du miel ?
Bien sûr, ça se vendrait. Mais ces produits dépendaient des compétences personnelles de Han San et de son père, Han Man-seok. À long terme, ils ne pouvaient pas se développer à grande échelle.
Les produits les plus prometteurs à Chuncheon étaient ceux de Sokcho. Seulement, pour transporter jusqu’ici les poissons de mer les moins chers, il fallait que la température baisse davantage.
« Et ce que j’ai confié à Mère et à ses proches demandera encore plus de temps. »
Han San avait naturellement prévu des produits de transition.
« Pour commencer, j’ai l’intention d’ouvrir deux sortes de restaurants. »
Han San se mit à lui exposer son idée, et Kim Seong-ja l’écouta avec intérêt.
« Hmm… Vous découpez le poulet, vous le faites sauter sur une grande plaque de fer et vous le vendez… ? Vous y ajoutez aussi des gâteaux de riz et des pommes de terre… Puis vous terminez en faisant frire du riz sur la plaque… ? Et moyennant un supplément, on peut même ajouter du fromage…
Mon Dieu… Il y a des gens ici qui achèteraient un plat aussi luxueusement indécent… Bien sûr qu’il y en a. »
C’était Chuncheon.
« Hé… Vous faites frire un poulet entier dans l’huile… ? Vous le recouvrez même d’une épaisse pâte à frire… Puis, après l’avoir fait frire, vous le nappez d’une sauce généreusement préparée avec du sirop de céréales, du sirop d’amidon, de l’ail et de la pâte de piment rouge… ?
Mon Dieu… Il y a des gens ici qui achèteraient un plat aussi luxueusement indécent… Bien sûr qu’il y en a ! »
C’était Chuncheon !
Le Dakgalbi de Han[1] et le Poulet de Han !
Si l’on s’était trouvé dans les années quatre-vingt, à l’époque où Han San était âgé, ces plats auraient été le genre de repas que les familles de la classe moyenne mangeaient en se disant : [On n’a pas tout à fait les moyens d’aller manger de la viande grillée au restaurant avec jardin, alors cette semaine, on va se contenter d’un truc comme ça.]
À cette époque, en revanche, c’était un produit de luxe, à deux doigts de la grande cuisine.
Et le marché local était capable d’absorber tout ce luxe.
Parce que c’était Chuncheon.
« Très bien… Il faudra environ un mois pour trouver un local et ouvrir les restaurants… Travaillez dur, alors… »
Kim Seong-ja parlait le menton posé dans une main, mais les projets ambitieux de Han San ne semblaient pas l’avoir convaincue.
On aurait dit qu’elle regardait un enfant faire son numéro.
Oui, l’ami de ma petite sœur. Je comprends que vous soyez venu à Chuncheon pour travailler dur. Allez, faites de votre mieux. Voilà, voilà.
Cette expression n’échappa pas à Han San, directeur du Commerce Myriad de Han.
« Ça pose problème. »
Ce n’était pas une question d’orgueil blessé ou d’autre sottise du genre.
« Avec la lettre de recommandation de Malja, elle ne nous mettra pas de bâtons dans les roues. Mais elle ne nous soutiendra pas non plus autant que Malja l’a fait à Inje. Il nous faudra trop longtemps pour nous implanter ici. »
La solution était simple.
« À quoi bon parler jusqu’à en avoir la bouche sèche ? »
Han San sourit et se leva.
« Est-ce que je pourrais emprunter la cuisine ? »
Le Pavillon Bleu et Or était un établissement huppé. On y servait à boire et à manger.
Il avait donc forcément une cuisine.
Il y avait même un four : selon les critères de l’époque, c’était une cuisine dernier cri, aussi bien équipée que celle d’un hôtel.
« Chef Hong-cheol ! Abattez les poulets, découpez les légumes et occupez-vous de la préparation. Président Jun-ha ! À vous la pâte et l’assaisonnement. Baechil-hyung ! Versez l’huile dans la marmite, puis donnez un coup de main au chef et au président. »
Han San prit aussitôt les commandes de la cuisine et se mit au travail.
Il avait acheté tous les ingrédients en chemin. D’un côté, on découpait les poulets et les légumes ; de l’autre, on préparait la pâte.
Fssch ! Vrouf !
Les morceaux de poulet roulèrent sur la plaque brûlante. Les pommes de terre, les carottes et les oignons, cuits à part, dansaient dans la graisse de poulet grésillante.
Dans la marmite, le poulet enrobé de pâte gonflait, croustillant à l’extérieur et juteux à l’intérieur.
Il ne prépara pas les sauces sur place.
« Je les ai toutes faites à la maison. »
Il les avait testées et mélangées encore et encore jusqu’à trouver la proportion idéale. Il n’avait pas encore eu le temps d’étudier suffisamment la sauce du dakgalbi pour parvenir à un tel résultat, mais celle du poulet frit… Ah, celle-là, il pouvait se vanter de l’avoir élevée au rang d’art.
« Le poulet frit Pelicana[2] est arrivé. Il a traversé le temps depuis le futur. »
Les poulets qu’il avait préparés à la maison ne servaient pas seulement à faire prendre du poids à Père et à Bada. Ils lui avaient aussi permis de s’entraîner pour un moment comme celui-ci.
Peu après, quatre assiettes furent disposées devant Kim Seong-ja.
Derrière ses épaisses lunettes, Kim Seong-ja cligna de ses grands yeux.
« Qu’est-ce que… »
Rien que l’odeur était différente.
La couleur, elle aussi, était incroyable.
« Le premier est simplement enrobé de pâte puis frit. Doré. Quelle belle couleur…
L’autre, c’est du poulet frit nappé d’une sauce rouge. Il ne s’est pas contenté de verser la sauce dessus : il l’a mise dans une marmite et y a fait sauter le poulet.
Et voici le dakgalbi, avec ses oignons, ses carottes, ses pommes de terre, ses gâteaux de riz, son poulet et une sauce complètement différente de celle du poulet frit…
Le dernier est également du dakgalbi, mais qu’est-ce qui change… Ah. Il a retiré tous les os ? Pour que ce soit plus facile à manger… Mais est-ce que ça change vraiment beaucoup le goût ?
Hmm ! Il faut que je goûte. »
Sans même s’en rendre compte, elle déglutit.
Au départ, elle comptait picorer poliment avec ses baguettes. Mais après avoir goûté chacun des plats, elle s’arrêta.
Après tout, le dakgalbi désossé était une chose, mais comment manger convenablement du poulet frit et du dakgalbi avec os à l’aide de baguettes ?
Plus encore que tout le reste, il y avait le goût.
« Des gants. »
À la demande de Kim Seong-ja, les gros bras du Pavillon Bleu et Or, qui la regardaient en salivant, lui apportèrent une paire de gants en cuir propres.
Kim Seong-ja en enfila un à chaque main. D’abord, elle prit poliment un pilon et le porta à sa bouche, puis le mâcha quelques fois.
Ensuite, elle se jeta sur les assiettes et se mit à dévorer leur contenu comme un rapace déchiquetant sa proie.
Et Kim Seong-ja comprit.
Tous les plats de poulet qu’elle avait mangés jusque-là…
N’étaient pas vraiment des plats de poulet, mais de simples blagues sur le poulet !
[1] Le dakgalbi est un plat coréen associé à Chuncheon, composé de poulet, de légumes et de gâteaux de riz sautés dans une sauce épicée sur une grande plaque.
[2] Pelicana Chicken est une chaîne sud-coréenne de poulet frit, citée ici comme référence du futur.
Notes :
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