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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 9
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Le chemin que je suis le seul à connaître (2)
Pour les autres, ce n’était qu’un amas de pierres trop escarpées pour qu’on puisse y marcher. Mais Han San, qui avait passé toute sa vie dans les montagnes, voyait les choses autrement.
« Un terrain idéal pour qu’elles sortent se réchauffer. »
Le serpent des sept pas[1].
Autrement dit, le bongare annelé.
Il avait inspiré la [Poudre des sept pas qui tranche l’âme][2], dont les auteurs d’arts martiaux raffolaient et qu’ils se plaisaient à vanter. C’était exactement le serpent venimeux que cherchait Han San : celui dont la morsure vous tuait avant que vous ayez fait sept pas.
« Voyons voir. Le soleil ne va pas tarder à se lever. »
Han San posa d’abord son porte-charge à armature. Puis il cassa une branche de mûrier et en tailla l’extrémité en forme de Y.
C’est alors que cela se produisit.
« Hum ? »
Les narines de Han San frémirent. Par-delà l’odeur de poisson qui s’échappait des fissures entre les rochers, il perçut l’effluve âcre et musqué propre aux animaux à fourrure.
« Une bête ? »
Il tendit le cou pour regarder. En contrebas de l’éboulis, perché sur un rocher gros comme une maison, une ombre grise le fixait.
Un loup.
Un vieux loup, dont le pelage était tombé par endroits, laissant apparaître une peau laide et à vif. Pour une raison quelconque, sa patte arrière gauche était tordue.
« Rejeté par la meute. Vu sa taille, il a peut-être été le chef avant de se faire évincer. »
Tandis que l’esprit du montagnard évaluait froidement la bête, le jeune corps serrait la branche à s’en faire blanchir les doigts et la défiait du regard sans ciller.
« Grrrr… »
La gorge du loup vibra sourdement. La bave qui coulait entre ses crocs jaunes trahissait sa faim.
N’importe qui aurait flanché, les genoux tremblants.
Han San, lui, n’avait pas la moindre peur. À l’instant où il avait vu que l’une de ses pattes était blessée par balle, il avait déjà fait ses calculs.
Il pouvait le semer sans difficulté et, dans le pire des cas, il trouverait bien un moyen de l’abattre.
La vraie question était :
« Est-ce que ça en vaut la peine ? »
Dans sa tête, les bouliers s’activèrent à toute vitesse.
« La peau ne vaut rien, avec toute cette fourrure qui manque. Il est si vieux que sa viande doit être dure comme du caoutchouc. Et puis, la viande de loup pue. En plus, c’est un mâle. Il a de quoi faire une belle pièce à empailler ; sa tête pourrait rapporter un peu, mais… »
Han San claqua la langue. S’il avait eu un fusil, non, même un arc, peut-être. Mais s’attaquer à un tel morceau avec rien d’autre qu’une branche, c’était de la folie.
Ne pas avoir peur ne signifiait pas qu’il pouvait le prendre à la légère.
« Une seule griffure, et ça s’infecterait aussitôt ; les médicaments coûteraient plus cher que la bête. Et puis… »
Han San n’avait pas oublié son objectif initial : se rendre à Inje.
Faire l’aller-retour avec la carcasse d’un vagabond des montagnes pesant des dizaines de geun, dresser un autre vagabond, cette fois humain… Ça ne tenait pas debout.
« Hé, cabot des montagnes. »
Il ne fallait jamais quitter une bête des yeux.
Han San parla sans lâcher le loup du regard.
« Je ne te ferai pas de mal. Reste simplement là où tu es, et aucun de nous ne sera blessé. Tu m’entends ? »
« Grrr… »
Le vieux loup montra les crocs et grogna, mais Han San ne détourna pas les yeux une seule seconde.
Mieux encore, il fit un pas vers lui.
Le vieux loup recula d’un mouvement brusque. Sans cesser de le fixer et en serrant son bâton de mûrier à deux mains, Han San avança encore d’un pas.
Un conflit étonnamment humain se dessina dans les yeux du vieux loup : humiliation et peur. Il semblait vouloir bondir sur lui pour lui donner une leçon, tout en étant prêt à détaler à la moindre occasion.
Mais Han San ne le laissa choisir ni l’un ni l’autre.
Il avança. Un pas. Puis un autre.
Le moment était parfaitement choisi.
Chaque fois que le vieux loup était sur le point de prendre une décision, Han San, comme s’il lisait dans ses pensées, la lui faisait oublier d’un simple pas en avant.
Désemparé, le vieux loup rusé laissa Han San pénétrer dans l’éboulis. Un gémissement inquiet glissa entre ses vieux crocs fendus, et ce fut alors que…
Fouet !
Le bâton de Han San fusa.
Au moment où le vieux loup rejeta la tête en arrière, le bâton s’allongea comme par magie dans un claquement et plaqua quelque chose contre le sol rocheux, là où le loup était assis.
« Sssrk ! »
La tête d’un bongare annelé, dont le dos noir était strié de bandes blanches comme une corde, se retrouva écrasée dans l’extrémité fendue du bâton.
Il se tortilla et se débattit pour se libérer, mais le bâton ne bougea pas.
Le vieux loup observa le serpent venimeux de ses yeux troubles, puis tourna vivement la tête vers Han San. Il sursauta si fort que ses oreilles se dressèrent.
Han San ne l’avait pas quitté des yeux une seule fois !
En s’approchant, en attrapant le serpent, et même à cet instant, tandis qu’il lui écrasait le cou, Han San avait fixé le loup droit dans les yeux.
« Grr… »
Ce n’est qu’alors que le loup se releva, lentement et avec une extrême prudence. La queue entre les jambes, il descendit du rocher en traînant sa patte blessée, puis disparut dans la montagne.
Han San continua de fixer la direction où il était parti un long moment. Ce n’est qu’après que l’odeur de bête eut complètement disparu qu’il baissa les yeux.
Entre-temps, le bongare annelé n’avait même plus la force de se débattre. Han San le ramassa et le jeta dans son sac de transport.
« Un, pour commencer. »
Les vieux riches en raffolaient comme tonique de virilité. Vendu entier à une herboristerie, il valait soixante jeon pièce ; avec un bon marchandage, on pouvait facilement en tirer quatre-vingts.
« Si j’en fais une bonne liqueur de serpent et que je la vends en petites quantités, je pourrais en tirer davantage. Il faudra que j’achète un alambic un de ces jours et que je le garde à la maison. »
Fouet ! Pendant qu’il parlait tout seul, un autre serpent sortit en rampant et Han San l’abattit. Celui-là aussi rejoignit le sac, une fois épuisé à force de se débattre.
« Ça fait le prix de cinq doe de riz, alors ? »
Han San élargit son champ de vision et balaya l’éboulis du regard.
Les serpents avaient peut-être fini par comprendre qu’il y avait un problème dans leur tanière, ou bien le jour s’était simplement levé. Toujours est-il qu’ils pointaient la langue hors de chaque fissure entre les rochers.
Dix… non, douze serpents s’étaient répartis tout autour de lui. Tête levée, ils observaient Han San.
« Si je les attrape tous, ça fait trois mal de riz… »
Il en eut l’eau à la bouche, mais, l’instant d’après, Han San recula bel et bien. Son regard était aussi froid que celui des serpents.
« Ça suffit. »
Son objectif — gagner un peu d’argent de poche — était déjà atteint.
S’il avait choisi les serpents plutôt que la racine de codonopsis ou celle de campanule, c’était aussi pour une autre raison, mais les deux qu’il avait attrapés suffisaient à la satisfaire.
Juste ce qu’il fallait. Sans attirer l’attention. Ne prendre que l’essentiel.
Il recula jusqu’au porte-charge à armature qu’il avait posé. Il le souleva, un peu plus lourd à présent à cause du sac qui gigotait, le hissa sur son dos et reprit sa route.
Le jour se levait. À mesure que les ombres des montagnes se dissipaient, les pas de Han San gagnaient en assurance.
Le soleil était déjà haut lorsque Han San, qui avait franchi les montagnes quand elles s’étaient dressées sur son chemin et traversé les cours d’eau quand il en avait rencontré, gravit une colline au nord de la ville d’Inje.
La vue s’ouvrit largement devant lui et toute la ville d’Inje s’étendit à ses pieds.
Hapgang[3]. Fidèle à son nom, un centre-ville assez animé s’était développé le long du large chenal où le ruisseau Inbuk et le ruisseau Naerin se rejoignaient avant de se jeter dans le fleuve Soyang.
Entre les maisons au toit de chaume, des bâtiments administratifs aux tuiles de style japonais pointaient comme les cornes d’un démon japonais, tandis que des bâtiments plats en briques rouges avaient poussé çà et là, tels des taches de foie. Han San embrassa du regard les passants, les charrettes à bœufs et les rares vélos précieux qui circulaient parmi eux.
Son regard se posa sur l’entrée de la ville, au niveau du pont qui enjambait un affluent du fleuve Soyang.
« Comme je le pensais. »
Une barricade avait été installée sur le grand pont qui rejoignait la nouvelle route.
Des policiers en uniforme moutarde arrêtaient au hasard les gens qui entraient et fouillaient leurs chargements.
« Hé, toi ! Pose ton sac ! Arrête-toi, espèce de salaud ! Qu’est-ce que tu transportes ? »
Le hurlement tonitruant semblait porter jusqu’à l’endroit où se tenait Han San.
Un vieux fermier, effrayé par la menace, s’empressait de décharger le bât de sa charrette à bœufs. De jeunes Coréens qui aidaient les policiers japonais poussèrent le chargement du pied, chaussé de sandales de paille, puis le firent rouler.
« Une époque vraiment barbare. »
S’il était entré par la nouvelle route, il savait exactement ce qui l’aurait attendu.
Ils auraient vu son huile de blaireau et tenté de la confisquer, en prétextant qu’elle était [d’origine incertaine] ou en demandant [si ce n’était pas du braconnage]. Pour la garder, il aurait dû leur offrir un pot-de-vin.
« Et au profit de qui, exactement ? »
Le regard de Han San se glaça.
Un pot-de-vin ? Il pouvait en donner un. Un homme qui avait vécu soixante-quatorze ans était-il incapable de faire preuve d’un peu de souplesse ?
Mais il fallait que ce soit un pot-de-vin que Han San donnât de son plein gré, parce qu’il en estimait le prix juste.
L’argent qu’on vous extorque de force, ce n’est même pas un pot-de-vin.
« Un chemin ne se crée que parce que des gens l’empruntent. »
Han San ne s’attarda pas. Il fit demi-tour.
Il avait déjà traversé plus tôt le cours d’eau à l’endroit le moins fréquenté, là où le passage était le plus exposé. Il se dirigea donc vers le versant nord d’Inje, là où la pente de la montagne était particulièrement raide.
Il écarta les broussailles épaisses et descendit par étapes le long de corniches rocheuses qu’on aurait pu qualifier de falaises.
Quelque part à l’endroit où le mur d’une maison rejoignait le pied de la montagne, il surgit d’un coup, comme quelque chose qui jaillirait du flanc d’un rouleau de gimbap.
« Hein ? Qu’est-ce que c’est ? »
Une voisine, qui prélevait de la pâte de soja dans une jarre posée sur le support à pots, leva les yeux au bruit. Mais Han San époussetait déjà tranquillement ses vêtements et s’engageait dans la ruelle.
Comme s’il était sorti de l’une des maisons de la ruelle.
[1] Le « serpent des sept pas » (칠점사, chiljeomsa) est le nom populaire donné à une vipère venimeuse, car on disait que sa morsure terrassait un homme avant qu’il ait pu faire sept pas.
[2] La « Poudre des sept pas qui tranche l’âme » (칠보단혼산) est un poison fictif du genre dont raffolent les romans d’arts martiaux ; le serpent évoqué plus haut en est l’inspiration réelle.
[3] Hapgang (합강, 合江) signifie « confluence » : c’est l’endroit où les ruisseaux Inbuk et Naerin se rejoignent pour former le fleuve Soyang.
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