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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 67
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Le saleur de poissons (4)
Si Sokcho était un village où colporteurs itinérants et marins se croisaient et s’agitaient en tous sens, le bourg d’Inje était un véritable centre urbain, digne qu’on l’appelle une « ville ».
Du poste de police au bureau du bourg, en passant par le détachement de la police militaire, l’Empire étendait simultanément son emprise sur la sécurité, l’administration et l’armée. Quant à l’économie, il n’y avait pas ici de marché naissant comme les marchés périodiques, mais bien un marché public permanent.
C’était qu’Inje était bâtie sur un terrain favorable.
Le bourg se trouvait au confluent de Hapgang, là où se rejoignaient pas moins de trois cours d’eau. Les gens se rassemblent le long des rivières, et l’argent là où se trouvent les gens : la prospérité était donc inévitable.
*Comparé à Chuncheon, ça ne vaut pas grand-chose, cela dit.*
Mais c’était tout simplement ainsi.
Chuncheon était plus proche de Gyeongseong comme de Kaesong, et les endroits où les cours d’eau se rejoignaient y étaient plus nombreux. Inje n’avait pas un seul avantage : Chuncheon lui était supérieure en tout point.
Même plus tard, quand le port de Sokcho prospéra, que le tunnel de Misiryeong fut ouvert et qu’Inje bénéficia d’un accès direct à la mer de l’Est, les deux villes entretinrent toujours un rapport déséquilibré, l’une dominant l’autre. Alors, à cette époque, qu’y avait-il à ajouter ?
*Ce n’était qu’un endroit qui vivait grâce à son statut de district de défense d’une garnison…*
Tandis que Han San se laissait gagner par la nostalgie de sa vie passée, Chuk Hong-cheol engagea la conversation.
« Patron, vous êtes sûr que ça ne pose pas de problème que le grand maréchal, le président et moi dormions dans un endroit pareil ? Des types comme nous trois, on devrait plutôt s’installer dans une maison vide ou une planque, comme d’habitude… »
Pourtant, c’était une chambre convenable dans une auberge du centre-ville, digne de ce nom. Les frères Chuk avaient passé toute leur vie à subir des discriminations parce qu’ils étaient bouchers et, depuis qu’ils s’étaient tardivement engagés dans l’action sociale, ils étaient devenus des fugitifs. L’idée de loger dans un endroit pareil les mettait donc visiblement mal à l’aise.
Han San eut un petit rire moqueur.
« Détendez-vous, tous autant que vous êtes. Nous irons bientôt à Chuncheon et à Gyeongseong, nous aussi. Ce n’est rien. Considérez ça comme un avantage réservé aux employés. Un avantage réservé aux employés. »
« Patron… ! »
Ces paroles réconfortantes firent briller les yeux des frères Chuk.
*C’est donc bien un bourgeois consciencieux, qui dépasse les frontières des classes sociales.*
« Bref, une fois que vous vous serez débarbouillés, venez me voir un instant. On va faire quelques heures sup’. »
*Un bourgeois pareil ne peut donc pas exister en ce monde…*
« Ah, voilà encore cette tête-là, avec l’esprit tout rempli d’idées rouges. Allez, on y va, j’ai dit. »
Han San entraîna les frères Chuk, qui traînaient les pieds, hors de la chambre et se dirigea vers l’écurie où il avait garé la charrette à bœuf.
« Remplissez-moi trois bassines d’eau, s’il vous plaît. »
Quand on lui apporta l’eau, Han San y ajouta du sel pour préparer une saumure. Il avait mis une quantité différente dans chaque bassine, de sorte que les trois bains avaient des salinités distinctes.
L’heure était venue d’examiner les différents essais de salaison du maquereau.
*Voyons, le premier lot. Ceux que j’ai recouverts d’une épaisse couche de sel.*
Les poissons étaient intacts. Mais lorsque Han San arracha un minuscule morceau de chair du bout du doigt et le posa sur sa langue, tout son visage se contracta.
*C’est trop salé, comme je le pensais.*
Le sel était encore le moindre problème. La chair du poisson avait simplement durci. Elle était devenue le genre de garniture qu’un avare mange à contrecœur.
*Le deuxième lot. Ceux dont j’ai surtout salé les entrailles et les branchies…*
Ceux-là n’étaient pas mauvais. La chair était assez ferme et élastique.
Mais il avait vraiment joué avec le feu côté timing.
*Je vais devoir augmenter un peu la quantité de sel. Ensuite, le troisième lot…*
Au moment où Han San les souleva, Chuk Hong-cheol se couvrit le nez d’une main.
« Beurk ! Patron, celui-là sent un peu mauvais. »
« C’est vrai. Pas besoin d’examiner ce lot. Jetez-le. »
L’inspection se poursuivit et, à la fin, seuls six poissons avaient survécu.
Même ces six-là n’étaient pas parfaits. L’un d’eux n’avait peut-être pas résisté aux cahots : sa chair s’était écrasée en bouillie.
Han San hocha pourtant la tête.
« Pour un premier essai, c’est pas mal. »
En même temps, il nota tout dans le carnet de sa mémoire.
*Réajuster les proportions de sel en prenant pour référence les premier et deuxième lots, puis les quatrième et sixième. Modifier aussi un peu leur emplacement… Enfin, ça ne servira à rien de remettre ça à plus tard. Il faut étaler la paille de riz environ quarante pour cent plus épaisse qu’à présent, puis caler les deux côtés avec quelque chose qui amortira les chocs…*
Sa mémoire, aiguisée par sa régression, rangea toutes ces données dans un ordre parfait.
« Jetez ceux qu’il faut jeter. Pour le reste, je vais les saler légèrement une nouvelle fois. Regardez bien et apprenez. »
« Tss. Bon sang, qu’est-ce que vous cherchez à faire avec ces maquereaux… Et si vous comptiez faire ça, vous auriez dû nous appeler avant qu’on se lave. »
« Allons, allons. Vous ne connaissez pas l’hygiène alimentaire ? Quant à vous laver, vous n’aurez qu’à recommencer quand on aura fini. »
« D’accord, d’accord. »
En grommelant contre ces heures sup’ imprévues, les frères Chuk exécutèrent fidèlement les instructions. Chaque maquereau survivant prit un bain dans une saumure de salinité différente, puis fut de nouveau couvert d’une fine couche de sel avant d’aller se reposer.
Le matin se leva.
Le quatre juillet mille neuf cent trente-trois.
Inje était, une fois encore, un centre urbain sans commune mesure avec Sokcho. Ce n’était pas le genre d’endroit où l’on pouvait, comme au marché périodique de Sokcho, glisser quelques bouteilles de miel à un civil influent, lui présenter ses respects et espérer que tout se passe sans accroc.
Eh oui : sur cette péninsule de fantasy noire, à cette époque, le « marché civil » ressemblait en réalité à un « marché noir », ce sujet incontournable des romans d’arts martiaux.
Alors, comment fonctionnait le marché officiel ?
D’après le règlement des marchés[1] promulgué en 1914 par le Gouvernement général, il fallait franchir les barrières de l’administration et de la sécurité pour installer un étal dans un marché public.
La racaille n’avait aucune chance de franchir ce mur des lamentations. D’ordinaire, elle installait donc nerveusement un étal sans licence dans un coin, puis détalait dès qu’une descente avait lieu.
Mais Han San avait déjà vécu cette époque.
Parmi les « préparatifs » qu’il avait menés en mai et en juin figuraient, bien sûr, des démarches précisément liées à cette situation.
« Je viens déclarer une activité commerciale. »
Han San entra au poste, bondé de policiers japonais, et déposa sa demande. Grâce à ses documents et à son registre familial parfaitement préparés, ainsi qu’aux pots-de-vin qu’il avait versés à l’avance, l’officier responsable apposa son tampon sans un mot.
Première étape validée.
« Je viens régler la taxe d’emplacement au marché. »
L’étape suivante était l’administrateur du marché. Ce fonctionnaire du bureau du bourg, sous l’autorité du Gouvernement général de Corée, examina lui aussi les documents, puis sourit et lui remit sa pancarte.
Deuxième étape validée.
« Et ensuite… »
Han San poussa un bref soupir.
*L’association des marchands d’Inje.*[2]
Eh oui.
Au marché noir, il suffisait de présenter ses respects au potentat local. Mais, sur le marché officiel, il fallait d’abord accomplir toutes les formalités pour avoir le droit de lui présenter ses respects !
Vous ne pensiez tout de même pas qu’il suffisait de suivre les procédures officielles pour échapper aux salamalecs ?
Peut-être si l’on possédait le trait [Race : Japonais, méprise les coutumes des indigènes colonisés dans les limites de l’autorité administrative impériale], mais Han San était coréen.
S’incliner devant la sécurité, s’incliner devant l’administration, s’incliner devant les notables locaux : les marchands de la péninsule, en cette époque, devaient emprunter un chemin pavé de courbettes, un polyèdre aux innombrables faces obséquieuses.
*Maudits Japonais, tous autant qu’ils sont. La modernisation, tu parles ! Comment se fait-il que la seule chose qui augmente soit le nombre de maîtres auxquels je dois obéir ?*
Tout en maugréant, Han San prit une petite bouteille de miel de châtaignier qu’il avait réservée comme cadeau, ainsi qu’un morceau de champignon phellinus, et alla rendre visite au président de l’association des marchands.
Ils se connaissaient déjà. Han San avait été présenté à lui grâce aux relations de Ma Jong-sung, de la Pharmacie Cheonbo, et de Park Dong-po, de Cuirs Daeseong. Au cours des deux derniers mois, il avait aussi invité l’homme à boire et à manger à plusieurs reprises.
Grâce à ces attentions, à l’habileté d’un homme de soixante-quatorze ans et au pot-de-vin qu’il avait préparé, le président de l’association des marchands pouffa de rire et lui attribua un bon emplacement.
Troisième étape validée.
Il pouvait enfin commercer dans le marché public !
Han San et les frères Chuk installèrent la charrette à un croisement au milieu du marché, là où les passants se croisaient, puis étalèrent une natte de paille. Ils dressèrent également une enseigne bien visible portant l’inscription [Commerce Myriad de Han].
« Bien, maintenant, étalez les marchandises. Allumez le brasero au charbon. »
Sur son ordre, on plaça du charbon de chêne spécial dans le brasero. Han San alluma le feu d’un élégant geste avec le briquet de tranchée IMCO en laiton. Quand la braise fut assez chaude, il posa un maquereau salé sur la grille dans un claquement sec.
Psssschhh !
L’huile salée du maquereau goutta sur les braises, produisant un bruit qui ouvrait l’appétit. Une odeur savoureuse, salée et grasse, à vous mettre l’eau à la bouche, se répandit dans le marché.
« Ouf, qu’est-ce que c’est que cette odeur ? »
« Ça sent bon, vraiment bon ! Hé ! C’est… c’est du maquereau, non ? »
Tous les passants tournèrent la tête à l’unisson vers le Commerce Myriad de Han. Ils avaient mordu à l’hameçon.
En voyant ça, Chuk Hong-cheol prit l’air de quelqu’un qui venait enfin de comprendre.
« Tout ce raffut pour des maquereaux… En fait, vous les avez apportés pour attirer les regards ? »
En éventant le maquereau au-dessus du brasero, Han San eut un petit rire moqueur.
« Quelque chose comme ça. Mais tu ne trouves pas qu’on se donne beaucoup de mal pour si peu ? »
« Hein ? Si, c’est vrai… Vous cherchez encore autre chose, patron ? »
« Ne sois pas si pressé. S’il y a quelque chose à découvrir, tu le sauras bien assez tôt. »
Han San lui tendit alors l’éventail et les pinces.
« Tss. Maintenant, ça m’intrigue. »
Chuk Hong-cheol passa naturellement l’éventail et les pinces à son tour et, par une exploitation du travail conforme à la hiérarchie des classes, Chuk Jun-ha et Chuk Hyeong-don héritèrent de la tâche de griller les maquereaux.
Comme l’écrivit un romancier d’une époque ultérieure, le capitalisme était la chose la plus acérée qui soit. Même plongé dans un profond sommeil, un homme bondissait au son du chant de l’oiseau qui avait bu le capital.
L’odeur du maquereau grillé était tout aussi acérée.
Le vieux marchand de mercerie installé juste à la gauche de Han San se racla la gorge.
« Hum, hem. Jeune homme. Comme vous le voyez, je vends du tissu ici, et je crains que l’odeur ne s’imprègne dans les étoffes si nous n’y prenons pas garde… »
Han San adopta aussitôt son air le plus obséquieux.
« Aigo, oui, monsieur. Toutes mes excuses. Hé, oncle Hong-cheol ! Dépliez donc le paravent de bambou qu’on a apporté et placez-le de ce côté ! »
« Non, ce n’est pas la peine d’en faire autant… »
« Mais si, bien sûr que si ! Je vous dérange. Tenez, prenez donc ceci, pour votre santé. Nous serons peut-être amenés à faire affaire côte à côte, alors je compte sur votre bienveillance. »
Han San lui tendit une fois encore une petite bouteille de miel de châtaignier et un morceau de champignon phellinus. C’étaient eux aussi des articles bien affûtés.
« Hé hé, eh bien… D’accord. Je compte sur vous aussi, jeune homme. »
Le marchand de mercerie de gauche devint ainsi un oiseau qui se nourrissait de miel de châtaignier et de champignon phellinus. Tout sourire, il ferma les yeux sur l’affaire.
Bien sûr, tout le monde ne pouvait pas devenir ce genre d’oiseau. Même un aigle travaillait dans une entreprise familiale népotique où seuls les frères pouvaient être embauchés, n’est-ce pas ?
Le marchand de bazar installé à droite lança soudain une bordée d’injures.
« Hé, espèce de petit morveux ! Éteins-moi ce brasero, bordel ! »
Le sourire de Han San, qui s’était montré si affable avec le vieux marchand de mercerie à sa gauche, s’effaça. Il abandonna aussitôt son air obséquieux, se leva et baissa les yeux vers le marchand de bazar à sa droite.
« Je préférerais éviter. »
À ces paroles sans détour, les yeux du marchand de bazar s’écarquillèrent comme s’ils allaient lui sortir de la tête.
« Qu-quoi, petit morveux ? Espèce de sale petit bâtard, quoi ? Tu préférerais éviter ? »
« Quand est-ce que j’ai dit : “Je ne le ferai pas” ? J’ai dit : “Je préférerais éviter.” Vous entendez mal ? »
« Toi, espèce de petit vaurien ! Hé ! Je ne t’ai jamais vu par ici ! Tu crois que tout le territoire d’Inje est une plaisanterie, gamin ? Si tu ne remballe pas tout et ne dégages pas tout de suite, je vais appeler du monde et… »
« Vas-y, appelle-les. Tu parles beaucoup. Oncle Jun-ha ! Oriente l’éventail de ce côté, s’il te plaît. »
Chuk Jun-ha éventa la fumée en direction du marchand de bazar. Enveloppé par la fumée du maquereau et devenu aussi savoureux que lui, le marchand grinça des dents.
« Espèce de vaurien ! Très bien ! On va voir ça ! Hé, Chil-seong ! Va chercher tes oncles ! »
Au rugissement venimeux du marchand de bazar, un petit garçon s’éloigna en courant.
Un peu plus tard, quatre brutes aux larges épaules déboulèrent, le torse bombé. Après la sécurité, l’administration et les notables locaux, voici le dernier mur des lamentations qui bloquait les marchands débutants : les gros bras du marché.
Le marchand de bazar lança un cri de triomphe et s’adressa à eux.
« Aigo, vous voilà ! Regardez ! Regardez ce que fait ce fils de pute ! C’est quoi, cette première fois au marché où il s’installe en soufflant sa fumée partout ? Et si un incendie se déclarait ? Allez-y, rossez-le comme il faut ! »
Le marchand de bazar était fou de joie. Il voyait déjà Han San attrapé par le col et étalé par terre, sa charrette réduite en miettes.
Les trois gaillards à l’air brutal qui se tenaient derrière lui savaient sûrement cogner. Mais si une bagarre semait le chaos et brisait toutes les marchandises, leur journée de travail serait fichue.
Les frères Chuk semblaient penser la même chose, et leur visage se renfrogna. Ils avaient serré les poings et s’apprêtaient à avancer.
Alors, le chef des gros bras du marché s’avança, s’arrêta devant Han San et s’inclina vivement à quatre-vingt-dix degrés.
« Je vous présente mes plus profonds respects, grand frère Han San ! »
D’une voix empreinte d’une sincérité manifeste, le chef poursuivit :
« Sundae-hyung et Malja-noona m’ont beaucoup parlé de vous ! Je ne savais pas que vous viendriez au marché aujourd’hui. Je suis en retard pour vous présenter mes respects ! »
« Allons, vous vous êtes donné beaucoup de mal en venant jusqu’ici par cette chaleur. »
Han San accueillit son salut avec calme, toujours assis en tailleur.
Et le marchand de bazar resta figé, les yeux grands ouverts.
[1] Le règlement des marchés (시장규칙) de 1914 était un ensemble d’ordonnances émises par le Gouvernement général de Chōsen. Il plaça tous les marchés coréens sous le contrôle de l’administration coloniale et imposa une licence officielle ainsi qu’une taxe pour chaque étal.
[2] Les associations de marchands (상인조합) étaient des guildes professionnelles par lesquelles les commerçants locaux établis régulaient collectivement les échanges dans leur district. À l’époque coloniale, elles constituaient souvent un quatrième point de contrôle officieux — après la police, le bureau du bourg et l’obtention d’une licence — que les nouveaux venus devaient négocier à coups de cadeaux et de déférence.
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