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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 66
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Le saleur de poisson (3)
Si Han San avait vécu trente ans de plus dans sa vie précédente, il aurait peut-être brandi une pancarte comme celle-ci :
[@@Trajet Inje le jour même#Recrutons des passagers@@Conducteur à bloc#3 tanks de mêlée#1 DPS chasseur (burst)#Vitesse de déplacement élevée uniquement~~Tarif réduit à 1 won~~Sécu^ri^té ga^ran^tie@]
Mais, hélas, le vieil homme revenu dans le passé sans avoir jamais vécu les années quatre-vingt-dix n’avait pas le flair nécessaire pour suivre les tendances.
C’était peut-être pour cela que la plupart des marchands faisaient grise mine.
« Quoi ? Vous dites qu’on va traverser Misiryeong ensemble ? »
« Bien sûr, quand une foule passe en masse, les brigands trouvent ça gênant et préfèrent se tenir à l’écart, paraît-il. Mais ça dépend des brigands, non ? Si on tombe sur des types qui ne reculent devant rien, on est fichus. Fichus ! »
« Hé, jeune homme ! Ne vis pas si pressé ! »
« C’est exactement ce que je dis ! À vouloir arriver deux jours plus tôt, tu pourrais bien te retrouver soixante ans trop tôt ! »
La plupart se contentèrent de claquer la langue ainsi.
À cette époque, les bandits de grand chemin n’étaient pas différents d’une catastrophe naturelle. Ils prenaient tout, l’argent et les marchandises, bien sûr, mais aussi votre vie.
Là encore, ce n’était pas une question de bien ou de mal, mais d’efficacité.
Un cadavre ne se rendait pas au poste de police et ne déposait pas de plainte comme un vivant. Et puis, il suffisait de l’abandonner négligemment dans la montagne et d’attendre : les bêtes, le vent et la pluie s’occupaient du reste.
Si l’on savait distinguer ceux qu’il ne fallait pas toucher des proies, et qu’on était prêt à renoncer à son humanité, alors, dans le chaos du maintien de l’ordre colonial, le brigandage était une activité vraiment très lucrative. Et la confrérie des colporteurs constituait une proie idéale.
Mais tout le monde ne prit pas ses jambes à son cou.
« Vous comptez vraiment traverser Misiryeong ? »
Un colporteur chargé de ballots s’avança. De l’eau à l’odeur marine gouttait du coffre posé au sommet de son vieux porte-bagages en A.
« Aigo, Kim Seo-bang ! Vous êtes fou ? Vous allez vous jeter dans la gueule du tigre parce qu’un jeune écervelé vous l’a dit ? »
« Attendez, attendez ! Vous arriverez peut-être quelques jours plus tard, mais votre vie passe avant tout, ça ne fait aucun doute ! »
Les marchands autour de lui reculèrent et tentèrent de le retenir, mais le colporteur nommé Kim Seo-bang secoua vigoureusement la tête.
« Je dois être à Inje demain, je vous dis ! Tout ce que j’ai chargé sur ce porte-bagages, le poulpe séché et le reste, c’est du frais, pas vrai ? Avec ce temps, ça va finir en bouillie ! Pensez à toutes les dettes que j’ai sur le dos en ce moment. Si ça arrive, autant mourir tout de suite ! »
Kim Seo-bang fixa Han San de ses yeux injectés de sang.
« D’une façon ou d’une autre, j’allais traverser Misiryeong tout seul. S’il y a un homme prêt à nous escorter, au moins je ne mourrai pas seul ! Voilà un won ! »
Han San prit une pièce de cinquante jeon et cinq pièces de dix jeon. Il eut un petit rire et tapota l’épaule de Kim Seo-bang.
« Magnifique, cet esprit ! Personne ne va mourir ici, alors détendez-vous et ne soyez pas si tendu ! Qui d’autre ? Sinon, je pars avec ce monsieur, et lui seul ! Même moi, je vois bien que sa cargaison ne peut pas attendre ! »
Rasséréné par Han San, le visage un peu détendu, Kim Seo-bang alla se placer près des Chuk Brothers. Les marchands réunis à l’entrée du marché se regardèrent les uns les autres.
« M-moi aussi ! Prenez-moi ! Ma cargaison n’est pas… enfin, elle ne presse pas tant que ça, mais quand même… »
« Moi aussi, comptez-moi avec vous… »
Deux ou trois hommes s’avancèrent en traînant les pieds. Puis tout s’emballa.
« Moi aussi ! Vous avez dit un won ? »
« Moi aussi ! Je viens ! »
Les colporteurs qui s’étaient pressés autour de lui faisaient activement leurs calculs.
« Si on peut vraiment traverser Misiryeong et arriver directement à Inje, payer un won pour l’escorte, ce n’est pas une mauvaise affaire. »
« Même deux won, ce serait rentable ! »
On appelait ça du temps de trajet, mais n’était-ce pas simplement du temps perdu au bord de la route ?
Le coût d’opportunité était énorme, et en chemin, il fallait manger, dormir ; et si l’on s’épuisait à dormir à la belle étoile avant de prendre une chambre à l’auberge pour récupérer, l’argent filait sans arrêt. Tout ça, ils pouvaient l’économiser d’un seul coup.
Restait à savoir si la route de Misiryeong était vraiment si sûre. Là-dessus aussi, les colporteurs avaient fait leurs propres calculs.
« À quatre ou cinq, peut-être, mais avec autant de monde, qu’est-ce qui pourrait mal tourner ? »
« Et même s’il arrive quelque chose, je trouverai bien moyen de m’en tirer tout seul… »
Leurs pensées étaient écrites sur leurs visages, mais Han San sourit et les accueillit.
« Oui, oui. Allez par là. Voilà ! Je peux encore en prendre trois ! »
Les marchands qui n’avaient pas bougé claquèrent la langue.
« Ces gens-là, vraiment… »
« Comment peuvent-ils être si pressés… »
Mais au fond, eux aussi comprenaient. Pour gagner de l’argent, il fallait prendre des risques.
De toute façon, il y avait toujours quelqu’un qui avait de la chance et réussissait. Un commerçant était toujours persuadé que ce quelqu’un, ce serait lui.
Et puis, il y avait les hommes qui montaient la garde autour du chariot à bœuf de Han San. Les Chuk Brothers avaient vraiment une allure de voyous.
« Le jeune homme qui est devant et qui parle, ça va, mais les trois types derrière lui, on dirait des bouchers… Même des bandits hésiteraient à s’en prendre à eux, non ? »
« Hmm. Je devrais peut-être essayer de me joindre à eux ? »
À cet instant, les dix places furent prises.
Han San annonça aussitôt que les inscriptions étaient closes.
« Très bien, c’est fini ! Ceux qui n’ont pas pu venir, ce sera pour une prochaine fois ! »
« Ah ! Hé, je ne peux pas me joindre à vous, moi aussi ? »
Un colporteur, qui s’était montré intéressé un peu trop tard, protesta, mais Han San secoua fermement la tête.
« Impossible ! J’ai dit dès le début que je n’en prendrais que dix ! »
Dix, c’était le maximum qu’avait calculé Han San. Même si ce n’étaient que des colporteurs, en en ajoutant un de plus, ils finiraient par ralentir le chariot à bœuf.
Tandis que quelques colporteurs qui avaient raté leur chance se léchaient les babines de regret, Han San empocha dix won au total pour l’escorte et exulta en silence.
Il y a bien des façons de gagner de l’argent. Bien des façons.
Un won par personne pour l’escorte, c’était vraiment donné, mais alors ?
Dix won tombés du ciel, sur une route qu’il devait de toute façon emprunter : c’était tout simplement délicieux.
En plus, je leur ai dit : [un won chacun, puisque vous êtes mes premiers clients].
Si ces dix-là arrivaient à Inje et lui servaient de panneaux publicitaires vivants, les profits qu’il pourrait tirer de la route commerciale entre Inje, Sokcho et Misiryeong ne pourraient que grimper.
Tout sourire, Han San donna ses instructions à Kim Seo-bang et aux autres colporteurs. Son expérience de commandant d’une colonne en marche pendant la guerre se manifesta aussitôt.
« Bon. Une fois que vous aurez réglé, mettez-vous en rangs et en colonnes. Kim Seo-bang-ajae en tête. Derrière lui, cet ajae. Puis Choi-ajae, ensuite Park-ajae, et ainsi de suite, avec à peu près cet écart. Oui, très bien ! On part tout de suite ! »
À ces mots de Han San, le rideau se leva sur la première caravane du Commerce Myriad de Han.
La fanfaronnade n’est que l’autre visage de la peur.
Kim Seo-bang, le premier à s’être engagé dans la caravane du Commerce Myriad de Han, était rongé par l’inquiétude.
Aigo, je suis fou. Complètement fou.
Il avait tendu un won en disant que mourir comme ci ou comme ça, c’était pareil, et qu’il avait acheté en gros du poisson vivant pour traverser Misiryeong tout seul. Mais le courage d’une bête sauvage, par nature, se conserve moins longtemps qu’un sashimi de maquereau.
Quand les effluves de la mer de l’Est se furent dissipées et que l’ancien col de Misiryeong se dessina tout près, les jambes de Kim Seo-bang tremblèrent au point qu’il crut perdre la raison.
J’étais ensorcelé ! Ensorcelé par la montagne, ensorcelé par la mer !
À mesure qu’il se rapprochait, Misiryeong ressemblait à la gueule d’une bête gigantesque. Derrière les arbres dressés comme des dents acérées, on aurait dit que des bandits pouvaient surgir à tout instant en ricanant…
Clac.
Un bruit métallique soudain retentit au moment même où la tension de Kim Seo-bang atteignait son comble.
« Hiik !? »
Les autres colporteurs semblaient tout aussi tendus, à en juger par le fait que Kim Seo-bang ne fut pas le seul à pousser un cri et à rentrer la tête dans les épaules.
« C-c’était quoi, ce bruit… ? »
« Un fusil ?! Il a sorti un fusil ?! »
Kim Seo-bang et les colporteurs étaient horrifiés.
Le jeune homme qui marchait devant, Han San, avait sorti son fusil de chasse. Le bruit métallique venait du mécanisme qu’il venait d’armer.
« N’ayez crainte, vous tous. C’est un fusil légal, dûment autorisé par la police. »
Han San le dit calmement en faisant glisser ses doigts le long du canon.
Kim Seo-bang et les colporteurs hurlèrent intérieurement.
Non, espèce de fou ! C’est parce que tu sors un fusil de nulle part que tu nous fais peur !
Ça me fait déjà peur quand je le tiens moi-même, et maintenant il est dans les mains d’un autre salaud !
Peut-être lut-il leur visage blême, car Han San eut un petit rire.
« Allons, ne sursautez pas comme ça. Vous ne préférez pas avoir un beau fusil de chasse de notre côté plutôt que dans les mains d’un bandit ? »
« C-c’est vrai, mais quand même… »
« Mon ami et moi allons prendre un peu d’avance pour inspecter la route. Suivez de près Hyeong-don-ajae et Jun-ha-ajae, et remontez le chemin sans vous presser. »
À peine eut-il fini de parler que Han San et le plus grand des hommes se glissèrent dans les broussailles et disparurent. Ils traversèrent la montagne sans faire le moindre bruit.
Il ne resta qu’un chariot tiré par un bœuf jaune, qui avançait dans un cliquetis, Chuk Hyeong-don et Chuk Jun-ha marchant de chaque côté comme des gardes, et les dix colporteurs, dont Kim Seo-bang, complètement terrifiés.
Clac, clac.
Seul le silence flottait dans l’air tandis qu’ils gravissaient l’ancien col. L’angoisse suffocante les accablait ; les colporteurs baissèrent la voix et se mirent à chuchoter entre eux.
« Hé, Kim Seo-bang… et si… et si ces types étaient de mèche avec une bande de brigands ? »
Kim Seo-bang sursauta violemment.
« D-de mèche… ? »
« Tu vois le genre d’histoire que je veux dire. Celle où ils attirent toute une bande de colporteurs dans la montagne, rejoignent le gros des brigands qui les attend devant, les dépouillent tous d’un coup et les enterrent vivants… l’histoire des appâts de brigands… »
« E-eh, sûrement pas… »
« On dit que c’est justement ceux qui se disent “sûrement pas” qui finissent par y passer. Et ce fusil qu’il a sorti tout à l’heure, regarde un peu… »
À ces mots, Kim Seo-bang releva brusquement la tête.
« C-c’est vrai, le fusil ! S’il avait voulu nous faire du mal, il aurait tiré quand il l’a sorti, tout à l’heure… Mais il n’a pas tiré, donc ce n’est pas un appât de ce genre… »
« Eh, Kim Seo-bang ! Peut-être qu’il nous emmène loin dans la montagne pour que personne n’entende les coups de feu quand le moment viendra ! Il veut peut-être nous encercler pour que pas un seul ne puisse s’échapper… »
L’imagination se nourrit de la peur et enfle sans retenue.
Comme s’ils s’étaient donné le mot, les marchands déglutirent et jetèrent des regards furtifs à Chuk Hyeong-don et Chuk Jun-ha, de chaque côté du chariot.
C’était l’été, alors ils avaient retroussé leurs manches. Sur leurs avant-bras se gonflaient des muscles de voyous, d’un tout autre genre que ceux, sains et robustes, des paysans formés à force de travailler la terre. Des muscles faits pour broyer la vie d’un homme et lui trancher la gorge.
Ils étaient fiers d’avoir la force de n’importe quel homme bien portant. Après tout, ils appartenaient à la confrérie des colporteurs et portaient eux-mêmes leur charge sur les montagnes. Mais devant ces muscles de voyous, ils ne purent s’empêcher de se ratatiner.
Pitié… pitié, faites qu’il ne nous arrive rien. Bouddha, Empereur de Jade, Seigneur de la Montagne, qui que ce soit, faites que je n’aie pas fait un mauvais pari…
Trempé de sueur froide, Kim Seo-bang récita des prières en silence.
Une serviette apparut devant lui.
« Tenez, prenez ça. Vous transpirez beaucoup. »
« Ah, mer… eeeek !? »
Kim Seo-bang, qui l’avait prise sans réfléchir, faillit tomber à la renverse en comprenant que c’était Han San qui la lui tendait.
Après avoir inspecté les environs sans faire de bruit, Han San était revenu avec un grand sourire.
« Vous sursautez pour un rien. Tout est tranquille devant. On continue. »
« O-oui, compris… »
« Et nous ne sommes pas des appâts de brigands, alors rassurez-vous. »
Kim Seo-bang ne put que hocher la tête, abasourdi.
Han San, qui marchait avec son fusil en bandoulière comme s’il se promenait, emmena Chuk Hong-cheol inspecter les environs dès qu’ils eurent franchi une crête.
« Rien à signaler cette fois non plus. On y va. »
« La gorge devant nous est vide aussi. Continuez à suivre le chemin. Je vais encore jeter un œil un peu plus loin. »
Han San et Chuk Hong-cheol réapparaissaient juste au moment où on les oubliait, faisant frissonner les marchands. Leurs apparitions et leurs disparitions répétées les faisaient penser à des gobelins des montagnes.
Les marchands n’osaient même plus échanger de chuchotements. Ils souhaitaient seulement que la route se termine au plus vite.
Combien de temps marchèrent-ils ?
Le soleil qui avait teint le ciel de cramoisi disparut brusquement derrière la crête, et une obscurité épaisse et étouffante s’abattit sur la montagne. La nuit les avait surpris en plein milieu de l’ancien col.
Et à cet instant…
Pan !
Une détonation déchirante résonna le long de la crête.
« Hiiii ! »
« M-maman !! »
Kim Seo-bang et plusieurs autres colporteurs sentirent leurs jambes se dérober et s’affalèrent au sol.
Ça y était ? La chose qu’ils redoutaient était arrivée ? Les voilà donc livrés, tout frais sortis de la montagne, dans la gueule d’une bande de brigands ?
Pan ! Pan-pan !
Les coups de feu ne s’arrêtèrent pas après le premier. Trois, quatre détonations retentirent l’une après l’autre, déchiquetant l’air nocturne.
Les marchands tremblaient, à deux doigts de se pisser dessus.
Mais les deux hommes qui conduisaient le chariot au bœuf jaune, Chuk Hyeong-don et Chuk Jun-ha, ne cillèrent même pas.
« Qu’est-ce que vous faites ? »
« Continuez d’avancer. Sinon, on vous laisse derrière. »
Ils poursuivirent tranquillement leur chemin, les mains croisées derrière le dos, en pratiquant la [respiration du Grand Maréchal] et la [respiration du Président], qu’ils avaient apprises en observant Chuk Hong-cheol.
Kim Seo-bang se prit la tête entre les mains et hurla presque :
« D-des coups de feu ! Des coups de feu ! »
Même alors, la respiration des deux hommes ne vacilla pas le moins du monde.
« Ne vous inquiétez pas. »
« Le patron s’occupera de tout. »
Face à leur calme indifférent, les marchands, à moitié fous de peur, n’eurent d’autre choix que de se remettre en marche.
Trente minutes plus tard ? Une heure ?
Après avoir marché un bon moment, sans plus savoir quelle heure il était, Han San et Chuk Hong-cheol reparurent.
« Je vous ai fait sursauter, tout à l’heure, hein ? Ne vous inquiétez pas. Des bêtes bloquaient la route, alors je m’en suis occupé avant de revenir. »
Han San dit cela en souriant. Il avait le sourire d’un vrai jeune maître.
Mais dès que la torche de Kim Seo-bang éclaira le corps de Chuk Hong-cheol, les marchands ne purent retenir un hoquet de stupeur.
Du sang !
Le sang avait imbibé les vêtements de Chuk Hong-cheol, et une odeur âcre leur monta au nez !
« Ah. J’en ai mis un peu sur les vêtements de mon ami. C’était une bête assez grosse, vous savez. »
« Hiiiii… »
« On y va. Il n’y a rien à signaler devant. »
Han San sourit en disant cela.
Mais Kim Seo-bang et les autres colporteurs étaient à bout de forces, tant physiques que mentales.
« J-je n’arrive plus à avancer… »
« Allons, allons. »
Aux colporteurs qui gémissaient ainsi, Han San posa une main sur l’épaule de Kim Seo-bang comme pour l’encourager.
« Allez, marchez. Même le chemin le plus court, il faut le parcourir jusqu’au bout. »
Puis Han San ajouta d’une voix on ne peut plus sincère :
« Nous serons à Inje d’un instant à l’autre. »[1]
Ces mots tirèrent Kim Seo-bang et les colporteurs de leur torpeur.
Quoi ? Qu’est-ce que je viens d’entendre ?
Ce jeu de mots à la con… pourquoi est-ce que ça me met soudain en rogne ?
Kim Seo-bang et les autres colporteurs eurent une furieuse envie d’écraser le visage de Han San. Rien que pour ça, ils auraient pu marcher mille li.
Heureusement, ils n’eurent pas besoin d’en parcourir mille.
Peu après leur remise en marche, la sensation du sol sous les semelles de Kim Seo-bang changea.
« Oh… »
À l’instant où Kim Seo-bang sentit la roue du chariot, qui cliquetait à côté de lui en lui vrillant les nerfs, rouler sans peine…
Le sentier forestier étroit et étouffant s’ouvrit en grand.
Sous la faible lumière de la lune, une large route plane s’étendait devant eux, dégagée et sans obstacle.
Cette aiguille que l’Empire du Japon avait plantée pour acheminer des provisions vers le continent et en pomper les ressources.
La nouvelle route.[2]
« Oh… oh ! »
Kim Seo-bang regarda autour de lui, bouche bée. Le terrain montagneux avait pris fin. Comme si tout cela n’avait été qu’un mauvais rêve, ils avaient franchi le redoutable ancien col de Misiryeong !
« On l’a traversé ! On a tout traversé ! »
« On est vraiment arrivés sains et saufs, après s’être fait tant de souci ! »
Kim Seo-bang et les colporteurs s’étreignirent en riant. Puis ils se séparèrent, grimaçant devant leurs odeurs de poisson et de sueur.
Ils restèrent un instant plantés là, gênés. Comme personne ne se décidait à parler, l’un d’eux s’éclaircit la gorge.
« Euh… Hum. Vraiment, jeune homme, vous êtes incroyable ! »
« Exactement ! Un appât, et puis quoi encore ? Qui a pu salir la réputation d’un jeune homme aussi remarquable… »
Han San n’y prêta aucune attention. Il se contenta de sourire en rangeant son fusil.
« Je ne vous l’avais pas dit ? Nous serions à Inje d’un instant à l’autre. »
Les visages de Kim Seo-bang et des colporteurs se crispèrent aussitôt.
Non, fils de…
Haa… vraiment, fils de… Ah, cette tête qu’il fait, j’ai envie de…
La suite du trajet se déroula dans un calme étrange.
Sans rugissements enflammés, sans joie débordante, dans une atmosphère dont toute la chaleur semblait s’être éteinte d’un coup, ils arrivèrent à Inje.
« Eh bien, tout le monde, faites de bonnes affaires en chemin et gagnez beaucoup d’argent. Si vous avez encore besoin d’une escorte, dites-le-moi. »
En regardant s’éloigner les hommes du Commerce Myriad de Han, qui se dirigeaient vers le centre d’Inje, Kim Seo-bang et les autres furent saisis d’un sentiment mêlé, vraiment difficile à décrire.
« Quel jeune homme remarquable, vraiment… hmm… »
« Une autre escorte, la prochaine fois… enfin, niveau sécurité, c’est du solide… »
Kim Seo-bang et les colporteurs prirent une résolution, sans que personne eût besoin de la leur souffler.
Ils feraient le tour du marché d’Inje pour répandre la nouvelle du service d’escorte du Commerce Myriad de Han.
Il était hors de question qu’ils soient les seuls à avoir cette fichue chose qui leur tournait dans la tête.
[1] En coréen, « 인제에, 인제 곧 도착합니다 » joue sur Inje, le nom de la ville, et le mot dialectal « inje », qui signifie « maintenant » ou « bientôt ». La phrase veut donc dire à la fois « Nous arriverons bientôt à Inje » et « Nous y sommes presque, maintenant » ; c’est précisément ce double sens qui met Kim Seo-bang hors de lui.
[2] Pendant la période coloniale, l’administration japonaise construisit et développa des routes carrossables à travers la Corée principalement pour faciliter la logistique militaire et extraire des ressources destinées à l’effort de guerre sur le continent.
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