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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 61
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La route de Sokcho (1)
Comme disait le proverbe, chacun avait porté un coup de lame, mais l’issue ne faisait aucun doute.
Le coup de Vieille Wangdae — les travaux collectifs du village — avait été stoppé par la pierre sacrificielle appelée Gomchi, tandis que celui de Han San contre Meokbawi Valley avait planté un pieu en plein cœur de son territoire.
Les deux camps s’installèrent donc pour reprendre leur souffle : Vieille Wangdae devait réparer les dégâts et réfléchir à son prochain coup, Han San consolider l’organisation intérieure de Meokbawi Valley, dont il avait pris le contrôle.
Un mois environ s’écoula dans une paix étrange.
« Eh bien, patron. Je ne savais pas qu’un appareil photo était un objet aussi clinquant, aussi brillant. Et regardez les jambes de cette machine ! On dirait un sale réactionnaire blasphémateur, vous ne trouvez pas ? »
Chuk Hong-cheol claqua la langue, émerveillé.
Au fond des terres de Meokbawi Valley, un trépied à trois pieds, surmonté d’un appareil en laiton, étincelait au soleil. C’était un instrument de mesure appelé théodolite — celui que Han San avait réussi à récupérer lorsqu’il s’était retrouvé mêlé aux affaires de Hajama le Premier. Et celui qui le maniait à présent était Hajama le Deuxième.
« Hmm, hum. »
Hajama le Deuxième sortait de temps à autre un carnet pour y noter quelque chose entre deux prises de vue.
Clic, boum !
Un éclair de magnésium jaillissait dans un crépitement. À chaque fois, les enfants de la vallée de Sebeom, qui observaient la scène de loin, poussaient des cris de joie.
« Alors, qu’en pensez-vous, monsieur l’arpenteur ? » demanda Han San.
Hajama le Deuxième remonta ses lunettes carrées d’un geste, puis les remit en place. Comme si elles captaient les dernières lueurs du flash, ses verres brillèrent d’un blanc éclatant.
« Han San. Ce terrain est très intéressant.
Cette falaise n’a rien d’ordinaire. Elle renferme un grand réservoir, une jarre regorgeant d’eau souterraine. »
Han San ne lui demanda pas si les caractères qu’il avait écrits pour le mot « jarre » étaient bizarres. Ce genre de détail importait peu pour l’instant.
« Vous voulez dire qu’il y a de l’eau à l’intérieur ? »
« Oui. En surface, on dirait une épaisse couche de sédiments, mais à l’intérieur, il y a certainement une masse de roche, et un cours d’eau s’est formé dans les interstices.
Et pas n’importe quel cours d’eau. C’est un grand tigre — un ōtora[1] — enfermé là, le corps lové et accroupi, ondulant d’un méandre à l’autre. »
Han San repensa à la Grande Inondation de l’année Gapsul, dans sa vie précédente. La description de Hajama lui remit en mémoire cet événement, et le souvenir le glaça.
« Si on voulait consolider l’endroit, ou dévier les eaux ailleurs quand il cédera, combien de temps cela prendrait-il ? »
« Vous demandez le coût ou le délai ? »
« Les deux. »
« Hmm. Han San, tout dépend de l’ampleur des travaux que vous envisagez, mais… »
L’arpenteur se plongea dans ses réflexions, puis se contenta une nouvelle fois de remettre ses lunettes d’aplomb.
« Ça dépasserait les trois mille wons, non ? Il faudrait aussi mobiliser plus de trente hommes. Et pour la durée… au moins trois mois. »
Trois mille wons, trente hommes, trois mois.
Au moins, c’est facile à retenir.
Han San posa une main sur son front et soupira.
La Grande Inondation de l’année Gapsul commencera à la mi-juillet de l’année prochaine… Si je remonte le calendrier, il faudra que j’aie gagné trois mille wons d’ici avril. Non, par prudence, d’ici mars. Et que j’aie rassemblé les hommes pour commencer les travaux.
Nous étions en juin : il devait donc gagner trois mille wons en neuf mois.
Ce n’est pas pour demain.
Quoi qu’il en soit, il avait enfin une échéance et une estimation claires.
Pas mal.
Ce qui était vraiment effrayant, ce n’était pas la taille de la jarre, mais de ne pas savoir combien d’eau il faudrait encore y déverser.
Tant qu’il y était, Han San décida de poser d’autres questions.
« Pourriez-vous aussi me conseiller sur la meilleure manière de procéder aux travaux de consolidation ? »
« Hmm. Il y aurait quelque chose ici ? »
« Supposons que oui. »
Han San hocha la tête. Après tout, il avait traîné l’homme jusqu’ici.
Bien sûr, cela ne voulait pas dire qu’il allait lui révéler des choses comme la présence d’un filon d’or ou l’effondrement imminent de l’endroit. De son côté, l’arpenteur Hajama ne chercha pas non plus à creuser la question.
« Je peux m’en charger, mais pas tout de suite.
Vous savez bien comment ça se passe, n’est-ce pas ? Les étés sur le sol coréen. La mousson de cette année ne tardera pas à arriver ; il faudra voir comment les choses évoluent après son passage.
En septembre, peut-être ? Quand la pluie aura cessé et que le sol aura séché… faites-moi revenir à ce moment-là. Je pourrai comparer avec les relevés et les photos d’aujourd’hui et vous donner une estimation bien plus précise. »
Han San acquiesça. Cela lui semblait plus logique, et plus fiable aussi.
« Compris. Il faudra donc que je demande une autre autorisation d’arpentage. Avez-vous repéré un endroit qui vous intéresse ? Si possible, à moins d’une demi-journée de marche d’ici. »
Hajama rougit de plaisir.
« Oh ! Puisque j’ai fait tout ce chemin… repartir les mains vides, ce serait… ce ne serait pas un retour comme les autres. Ce serait… »
« Oui, oui. Ce serait du gâchis, d’accord. Alors, où ça ? »
« Hmm. La vallée là-bas, où Ginsei a été capturé. J’ai remarqué quelque chose d’intéressant plus loin à l’intérieur. Pourrais-je photographier l’endroit où Ginsei a été pris et en profiter pour compléter une page de la carte ? »
« Pourquoi pas ? Bien sûr que vous pouvez. Hong-cheol-ajusshi ! Rassemblez le matériel, s’il vous plaît. Arrêtez de regarder comme ça. »
« Aigo. Franchement, cet homme me fait travailler comme un forçat. »
Tout en maugréant, Chuk Hong-cheol chargea le matériel d’arpentage empaqueté sur un porte-faix et suivit les autres.
« Mais, patron… Le caractère pour “jarre”, c’est vraiment celui-là ? Il y a quelque chose qui cloche, non ? »
« Hé, c’est vraiment ce qui te préoccupe en ce moment ? »
« Oui. À présent, c’est la seule chose qui compte au monde. Ça n’arrête pas de me revenir en tête, je vous dis. »
Une fois arrivé à destination, Han San s’acquitta sans peine de la tâche demandée par Hajama. En le voyant grimper et descendre la falaise à pic comme s’il s’agissait d’une échelle, Chuk Hong-cheol ne put que secouer la tête.
« Mais… qu’est-ce que… Patron, vous étiez peut-être Sun Wukong[2] dans une vie antérieure ? »
« Ah, qu’est-ce que tu racontes ? J’étais aussi un être humain dans ma vie précédente, tu sais. Ça, c’est certain, sans l’ombre d’un doute. »
Tandis que Han San — un homme revenu d’une vie antérieure — disait cela, l’arpenteur Hajama, ravi, lui remit son paiement.
« Han San ! Beau travail. En septembre, appelez-moi quand vous voulez. Et prenez ça aussi. »
« Merci, monsieur l’arpenteur. Je ne sais comment vous remercier… »
Han San obtint ainsi une autorisation d’arpentage pour septembre et empocha même dix wons pour son travail. À cet endroit même se trouvait la preuve vivante qu’un homme doté d’un savoir-faire ne mourrait jamais de faim.
Mais le chemin est encore long.
Salaires des ouvriers : quatre cent cinquante wons. Coût des travaux : trois mille wons.
Avec les dépenses diverses, mieux valait prévoir quatre mille wons !
Il va falloir que je travaille dur.
Han San descendait parfois en ville.
Il passait à la Pharmacie Cheonbo, leur livrait des produits médicinaux et atteignait ainsi le plafond de crédit de trente wons pour le mois. Il avait fabriqué des chaussons avec la peau du chat sauvage qu’il avait chassé la fois précédente, les avait livrés au Pavillon de Jade du Sud et empoché vingt wons de plus.
En outre, il vendait des herbes et des peaux de bêtes des montagnes aux bonnes personnes, récoltait des renseignements, puis chargeait ses achats sur un porte-faix et rentrait chez lui.
C’était une marche épuisante, mais il avait heureusement désormais un ouvrier pour l’aider à porter une partie de la charge.
« Camarade Hong-cheol. Pourquoi ne feriez-vous pas un tour en ville, vous aussi, ajusshi ? »
Chuk Hong-cheol, qui nettoyait une peau dans la cour, s’essuya le front.
« Moi ? »
« Oui. Tenez, prenez ça. Dites que vous venez de ma part, puis passez dans ces boutiques et achetez ce qui est noté. »
Comme Han San l’avait constaté au retour, Chuk Hong-cheol connaissait lui aussi les raccourcis à travers les montagnes.
Pouvoir descendre en ville, régler ses affaires et rentrer le jour même, ça n’a rien d’anodin.
Il ne pouvait pas ramasser des serpents pour se faire un peu d’argent, comme Han San, mais il allait plus de deux fois plus vite qu’une personne ordinaire qui devait emprunter la nouvelle route, et courait moins de risques.
« S’il reste de l’argent, gardez-le comme rémunération pour votre course, ajusshi. »
« Voyons, patron ! Vous me prenez pour un réactionnaire qui va en garder une partie pour lui ? »
Chuk Hong-cheol ouvrit de grands yeux, mais Han San lui sourit avec bienveillance.
Bien sûr qu’il en gardera une partie.
Dès que l’argent passe entre les mains de quelqu’un d’autre, il finit toujours par en manquer un peu. Si l’on exige d’un homme qu’il rapporte chaque reçu, jusqu’au dernier, il ne tardera pas à chercher comment tricher là-dessus aussi.
On ne pouvait tout de même pas lui implanter un ver maudit dans le corps et le menacer de lui faire éclater le cœur.
Ce n’est pas un roman de murim.
Han San se contenta donc de présenter les choses gentiment.
« Allons. Vous pourriez marchander, ou user vos semelles à chercher un endroit moins cher. C’est votre talent, ajusshi, alors gardez ce que vous aurez économisé. »
« … »
« En échange ! Rapportez tout ce que je vous ai demandé, sans rien oublier. Si vous ne pouvez pas acheter quelque chose, eh bien, un prix est indiqué à côté de chaque article. Vous devrez donc me rapporter la somme correspondante. Compris ? »
Le vieil homme, qui n’avait jamais vu les années quatre-vingt-dix, ne se faisait pas trop d’illusions.
Et pourtant.
La réaction de Chuk Hong-cheol fut étrange.
Il serra dans sa main l’argent qu’on lui avait remis et resta silencieux un moment, puis déclara avec une expression des plus complexes :
« … Compris, patron. Moi, Chuk Hong-cheol, j’ai peut-être passé ma vie à égorger du bétail, mais je ne suis pas une bête capable de trahir la confiance d’un homme. »
« ? »
Han San ne comprit pas à quel moment la conversation avait porté sur la confiance d’un homme, mais bon, avoir de la détermination était une qualité.
Ce soir-là, Chuk Hong-cheol revint bel et bien avec toutes les marchandises demandées, sans qu’il manque le moindre grain de riz. Il avait si bien marchandé qu’il lui restait soixante-dix jeon, et il insista pour les rendre à Han San.
À moitié touché, à moitié tenté d’ajouter cette petite somme aux quatre mille wons qu’il lui fallait encore amasser, Han San repoussa tout de même l’argent vers Chuk Hong-cheol.
« Allez, gardez-le, je vous dis. C’est bien ce que je vous avais dit, non ? »
« Mais, patron, quand même… »
« Prenez-le. Si vous m’êtes reconnaissant, contentez-vous de continuer comme ça. Ce serait parfait. »
Chuk Hong-cheol finit par garder les soixante-dix jeon. Ce soir-là, devant son riz blanc et sa soupe à la viande, il s’émerveilla :
Un propriétaire capitaliste qui fait autant confiance à un simple ouvrier. Voilà ce qu’on peut appeler la confiance universelle entre les hommes, au-delà des classes.
Malheureusement, Han San ne lisait pas dans les pensées et n’avait aucune idée de ce que Chuk Hong-cheol pouvait bien penser.
Quoi qu’il en soit, maintenant qu’une personne de plus pouvait faire le trajet jusqu’en ville, l’emploi du temps de Han San gagna énormément en souplesse.
Mais Han San trouvait que cela ne suffisait toujours pas.
La quantité qu’on peut transporter sur un porte-faix est forcément limitée.
Même à deux, c’était pareil. Faire des allers-retours avec ce volume, c’était littéralement du colportage à la charge. Difficile de parler de véritable « commerce ».
Or Han San devait faire du « commerce » !
Il lui fallait gagner ces fichus quatre mille wons en neuf mois !
Ce serait bien si je pouvais envoyer le bœuf à ma place.
Dans la cour, le taureau jaune, qui venait de finir les labours du printemps, mâchonnait son fourrage. S’il tirait une charrette pour faire les allers-retours, il accomplirait sans peine le travail de dix porteurs avec leur porte-faix.
Même en comptant presque deux jours pour le trajet aller-retour, cela représentait une efficacité presque cinq fois supérieure.
Mais pas encore.
Ce n’était pas qu’il craignait que Chuk Hong-cheol ne s’enfuie avec le bœuf. S’il avait nourri ce genre de soupçons, il ne lui aurait jamais confié de l’argent et un porte-faix avant de l’envoyer en ville.
En tant que chasseur, Han San était naturellement certain de pouvoir « traquer » un ouvrier en fuite. Et si celui-ci emmenait un bœuf, il lui serait tout bonnement impossible de lui échapper.
Malheureusement, Chuk Hong-cheol ne lisait pas dans les pensées et ignorait donc ce que Han San avait en tête.
L’absence de télépathie contribuait à ce point à préserver la paix entre les gens.
Alors, pourquoi pas ?
C’est simplement que la route est dangereuse.
Han San repensa aux trois bandits qu’il avait croisés le jour où il avait ramené Nureung-i à la maison.
Ils étaient maladroits et mal armés, mais s’il avait pu s’en débarrasser aussi facilement, c’était grâce au fusil de chasse Murata.
Mais que ferait Chuk Hong-cheol s’il tombait sur une bande de bandits alors qu’il conduisait seul le bœuf ?
Ça se compliquerait.
Même si Chuk Hong-cheol savait se battre, ce serait trop pour lui. Si les bandits décidaient de s’y mettre — à lui lancer des pierres à tour de rôle avant de s’enfuir, puis à recommencer — il faudrait abandonner le bœuf, qui valait soixante-dix wons, la charrette de vingt wons et toute la cargaison entassée dessus.
Il me faut plus d’hommes.
Des hommes ayant quelques notions d’arts martiaux, si possible, et qui, par ailleurs, n’aient absolument aucun scrupule.
Heureusement, le problème fut réglé plus vite que prévu.
Mercredi 28 juin 1933.
« Patron ! Vous aviez dit que je pouvais amener mes camarades, non ? »
La voix tonitruante de Chuk Hong-cheol retentit depuis la cour. Il revenait d’une course en ville.
Han San ouvrit la porte, sortit et s’immobilisa. L’espace d’un instant, il avait cru voir un troupeau de sangliers dans la cour.
Des muscles imposants, des traits féroces et un air étrangement hors-la-loi.
Chuk Hong-cheol tapa sur l’épaule des deux hommes qui se tenaient à ses côtés. « Je vous présente Chuk Hyeong-don, et voici Chuk Jun-ha. »
« Enchanté ! »
« Ravi de vous rencontrer ! »
Les deux hommes s’inclinèrent à l’unisson.
Chuk Hong-cheol les présenta avec aplomb.
« Ce sont des camarades dignes de confiance. Faites-leur confiance comme à moi, patron. »
Autrement dit, eux aussi étaient membres de Hyeongpyeongsa, des Bouchers rouges.
Chuk Hong-cheol, Chuk Hyeong-don, Chuk Jun-ha.
À voir leurs noms tous semblables et leur même nom de famille Chuk, il s’agissait probablement de pseudonymes. Mais un pseudonyme, c’est un nom qu’on choisit soi-même, après tout. Ces noms avaient quelque chose de franchement hors-la-loi…
Han San leur adressa un large sourire.
« Bienvenue, camarades ! Vous avez dû avoir du mal à venir jusqu’ici. »
Les deux hommes avaient l’air un peu éberlués. Ils ne s’étaient sans doute pas attendus à être accueillis avec de grands sourires.
Chuk Hong-cheol éclata d’un rire franc.
« Vous voyez ? Le patron est un peu jeune, mais c’est un brave homme, je vous le dis. Un gentleman qui incarne la confiance universelle, au-delà des classes. »
« ??? »
Une fois encore, Han San ne comprit pas où l’on pouvait trouver en lui une telle confiance, mais bon, avoir de la détermination était une qualité.
[1] ōtora (大虎, « grand tigre ») est un terme japonais employé en génie civil et en géologie pour désigner un grand cours d’eau souterrain dissimulé, susceptible de provoquer une crue catastrophique si on le perturbe.
[2] Sun Wukong (孫悟空) est le Roi des Singes du classique chinois La Pérégrination vers l’Ouest, célèbre pour son agilité surnaturelle et sa capacité à escalader falaises et montagnes.
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