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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 59
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La révolution de Meokbawi Valley (2)
Le vent s’engouffra dans la gorge.
Le papier que tenait Han San claquait au vent, flap, flap, comme un drapeau.
Les gens se figèrent. Seuls les yeux de Deok-tae s’agitaient vivement.
Qu’est-ce que la coutume ?
C’est l’ombre qui s’étend là où la loi ne peut atteindre.
Deok-tae était le crapaud qui s’était tapi dans ce marais et y avait vécu. À présent que le soleil ardent venait l’éclairer, il risquait de sécher et de se ratatiner en un instant.
Bien sûr, il n’avait pas l’intention de se laisser dépérir sans broncher.
« Petit San, tu as vraiment perdu la tête ! Comment oses-tu fourrer un document du Gouvernement général dans cette vallée !? »
Deok-tae haussa la voix.
« Tu colles un tampon japonais sur cette Meokbawi Valley sacrée !? Et tu oses encore te prétendre coréen !? Petit morveux ! Misérable, tu vends l’âme de ton propre peuple ! »
Han San répliqua, la voix tremblante d’indignation.
« Et vous, vous avez vendu la glace de la gorge… »
« Quoi, la glace de la gorge… Hein ? Hum ?? Mais qu’est-ce que c’est que ces énormités que tu racontes tout à coup !? »
Deok-tae, fidèle à lui-même, avait assez d’expérience pour comprendre aussitôt que Han San venait de lancer ça au hasard, et il sortit de sa torpeur.
Han San se dégonfla un peu, mais se redressa bientôt. S’il avait débité ces absurdités, c’était pour une raison.
Après tout, il n’était pas venu ici pour échanger des insultes avec Deok-tae !
Qu’est-ce que des mots pouvaient bien régler ?
Han San voulait dire une seule chose : le titre de propriété était entre ses mains.
Il n’avait donc aucune intention de se chamailler avec eux pour des broutilles. Il n’allait pas se plaindre que seuls Deok-tae et ses hommes aient le droit d’utiliser la vallée près du village, ni s’asseoir pour écouter leurs histoires sur des générations d’usage.
Car le titre de propriété était entre ses mains !
Quand le propriétaire légal avait ordonné l’expulsion, à quoi bon ajouter d’autres arguments ?
Mais Deok-tae était malin, lui aussi. La petite tête ridée de ce nain était pleine de toutes sortes de ruses amassées pendant un demi-siècle.
Les yeux de Deok-tae brillèrent et il cria :
« Les gars ! Prenez-lui ça ! »
Les trois hommes de main devant Deok-tae s’avancèrent en traînant les pieds. La pression qu’ils dégageaient semblait ralentir d’un battement le courant même de la gorge.
Ce n’est qu’alors que Chuk Hong-cheol sortit un peu de sa crise identitaire et grommela :
« Hé, patron réactionnaire. On est mal barrés, pas vrai ? »
« C’est l’impression que ça te donne ? »
« Bon sang, j’en sais rien ! Je vais faire mon boulot, c’est tout. Si j’ai touché ma solde, faut bien que je la mérite. Hé, bande de salauds ! Pas un doigt sur mon patron ! »
Chuk Hong-cheol posa lourdement à terre le porte-charge à armature qu’il transportait.
À l’intérieur se trouvait le fusil de chasse Murata, enveloppé dans une toile huilée. À côté, soigneusement emballée elle aussi, reposait la lame à ressort.
Et ce n’était pas tout. Propulseur de sagaie, pierres de chasse, fronde : il n’y manquait rien.
Mais Han San n’en sortit aucun.
*Sortir une arme maintenant, ce serait franchir la limite.*
Les hommes de Deok-tae qui s’approchaient étaient désarmés eux aussi. Peut-être estimaient-ils que leurs mains nues suffiraient, ou craignaient-ils d’aller trop loin et de déclencher une véritable escalade.
*Sans doute un peu des deux.*
Quoi qu’il en soit, Han San n’avait pas peur.
On pouvait battre à mains nues ceux qui venaient les mains nues, poignarder avec des armes ceux qui en prenaient, et répondre en franchissant la limite à ceux qui la franchissaient !
Chuk Hong-cheol s’échauffait déjà. Crac ! Ses jointures craquèrent sèchement.
« Patron, ils sont trois. On se les répartit comment ? »
« Un pour moi, deux pour le camarade. »
« Quoi ? Patron, vous êtes jeune. Vous n’en prenez qu’un ? Allez, je vous en laisse un demi ! »
« Ah, je ne serais pas tranquille à en laisser deux et demi à un homme qui s’essouffle en grimpant une montagne. »
« Ah ! Alors, grimper une montagne, c’est lutter, maintenant ?! Aujourd’hui, je vais vraiment faire la révolution ! »
À peine Chuk Hong-cheol eut-il grommelé que le plus grand des hommes de main se jeta sur lui.
« Comment oses-tu, ordure, devant l’ancien ! »
Une paume semblable à une patte d’ours vola vers le col de Chuk Hong-cheol. Le coup avait assez d’élan pour broyer un homme ordinaire et le faire basculer en arrière.
Mais Chuk Hong-cheol était boucher.
Il connaissait les points faibles des muscles et savait où glisser la lame pour briser net un os. Il fit un pas en avant.
« C’est toi, le sale réactionnaire ! »
Chuk Hong-cheol s’avança et écarta le poignet de l’homme de main d’une gifle, pak ! Au même instant, boum ! Son poing, pareil à une défense de sanglier, s’enfonça dans son torse découvert, juste au plexus solaire.
« Hurg ! »
La grande carcasse de l’homme de main vacilla.
Celui qui se tenait juste derrière lui grinça des dents.
« Espèce de… ! »
Il chargea. Mais le colosse qui vacillait devant lui lui barrait la route ; impossible d’attaquer de face. Il hésita une fraction de seconde, ne sachant s’il devait frapper à gauche ou à droite. C’est alors que Chuk Hong-cheol poussa un cri, pile au moment opportun.
« Qu’est-ce que tu as, ordure ! »
Dans le même temps, il chargea et percuta de plein fouet l’homme de main qui vacillait devant lui.
L’homme fut projeté en arrière dans un grand fracas et « Hwoûrgh ! » : celui qui hésitait derrière lui heurta le dos de son compagnon et perdit l’équilibre. « Hurg ! » Chuk Hong-cheol arma l’épaule face aux deux hommes de main, maintenant empilés comme deux croûtes l’une sur l’autre.
Il frappa.
« Voilà le poing d’une ère nouvelle, bande de chiens de garde des vieilles coutumes ! »
Un sifflement fendit l’air, puis boum ! Son poing s’enfonça une nouvelle fois dans le plexus solaire d’un homme de main.
« Urgh… »
L’homme qui avait reçu le coup s’effondra sans même pousser un cri. Celui qui se trouvait derrière lui n’eut d’autre choix que de tomber à son tour.
Des éclaboussures jaillirent les unes après les autres.
L’eau de la gorge s’éleva comme le chapeau d’un champignon qui s’ouvre en grand, et les gouttelettes, réfléchissant la lumière du soleil, étincelèrent comme du cristal.
« Pas mal du tout, camarade ! »
Pendant que Chuk Hong-cheol mettait les deux hommes à terre, un autre se précipita sur Han San.
« Petit morveux élevé dans le coton… Alors, tu ne pars plus sur le continent ou je ne sais où !? »
Un poing vola en même temps que ses railleries. Le vent déplacé frôla son front, mais Han San garda les yeux grands ouverts et répondit :
« Je ne pars plus. »
Han San inclina simplement la tête sur le côté.
« Maintenant, je vais vivre à Inje ! »
Le vent lui effleura l’oreille et, dans le même instant, le pied de Han San bougea.
« Désormais, Inje ! »
L’homme de main avait perdu sa posture en suivant la trajectoire de son poing manqué. Han San lui décocha un coup de tibia en plein dedans, boum !
« Hurg ! »
L’homme poussa un cri et tomba à genoux. Se tenant la jambe, il se roula par terre en geignant contre cette injustice.
« Bon sang, bon sang, mais… mais c’est quoi, ce jeu de mots à la con… Désormais, Inje… »
Han San laissa échapper un petit rire.
« J’ai peut-être été élevé dans le coton, mais j’ai vécu à la dure, moi ! »
« Non, non, bon sang, pas ça… Le truc de tout à l’heure, ce jeu de mots qui me trotte dans la tête… »
« Aucune idée de ce que tu racontes. Enfin, bref… »
Han San rajusta ses vêtements.
La bagarre, qui avait éclaté si soudainement, prit fin tout aussi vite. Le boucher et le chasseur avaient uni leurs forces ; trois gaillards musclés furent étalés par terre en un rien de temps.
Ils étaient un peu plus résistants que la bande de Pi Sun-dae, dans le Hameau inférieur, mais guère davantage. Au bout du compte, un grand gabarit qui ne s’est jamais entraîné au vrai combat ne vaut pas grand-chose.
Chuk Hong-cheol passa la main dans ses cheveux pour les rejeter en arrière.
« Vous savez donner des coups de poing, patron ! »
Han San sourit à son tour.
« Je n’ai pas dépensé mon argent pour rien, moi non plus ! »
Tous deux se dirigèrent vers Deok-tae.
Resté seul, le nain pâlit et recula. Le gros rocher sur lequel il s’était confortablement assis une heure plus tôt pour profiter du soleil s’était transformé en mur et lui coupait la retraite.
« Alors, on y est, oncle Deok-tae. Tu as voulu prendre mon titre de propriété, pas vrai ? Qu’est-ce que je dois te prendre, à toi, pour qu’on soit quittes ? »
« Arrête de débiter tes absurdités. Quoi ? Le travail accumulé ? La géopolitique… comment ? Espèce de… enfin, sale réactionnaire, tu… hein !? »
Juste au moment où les petits yeux de Deok-tae tremblaient comme en plein séisme, sous le rire de Han San et les menaces de Chuk Hong-cheol —
le visage de Deok-tae, enseveli dans l’ombre des deux hommes qui approchaient, s’illumina soudain.
« Gens du village ! »
Un cri d’indignation retentit le long de la gorge.
« Regardez-moi ce petit San ! Il nous rabâche ses histoires de titres de propriété pour la vallée près de notre village ! Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire de ce laquais qui fricote avec le Gouvernement général !? »
L’homme qui, quelques instants plus tôt, prétendait que la gorge appartenait au village parlait à présent de la vallée près du village, et Chuk Hong-cheol ne savait plus quoi dire.
Han San, lui, resta parfaitement calme. Il demeura immobile et attendit.
Il n’eut pas à attendre longtemps.
Dans les montagnes, les sons portent incroyablement loin. Et le vacarme qui venait d’éclater n’était pas anodin. Deok-tae avait peut-être même prévu que ce moment finirait par arriver et demandé à l’avance à l’un de ses hommes de main de se préparer.
Quoi qu’il en soit, le tonnerre des pas s’accompagna bientôt de cris.
« Quoi ! »
« Non ! »
« Il a fait ça ! »
« C’est vrai ! »
Une foule déferlait sur les lieux.
« Vous avez oublié ! Les montagnes et les rivières qu’on nous a volées ! »
« Comment peut-il nous parler de titres de propriété et tout le reste ! »
« Quelle insolence ! Quel toupet ! »
« Un traître est apparu dans notre vallée de Sebeom ! »
En un clin d’œil, des gens surgirent d’en amont et d’en aval, chacun empruntant le chemin le plus proche, et encerclèrent Chuk Hong-cheol et Han San. Ils dégageaient une telle fureur qu’on aurait dit qu’ils venaient d’accourir sur les lieux d’un incendie.
« C’est vrai, ce que raconte le vieux Deok-tae ? Toi, San… tu as apporté de l’argent aux Japonais pour acheter cette gorge ? »
« Il y a deux mois à peine, ce San chantait qu’il allait partir sur le continent, en Mandchourie ! J’avais tout de suite compris qu’il était trempé jusqu’aux os de l’eau japonaise ! »
« Moi aussi ! Je l’avais compris aussi ! »
« Le chant de la trahison résonne dans toute la vallée de Sebeom… !! »
Tous réagirent comme s’ils l’avaient pris la main dans le sac.
C’étaient tous ceux qui crevaient de jalousie devant l’argent que Han San avait gagné le mois dernier. Ceux qui bouillonnaient de rage en voyant un moins que rien, qu’ils avaient toujours méprisé, soudain prospérer : ils s’étaient tous rassemblés.
Sur les cent cinquante habitants de la vallée de Sebeom, ils étaient une quinzaine environ.
À part trois ou quatre hommes du Hameau supérieur sous la coupe de Deok-tae, la plupart venaient du hameau du Milieu. Il n’y en avait qu’un du Hameau inférieur, et ce n’était autre que Go Tae-chon.
« Non ! Comment une pareille affaire bour-geoise peut-elle exister, hein !? Han San, tu as sombré dans les ténèbres ! Han San dé-chu ! Possédé par le démon de l’argent, hein !? »
D’ordinaire, ils trouvaient Go Tae-chon répugnant à cause de ses expressions étrangères déformées ; cette fois, ils se joignirent à lui comme s’il venait d’énoncer la vérité avec un courage exemplaire.
« Exactement ! Il s’est mis en tête de détruire l’esprit pur de notre vallée de Sebeom ! »
« Il veut donc disposer à sa guise de la vallée de notre village avec un seul tampon japonais ! »
« San, misérable ! Pourquoi ne brûles-tu pas ce document répugnant sur-le-champ ! »
Chaque nouvelle remarque tombait comme une bûche dans le feu, et la colère de la foule s’embrasait davantage. Écrasé par leur élan, Chuk Hong-cheol se ratatina.
« Hé, patron… cette fois, on est vraiment fichus, hein ? La volonté unie des masses vient de vous coller l’étiquette de fils de pute contre-révolutionnaire. »
« C’est l’impression que ça te donne ? »
Han San laissa échapper un petit rire.
*Il y a une raison pour laquelle j’ai sorti le titre de propriété en premier.*
Une étape ne devenait possible qu’après avoir clairement établi, aux yeux de tous, cette question de [propriété].
Han San prit une profonde inspiration. Il contracta le ventre et cria :
« Tout le monde !! »
Sa voix retentissante résonna dans la gorge.
« Tout ce que vous dites… eh bien, tout est vrai !! »
« Non, qu’est-ce que tu veux dire par “tout”… hein ? »
« Hum ? »
Les villageois qui s’égosillaient s’interrompirent. Dans tous les yeux, étourdis par un mélange de jubilation et de jalousie, la même interrogation apparut.
Han San poursuivit sans leur laisser le temps de réagir.
« Comme vous l’avez dit, la terre appartient à tout le peuple ! Comment l’eau qui coule et le vent pourraient-ils appartenir à quelqu’un ? La nature est un moyen de production pour tous ! Comment pourrait-elle être monopolisée par quiconque au moyen d’un simple bout de papier ?! »
Même Chuk Hong-cheol, qui écoutait à côté de lui, vit une question se dessiner dans ses yeux. On dirait ce qu’il avait dit un peu plus tôt…
« Moi, Han San, je le déclare ici et maintenant, en ce lieu ! »
La poitrine bombée, comme s’il contemplait le pic de Daecheong, il lança d’une voix passionnée :
« Toute cette Meokbawi Valley, ma propriété privée, je la déclare ouverte à tous les habitants du village, comme terrain commun !! »
Le silence tomba.
Les villageois, qui avaient même cessé de marmonner, se regardèrent les uns les autres.
Han San sourit à Deok-tae.
Et seul le visage ridé de Deok-tae, une fois encore, pâlit.
Dans le texte source, les paroles de Han San — « 이젠 안 간다 / 인제 살 거라 / 이제 인제 » — reposent sur un jeu de mots : « 이제 » (« maintenant ») et « 인제 » (le nom du lieu, Inje) se prononcent de la même façon. Ainsi, les moqueries de l’homme de main, qui lui demande s’il compte toujours partir sur le continent, se transforment en « Maintenant, je vais vivre à Inje ». La version anglaise conserve la plaisanterie avec « je ne pars plus / je vais vivre à Inje, maintenant / désormais, Inje », et l’homme de main reste ensuite obnubilé par ce jeu de mots.
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