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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 51
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Le Pavillon : Pavillon de Jade du Sud (2)
Dans sa vie passée, il avait rencontré Kim Mal-ja une trentaine d’années plus tard, à la fin de l’automne 1962. Elle avait alors dépassé la cinquantaine, mais elle était toujours aussi éblouissante, toujours aussi dangereusement belle.
Et maintenant.
À seulement vingt-deux ans, la femme qui se tenait devant lui n’avait rien d’une jeune fille encore verte ou maladroite. Au contraire, elle avait l’allure d’une femme qui aurait été la maîtresse du Pavillon de Jade du Sud depuis sa naissance.
Certaines personnes au monde étaient tout simplement nées avec une prestance particulière, pensa soudain Han San.
« Tu as l’air drôlement content, dis donc. »
Kim Mal-ja, maîtresse du Pavillon de Jade du Sud, lui sourit avec douceur.
Han San ravala aussitôt le flot d’émotions qui l’envahissait et baissa la tête.
« Heureux de te rencontrer, grande sœur Mal-ja. »
« Oh ? Tu me reconnais ? C’est pourtant la première fois qu’on se voit. »
« Comment pourrais-je ne pas vous reconnaître, vous êtes si belle ? Taeyang m’a beaucoup parlé de vous, grande sœur. »
Les sourcils de Kim Mal-ja frémirent, entraînant dans leur mouvement les deux épingles à cheveux plantées de biais. Un sourire ironique se dessina bientôt sur ses lèvres.
« Taeyang parle aussi beaucoup de toi. »
Kim Mal-ja s’installa avec naturel sur un siège. Dans le même instant, elle claqua sèchement des doigts.
« Anna, grande sœur. Du vin. »
Madame Go s’avança d’un pas décidé et déboucha la bouteille.
« Anna ? »
À bien y réfléchir, tout le monde l’appelait « Madame Go » uniquement parce qu’elle était la femme de Go Tae-chon. À l’instant, Han San comprit que pas un seul habitant du village n’avait jamais prononcé le véritable nom de cette femme.
« Je ne le savais même pas dans ma vie passée. »
Cela dit, qui se serait soucié du nom de la femme d’un homme comme Go Tae-chon ? Et parmi les habitants du Hameau inférieur qui avaient survécu à la Grande Inondation de l’année Gap-sul, il ne restait à peu près que Kim Tae-yang et Pi Sun-dae.
Tandis qu’il y songeait, Madame Go leur servit un verre à chacun puis se retira derrière eux sans un mot. Elle ne se comportait pas non plus ainsi, d’ordinaire, dans le village.
« On dirait que tu as un faible pour Anna, grande sœur ? »
Han San hésita. Kim Mal-ja l’observait d’un air amusé.
Madame Go, elle, renâcla bruyamment, puis s’éventa d’un geste languide avec son plateau.
« Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, Mal-ja ? Ma beauté attire tous les regards rien qu’en existant. Ah, franchement… Qui aurait cru qu’elle ferait même chavirer un petit morveux comme lui ? »
Ce ne fut qu’alors que la Madame Go que Han San connaissait refit surface. Cette bavarde vulgaire, qui ne faisait pas son âge.
Mais…
« C’est un déguisement ! »
C’était de la pure intuition. Le vieux chasseur l’avait senti d’instinct. Cette Madame Go — cette femme qui se faisait appeler Anna — avait quelque chose de particulier.
Et ce quelque chose était dangereux.
Han San ne laissa pourtant pas paraître le moindre signe qu’il l’avait remarqué.
Il prit un air renfrogné et lança :
« Reprenez-vous, ajumma. »
« Quoi ? Ajumma ? »
« Vous êtes une ajumma, non ? Une femme qui a un enfant, en plus. C’est vraiment convenable de travailler dans un endroit pareil ? »
« Grands dieux ! Mal-ja, tu as entendu ça ? Ah, mon cœur… Qu’est-ce qu’il y a de mal à ce genre de travail ? Maintenant que j’y pense, quand celui-là a attrapé le blaireau, l’autre fois, il m’a regardée avec de grands yeux, a empoigné une faucille et s’est planté devant Jindong à me fusiller du regard. Et je te jure que… »
Madame Go se lança dans ses récriminations. Kim Mal-ja, qui l’écoutait avec intérêt, promena son regard de Han San à Madame Go, puis reposa son verre.
« Ça suffit, grande sœur. Le client est roi, non ? »
« Pff ! »
Madame Go releva le menton et recula. Pendant tout ce temps, Han San garda son air renfrogné, comme pour demander ce que cette femme faisait là, bon sang.
Comme il le faisait toujours avec Madame Go.
Quel que fût le déguisement de Madame Go, celui de Han San n’était pas moins convaincant. Les soupçons qu’il nourrissait à son égard demeuraient enfouis dans son cœur, et lui seul les connaissait.
Il ne savait pas encore quoi faire de ces soupçons.
Il savait seulement qu’à partir de maintenant, il devrait se montrer un peu plus prudent avec cette femme.
Kim Mal-ja but une gorgée de vin avant de prendre la parole.
« Tu es donc venu simplement me saluer ? Et tu as même amené un adorable petit client japonais. »
« Adorable ? »
L’arpenteur Hajama cligna des yeux. Kim Mal-ja lui adressa un sourire éclatant et claqua de nouveau des doigts.
« Les filles ! Notre invité est mignon, pas vrai ? Allez, faites-lui fête ! »
Deux serveuses qui attendaient dans le couloir entrèrent et saisirent Hajama par les bras.
« Venez avec nous, monsieur. »
« Eh bien, quelle carrure ! »
« A-attendez, ce n’est pas un simple contact physique. C’est comme si… »
Sans la moindre chance de résister, Hajama fut enseveli dans les bras des serveuses et entraîné dans un coin.
En un instant, il ne resta plus que trois personnes à la table principale : Han San, Kim Mal-ja et Madame Go, debout derrière elle.
Kim Mal-ja sourit.
« Maintenant, on peut parler tranquillement. »
Han San esquissa un sourire en coin.
« Merci d’avoir pensé à ça. »
« Si tu m’en es reconnaissant, alors, à l’avenir, laisse mes fenêtres et mes gouttières tranquilles. L’établissement est tout neuf. J’aurais le cœur brisé s’il était ne serait-ce qu’égratigné. »
Le sourire en coin de Han San s’accentua. Maintenant qu’elle le disait, il avait été un peu cavalier.
« Je m’en souviendrai. Hum… Je ne peux pas vraiment appeler ça un échange, mais j’ai apporté un cadeau. »
Han San sortit de son manteau une boîte en paulownia[1] et la lui tendit. Quand elle souleva le couvercle de cuir et vit l’huile de blaireau à l’intérieur, les yeux de Kim Mal-ja se plissèrent en croissants de lune.
« Hé hé, qu’est-ce que c’est que ça ? »
« Tu devrais l’accepter. Une fleur sur une broderie, des ailes dans le dos d’un tigre… De l’huile de blaireau pour ma grande sœur. »
« Quel beau parleur ! Tu vas faire pleurer toutes les filles du coin. Pas étonnant que tu sois l’ami de Taeyang. »
« Ha ha. »
Après avoir légèrement détendu l’atmosphère, Han San sortit autre chose de son manteau.
« Mais je ne suis pas venu seulement pour te saluer. Regarde ça. »
« Hmm. »
C’étaient trois billets de cent wons.
La maîtresse du Pavillon de Jade du Sud contempla les billets, puis posa le menton dans une main.
« Ginsei. J’ai entendu dire que c’était un Coréen qui l’avait attrapé, en réalité… Ce serait toi ? »
Elle était bien renseignée, comme toute femme du monde devait l’être.
Han San se contenta de sourire.
« Je leur ai juste donné un petit coup de main. Aux gendarmes militaires, je veux dire. »
« Tu sais vraiment bien parler. … Alors ? Tu veux que je te fasse de la monnaie ? »
« Ce n’est pas un bureau de change, tu sais », dit Kim Mal-ja, un peu de vin dans la bouche.
Han San en prit lui aussi une gorgée.
« Il faut payer des frais ? »
« Des frais, et puis quoi encore ? J’ai même reçu un cadeau. Et puis, je ne manque pas vraiment d’argent. »
Kim Mal-ja tendit la main. Elle prit trois dés posés près de la table et les fit rouler dans sa paume : clac, clac, clac.
« Ce qui me manque, c’est de quoi m’amuser. »
« T’amuser ? »
« Mm. Alors, ça te dit de faire une partie avec moi ? »
Ses yeux se plissèrent d’un air aguicheur.
« Trois manches en tout. Après chaque manche gagnée, tu décideras si tu veux continuer. Pour chacune de tes victoires, je te changerai cent wons sans frais. Si tu gagnes les trois, je t’offre en plus une carte de membre VIP du Pavillon de Jade du Sud. »
Elle ne pouvait faire une telle proposition que grâce à la réputation qu’il s’était acquise en attrapant Ginsei.
Han San pencha la tête.
« Et si je perds ? »
« Si tu perds ne serait-ce qu’une manche, tu iras faire changer ton argent ailleurs. Quant à la carte VIP, tu la gagneras en venant ici et en accumulant fidèlement des points. »
Han San regarda la maîtresse du Pavillon de Jade du Sud avec une expression indécise, entre sourire et sérieux.
« C’est quoi, le jeu ? »
« Pair ou impair. »
Kim Mal-ja lança les dés. Avant même que les trois aient fini de rouler, elle posa par-dessus la boîte en paulownia que Han San lui avait offerte.
Avec la seule chance, on avait une chance sur deux de deviner juste ; la probabilité de trouver les trois réponses était donc de un sur huit. Pourtant, Han San répondit sans hésiter.
« Pair. »
Un sourire se dessina au coin des lèvres de Kim Mal-ja.
Elle souleva la boîte. Les points des dés apparurent.
Un, deux, trois.
Pair.
« Bien joué. On continue ? Ou tu prends tes cent wons et on s’arrête là ? »
« Continuons. »
« Très bien. »
Kim Mal-ja lança de nouveau les dés et, tac, les recouvrit de la boîte.
« Pair. »
Han San répondit aussitôt, une fois encore.
« Hmm. »
Kim Mal-ja souleva la boîte.
Trois, deux, un.
Pair.
« On continue ? »
« On continue. »
« … Hmm, d’accord. »
Les dés roulèrent une nouvelle fois, puis Kim Mal-ja les recouvrit de la boîte.
« Pair. »
« … Hé hé. Encore ? »
La maîtresse du Pavillon de Jade du Sud laissa échapper un rire curieux.
« Tu connais les probabilités, par hasard ? Après deux résultats pairs d’affilée, il serait peut-être temps d’obtenir un impair, non ? »
« Les probabilités et moi, on se connaît bien. Je connais aussi les épreuves indépendantes. »
« Ah oui ? Tu connais ça aussi ? Je croyais que la seule indépendance que tu connaissais, c’était “Vive l’indépendance de la Corée !” »
« Pair. »
« Vraiment ? Tu ne le regretteras pas ? Tu ne vas vraiment pas changer ? »
Kim Mal-ja avait l’air ravie.
« Oui. Je ne changerai pas. »
Parce que…
« Parce que j’ai déjà joué à ce jeu. »
Le regard de Han San s’assombrit.
[C’est la théorie favorite de ma mère, et je suis assez d’accord avec elle. Si tu veux connaître le fond d’une personne, il faut jouer avec elle.]
À la fin de l’automne 1962, dans sa vie passée, Han San s’était déjà retrouvé assis en face de Kim Mal-ja.
Il avait joué à ce même jeu de pair ou impair en trois manches, et avait deviné juste deux fois de suite, comme aujourd’hui.
Puis était venue la troisième manche.
[Tu ne vas vraiment pas changer ?]
Le Han San de l’époque avait vacillé en entendant ces mots. Incapable de faire confiance à son intuition, il avait modifié sa mise à la toute dernière seconde.
Et le visage de Kim Mal-ja, dont l’amusement s’était alors glacé.
[Je te prenais pour le grand frère du professeur Han Bada, mais au bout du compte, tu n’es que l’ami de Taeyang. Tu n’es pas à la hauteur.]
À l’époque, il avait cru qu’il n’avait simplement pas eu de chance. Mais maintenant qu’il était plus âgé, et qu’il avait même vécu une régression, Han San comprenait.
« Depuis le début, ce jeu n’a jamais consisté à deviner les points des dés. »
Ce n’était rien d’autre qu’une épreuve de volonté : il fallait s’en tenir jusqu’au bout à la réponse qu’on avait choisie.
Maintenant qu’il connaissait la réponse, Han San ne refit pas la même erreur.
« Pair. »
Han San le déclara d’un ton ferme.
Kim Mal-ja l’observa en silence. Un instant seulement. Puis, le visage rayonnant, elle souleva la boîte.
« Exact. »
Six, six, six.
Pair.
« Je t’aime bien. »
Kim Mal-ja posa la boîte en paulownia de côté et appuya sur les trois dés à la fois avec l’index, le majeur et l’annulaire. Soumis à une pression qui dépassait leur résistance, les dés jaillirent et furent aspirés dans la boîte.
Ting, ti-ti-ting.
Les dés rebondirent dans tous les sens à l’intérieur de la boîte. Au moment où Kim Mal-ja la retourna d’un coup sec et l’ouvrit, ils étaient retombés comme avant : six, six, six.
« C’est ça. Il faut avoir de la volonté. Je déteste les gens qui changent d’avis au moindre vent. On ne peut pas leur confier ses arrières. »
Han San se contenta d’esquisser un léger sourire. Même si elle disait ça, il ne lui fit pas remarquer que Madame Go se tenait juste derrière elle.
Car ce simple fait en disait long.
Il garda le silence et demanda plutôt :
« Alors, je suis VIP, maintenant ? »
« Mm. Prends-la. Et prends ça aussi. »
Kim Mal-ja sortit de sa robe une carte métallique où était inscrit VIP et la lui fit glisser. Elle lui tendit aussi de grosses liasses de billets.
Han San prit la carte, mais ne garda que cent wons sur les liasses. Il lui rendit les deux cents wons restants.
Kim Mal-ja pencha la tête.
« Qu’est-ce que c’est ? Tu me donnes un pourboire trop généreux ? »
« C’est une commission. Maintenant que je suis VIP, je peux te demander un service, non ? »
« … Hé hé. »
Les yeux de Kim Mal-ja s’arrondirent. Ses deux épingles à cheveux se dressèrent avec eux.
« Comme c’est amusant ! Quel genre de service ? Tu veux que je te chante la chanson populaire “Mal-ja, Mal-ja” ? »
« Non, mais qu’est-ce que c’est que cette histoire… Hum, ça m’intrigue un peu, mais… Non, bref, oublions cette chanson de “Mal-ja, Mal-ja”. »
Han San réprima sa curiosité. Non sans mal.
« Fais-moi établir un registre familial[2]. »
« Un registre familial ? Ah, tu m’as dit que tu étais du coin, dans la vallée de Sebeom. »
« Pas exactement du coin, mais presque. Bref, il m’en faut un tout propre. Pas de dettes, pas de casier judiciaire, rien qui puisse me retomber dessus. Arrange-moi ça. »
La maîtresse du Pavillon de Jade du Sud sortit une cigarette Haetae et la porta à ses lèvres. Elle prit la parole, un sourcil haussé.
« Hmm… bon, d’accord. Achète une généalogie à un noble ruiné ou ressuscite un mort sans famille. Mais deux cents wons pour un seul registre familial, ça fait beaucoup. »
« C’est parce qu’il y a autre chose à faire. »
Han San sortit un briquet de tranchée IMCO[3] et alluma la cigarette de Kim Mal-ja. Tchik. Alors qu’une lueur d’intérêt s’allumait dans les yeux de la jeune femme, Han San poursuivit :
« Profites-en pour me créer une société. »
« Une société ? »
« Oui. Avec un représentant qui portera le nom de ce registre familial et tous les actes notariés nécessaires pour établir clairement que le registre m’appartient. »
Kim Mal-ja regarda Han San, les lèvres légèrement entrouvertes. La fumée de sa cigarette s’éleva entre eux.
« Tu en racontes, des choses intéressantes. Une société, des actes notariés… Tout ça dans la bouche d’un gamin qui vivait en montagne. »
« Allons, ne t’intéresse pas déjà autant à moi. Je m’apprête à te dire quelque chose d’encore plus intéressant. »
Encore plus intéressant ?
« Quoi donc ? »
« Acheter des terres au nom de cette société. »
Han San dit cela avec un sourire radieux.
« Trente mille pyeong à zéro virgule trois jeon le pyeong. Quatre-vingt-dix wons en tout. Le prix de ces terres, plus le registre familial dont je viens de parler, la société, les frais de main-d’œuvre et l’argent pour graisser la patte des fonctionnaires… Tout ça mis bout à bout, ça fait les deux cents wons que je viens de te donner. »
Un petit bruit sourd retentit.
La cigarette venait enfin de tomber de la bouche de la maîtresse du Pavillon de Jade du Sud.
[1] Le paulownia (오동나무) est un bois léger au grain fin, traditionnellement apprécié en Corée pour fabriquer des coffres et des boîtes destinés à contenir des objets de valeur.
[2] Le registre familial (호적) était le registre officiel des naissances, des mariages et de la filiation. Sous l’occupation coloniale, il déterminait l’identité légale d’une personne et était difficile à modifier sans argent ni relations.
[3] IMCO était un fabricant autrichien de briquets de tranchée entièrement métalliques, des briquets de poche à essence dont le modèle s’était popularisé chez les soldats pendant la Première Guerre mondiale et s’était largement répandu en Asie orientale durant l’entre-deux-guerres.
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