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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 5
──────
Un seul coup
Go Tae-chon regarda autour de lui, déconcerté.
« Ce n’est pas un loup… M-mais il est encore là ? Où ça ? Qu’est-ce qu’il y a ? »
Au lieu de répondre, Han Man-seok désigna du bout du bâton enveloppé de chiffons qu’il tenait.
Sous le poulailler, dans un endroit difficile à voir, se trouvait un trou dans la terre, comme si une bête avait creusé le sol.
« Les loups ne creusent pas. »
Sans cesser de scruter l’obscurité du trou, Han Man-seok ajouta :
« C’est un blaireau. »
Go Tae-chon déglutit péniblement.
« U-un blaireau ? C’est quoi, cette bête… Hein ? Un blaireau ? »
« Un blaireau. »
« Si c’est un blaireau… ce blaireau-là ? Tu veux dire… ce sale cousin du raton laveur ? »
Han Man-seok acquiesça.
Go Tae-chon n’en revenait pas.
« Ah, merde, tu te fous de moi !? Un putain de blaireau a fait ça au poulailler ? Et quoi, il est encore là ? N’importe quoi ! Un blaireau aurait déjà foutu le camp, il serait pas encore i—… ! »
Go Tae-chon s’interrompit net.
La main de Han Man-seok venait de se refermer sur son épaule.
« Urk !? »
Cette poigne de fer lui broya l’épaule. Go Tae-chon ignorait qu’un homme boiteux et déjà presque vieux pouvait être aussi fort.
Avant même qu’il ait pu protester, Han Man-seok bougea de nouveau.
Clic, et le monde fut plongé dans le noir.
La lampe de poche que tenait Go Tae-chon venait de s’éteindre.
« P-pourquoi éteindre la lumière… »
« Silence. »
Han Man-seok plaqua sa paume sur la bouche de Go Tae-chon. Sa poigne était tout aussi monstrueuse ; Go Tae-chon peinait à respirer et ne pouvait émettre que des grognements étouffés.
Sans même regarder l’homme qui se débattait, Han Man-seok fixa l’obscurité et marmonna :
« Tu ne peux pas l’entendre. »
Sa voix ressemblait moins à celle d’un homme qu’à un grondement. Go Tae-chon cessa de se débattre.
Le silence.
Dans cette obscurité, les oreilles de chacun devinrent aussi fines que des lames. Chaque bruit leur parvenait avec netteté.
Le vent. Le chant des insectes. Les oiseaux. Les feuilles nouvelles qui se frôlaient.
Puis…
« Grrrk… »
Un petit bruit venait de ce trou même. Des griffes raclant la terre à moitié sèche, une respiration rauque.
Le son d’une bête qui rôdait dans les forêts sauvages autour du Mont Seorak. Go Tae-chon, qui avait balayé la chose d’un « c’est juste un blaireau », sentit un frisson lui parcourir l’échine.
« Lâche-le. »
Han San obéit aussitôt. Il libéra son père.
Au même moment, Han Man-seok fit un pas en avant et repoussa Go Tae-chon d’une violente poussée, dans son dos.
« Ouf ! »
Tandis que Go Tae-chon tombait à la renverse, une ombre noire jaillit du trou avec une précision surnaturelle.
« Kyaaaak ! »
Han San la vit.
Son museau avançait comme une gourde, les narines largement dilatées ; au premier coup d’œil, on aurait dit un sanglier. Son corps était bien plus petit, mais la férocité de ses yeux d’un noir d’encre n’avait rien à lui envier.
C’était bel et bien un blaireau.
« Il sort à peine d’hibernation et il est déjà sacrément agressif. »
Les instincts du chasseur de soixante-quatorze ans jaillirent comme un éclair.
« Voilà pourquoi il est descendu jusqu’aux maisons sans peur. Il a goûté au poulet et il est revenu se servir. »
Toute bête qui prenait goût à la nourriture des hommes devait être tuée !
Han San leva la faucille qu’il tenait. Ce n’était pas une arme de chasse ; dans cette obscurité, il faisait face à un animal sauvage qui venait de surgir sans prévenir. Et pourtant, il bougea à une vitesse stupéfiante.
Mais quelqu’un fut encore plus rapide.
Son père.
Han Man-seok ramena la jambe qu’il avait avancée. Il transféra son poids sur sa jambe droite, indemne. Le pied écarté, il s’enracina fermement dans le sol.
Il pivota des hanches.
Il lança son attaque.
Fouit… !!
Le bâton enveloppé de chiffons dans la main de Han Man-seok claqua comme un serpent qui frappe, puis bam, s’abattit en plein sur le front du blaireau. « Kking ! » Un cri aigu, comme celui d’un pétard qui fait long feu. Le blaireau fit un tour en l’air et retomba lourdement au sol.
Ses pattes avant tressaillirent deux fois, son crâne enfoncé frémit, puis sa queue se tendit et il cessa de bouger.
« H-Hein… »
Go Tae-chon resta assis par terre, la bouche grande ouverte. Il n’arrivait pas à croire à l’adresse dont venait de faire preuve ce même homme, à moitié vieux, qui boitait quelques instants plus tôt.
Han San était tout aussi stupéfait.
« Père… »
Son corps avait depuis longtemps dépassé la force de l’âge. Il avait une jambe estropiée. Et pourtant, il venait de repousser une bête de montagne en pleine charge et de la tuer d’un seul coup ?
« La plupart des gens ne savent même pas s’occuper d’un bâtard… »
Han San savait que son père avait autrefois été un chasseur célèbre. Il se souvenait que c’était cet homme qui les avait conduits de la province de Hamgyeong au Gangwon malgré sa mauvaise jambe, puis qui avait réussi à nourrir la famille.
Mais c’était la première fois que Han San voyait de ses propres yeux le talent de son père.
C’était incroyable.
« Père, c’était impressionnant. »
Han San parla avec une admiration sincère.
Han Man-seok passa silencieusement le bâton enveloppé de chiffons sur son épaule. Puis il fouilla une fois dans son manteau, puis une deuxième, haussa un sourcil et le laissa retomber, déçu.
« Ah. »
Han San sortit aussitôt quelque chose de son propre manteau et le lui tendit.
« Père, tiens. »
Une pipe et du tabac en vrac.
Le sourcil tombant de Han Man-seok se releva. Han San porta la pipe à ses lèvres, la bourra de tabac, puis craqua une allumette, une denrée précieuse, pour l’allumer.
Han Man-seok hocha une fois la tête et tira une longue bouffée de la pipe préparée par son fils.
« Hoo. »
Une fumée blanche s’éleva doucement dans le ciel nocturne.
Han San acquiesça pour lui-même. Il l’avait bourrée par précaution, en prenant la faucille et le reste.
S’ils sortaient au milieu de la nuit à cause d’un sale type, il y avait de bonnes chances que quelqu’un ait envie de fumer, non ? Après tout, Han San lui-même avait été un fumeur invétéré de soixante-quatorze ans.
Malgré tout, dans cette vie, Han San comptait ne pas fumer.
« Ce n’est pas bon pour la santé… »
Il aurait aussi voulu que son père arrête.
Bien sûr, ce n’était pas le moment d’aborder le sujet. Dire à quelqu’un qui venait de finir son travail et d’allumer sa pipe : « Fumer, c’est mauvais pour la santé » ou « Tu devrais arrêter », ce n’était pas se soucier de lui. C’était juste faire la morale.
Il aurait bien d’autres occasions de dire ce qu’il fallait, au bon moment. Han San, qui avait vécu deux vies, avait au moins ce bon sens-là.
Malheureusement, ces deux vies n’avaient été accordées qu’à Han San.
« Oh ? Qu’est-ce qui se passe, par ici ? »
Une voix traînante retentit derrière eux.
Han San tourna la tête. Une femme au regard las se tenait là, avec à côté d’elle un gamin en chemise et bretelles.
« Oppa, te voilà ? J’entendais du bruit, alors je suis venue voir. »
C’était madame Go. On ne l’appelait pas ainsi parce que son nom de famille était Go, mais parce qu’elle était la femme de Go Tae-chon.
Tout comme Go Tae-chon se promenait la nuit les cheveux pommadés, madame Go appelait son mari oppa. Dans ce village de culture sur brûlis, elle était la seule à s’exprimer ainsi.
« Ouah ! Il y a un truc mort ! »
Go Jin-dong, le gamin de la maison, fit claquer ses bretelles et fixa le blaireau. Madame Go marmonna : « Ah, celui-là, alors… », puis s’approcha tranquillement et donna un coup de pied dans la bête morte.
« C’est ça qui faisait tout ce bruit ? »
« Euh… ouais… c’est ça… »
Go Tae-chon avait été écrasé par le talent de Han Man-seok, mais l’arrivée de sa famille lui avait redonné un peu d’air.
« Tu as eu peur ? Mais de quoi donc ? Enfin, ça, ça… c’est quelle sorte d’animal, oppa ? »
« Un blaireau… »
« Un blaireau ? Ah ! Celui qui est bon pour la peau, ce blaireau-là ! » Madame Go applaudit, puis ajouta d’un ton rusé : « Ça coûte cher, ces bêtes-là. »
Les yeux de Go Tae-chon s’écarquillèrent.
« C’est vrai. L’huile de blaireau sert dans les cosmétiques… et si on l’apporte chez un herboriste, il en donne un bon prix, non ? »
Madame Go rayonnait.
« Super. On a gagné de l’argent, alors ? »
« Mm. »
L’air rusé habituel de Go Tae-chon revint sur son visage.
C’était sa maison, et sa famille le regardait.
Mais surtout, le blaireau valait bel et bien de l’argent…
« Exactement, notre argent. » Go Tae-chon se leva, épousseta son pantalon et s’avança vers sa femme, autrement dit vers le blaireau. « Eh bien, monsieur Han… chasseur Han. Vous avez bien travaillé, vous pouvez maintenant rentrer chez vous… enfin… »
En les regardant, Han San sentit un rire lui monter à la gorge.
Qu’est-ce que ces gens étaient en train d’essayer de faire, au juste ?
« Ça t’amuse ? »
« Hein ? »
« Je t’ai demandé si ce foutoir t’amusait. Moi, pas vraiment. »
Go Tae-chon le fixa bêtement un instant, puis ses joues s’empourprèrent.
« Hé, petit morveux, hein ? T’as passé la nuit à la ramener ! Hé, espèce de petit con, toi… Hé, qu’est-ce que tu fous, là !? »
« À ton avis ? J’ai ramassé le blaireau. »
Comme il venait de le dire, Han San s’avança et ramassa le blaireau. « Oh là là ! » Madame Go recula, choquée, mais Han San ne lui accorda pas un regard. Il soupesa seulement l’animal dans sa main.
« Il est lourd. Il est maigre après l’hiver, mais un blaireau reste un blaireau. On devrait quand même pouvoir en tirer un peu d’huile. »
« O-oppa… J’ai eu si peur, mon cœur… Ça, ça dépasse tout, c’est d’une barbarie… je n’ai jamais vu ça en ville… »
« Chérie ! » Go Tae-chon grinça des dents. « Hé, San, espèce de bâtard, toi… tu vas le reposer, oui ou non !? »
Han San lui jeta un regard.
« Pas question. »
« Ce bâtard, il prend ce qui appartient aux autres… »
« Pourquoi est-ce que ça t’appartiendrait ? »
« Petit con, tu te fous de moi ! Hé ! Regarde ! Si t’as des yeux, hein, regarde ce poulailler ! Mes Leghorn, elles m’ont coûté cher ! Elles sont toutes dans le ventre de ce bâtard ! Il s’est engraissé avec mes poules, alors j’ai droit à ma part ! »
Go Tae-chon le pointait du doigt, les veines du cou saillantes. Madame Go se couvrit la bouche et frissonna.
« Exactement ! Beurk, j’ai vraiment eu si peur, là, mon cœur… C’est une intrusion, non ? Vous n’avez même pas de lois pour ça, ici ? »
« Bien sûr que si ! San, espèce de bâtard, c’est ma propriété privée ! Si on était en France, on te tirerait dessus, on te fusillerait ! »
Go Tae-chon hurla. Même le gamin en bretelles, Go Jin-dong, se joignit à lui en criant : « Fusillé ! Fusillé ! » La cour se transforma en véritable bagarre de marché.
La voix de Go Tae-chon ne cessait de monter.
« Je suis sérieux. Si ces poules avaient pondu, ça aurait fait combien de plateaux d’œufs ? Et si elles avaient couvé, combien de poussins ?
Et ça, il y a du sang partout parce que ce blaireau est mort. Le nettoyage, ça coûte de l’argent, non ?
Mais moi, hein ? Je ne vous fais rien payer. Je suis généreux. Pourquoi ? Parce qu’on est voisins, voilà pourquoi. Le capitalisme froid, très peu pour moi. Pourquoi ? Parce que je suis un intellectuel !
Je ne l’ai pas dit, mais j’étais même prêt à faire preuve de générosité et à vous donner une patte… »
« Ha. »
Dans ce rire glacé, Han San eut enfin l’impression de comprendre ce qui s’était passé dans sa vie précédente.
À l’époque aussi, son père avait dû venir avec Go Tae-chon et attraper le blaireau. Puis, après avoir écouté cette famille geindre et faire un scandale, il avait dû leur céder la bête entière.
Voilà pourquoi il était rentré les mains vides, ce jour-là.
La rage embrasa la poitrine de Han San.
Contre son père ? Pas question. Contre ces gens, et contre lui-même, le Han San qui s’était enfoui sous sa couverture ce soir-là !
« Franchement… »
Le murmure grave de Han San trancha le vacarme de la cour, vif comme un coup de fouet.
La faucille dans sa main, qui luisait d’un éclat bleuté sous la lune, s’éleva haut.
« Euh ! »
Go Tae-chon tressaillit. Han San le fixa et demanda :
« Tu as parlé de poules ? »
À cette voix glaciale, Go Tae-chon recula d’un pas.
« O-oui ! Mes poules sont dans le ventre de ce bât— »
« Alors va les chercher. »
Boum.
Han San enfonça la lame de sa faucille dans le ventre du blaireau.
Riiip !
Dans un déchirement qui vous retournait l’estomac, une forte odeur de sang et de tripes se répandit dans l’air.
« Mon Dieu ! »
La femme de Go Tae-chon se plaqua les deux mains sur les joues, et le visage de celui-ci devint livide en un instant.
Mais Han San ne s’arrêta pas.
Le sang lui éclaboussa le visage, mais il n’en eut cure. Il plongea la main dans le ventre ouvert et en arracha d’un coup l’estomac, l’intestin grêle et le gros intestin.
Plaf, les viscères s’écrasèrent au sol.
Les entrailles éclatées s’étalèrent comme des ballons d’eau crevés, tandis que des touffes de plumes de poulet blanchâtres, mêlées aux crottes du blaireau, se dispersaient dans toute la cour.
« Les voilà, vos poules, ajusshi. »
« T-tu es complètement fou… ! »
« Je t’ai dit de les chercher. Ramasse-les. Vite. »
Han San fit voler le sang de la lame d’un coup sec et fixa Go Tae-chon droit dans les yeux. Sous la lune, son regard immobile était plus sinistre que celui de la bête éventrée.
« Tu ne les ramasses pas ? Pourquoi ? J’ai lu quelques livres, moi aussi. Peut-être qu’un processus scientifique appelé fermentation s’est produit là-dedans et les a rendues plus chères ? »
« Sale fou… ! »
« Sale fou ? »
Han San fit un pas en avant. Go Tae-chon tressaillit et recula de deux pas.
« Le vrai fou, ce ne serait pas plutôt celui qui a envoyé un ancien avec une jambe malade attraper, en pleine nuit, une bête qui aurait pu être un loup ? »
Le regard de Han San glissa jusqu’à la nuque de Go Tae-chon.
« Tu veux que je te montre quelqu’un d’encore plus fou ? »
Go Tae-chon garda la bouche close, comme si on l’avait cousue.
Un jeune homme se tenait là, couvert de sang, une faucille aux reflets bleutés à la main. Et son père fumait toujours en silence, le même homme qui avait tué un blaireau d’un seul coup.
On aurait dit qu’on lui avait versé un seau d’eau glacée dessus. La chaleur qui l’avait envahi un instant plus tôt s’évanouit comme un mensonge, et Go Tae-chon ne put que fixer les touffes de plumes de poulet à ses pieds.
« On s’en va. »
Sans attendre de réponse, Han San passa le blaireau sur son épaule. Le sang coulait le long de son dos et imbibait ses vêtements, mais il s’en fichait. Il se plaça devant son père et s’inclina profondément, avec le plus grand respect.
« Allons-y, père. Maman nous attend. »
Han Man-seok contempla son fils un long moment, tapota sa pipe pour en faire tomber la cendre, puis acquiesça.
Derrière le père et le fils qui s’éloignaient sans se retourner, il ne resta que la respiration de la famille Go, aussi faible que le chant des insectes.
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