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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 4
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Père et fils
Le soleil penchait déjà vers l’horizon.
Dans la vallée de Sebeom, un village de montagne, débarquer à cette heure-là était franchement impoli.
« Chasseur Han ! T’es là ou quoi ?! »
L’homme en pantalon de costume qui défonça le portail de bois incarnait parfaitement ce genre d’impolitesse.
Go Tae. Trente-sept ans. L’un des hommes qui représentaient les habitants du Hameau inférieur.
Les gens du Hameau inférieur étaient d’une autre trempe que les simples cultivateurs sur brûlis. Quelques années plus tôt, l’ouverture d’un nouveau chantier routier avait attiré une bande de vauriens. Désormais liés à la ville d’Inje, ils formaient un étrange mélange d’intermédiaires et de colporteurs.
« Qu’est-ce qui t’amène ici à cette heure de la nuit ? »
Han San sortit le premier sur le perron et l’interrogea. Il se méfiait manifestement, mais Go Tae s’illumina en le voyant.
« Oh, San ! Alors, tu as réfléchi à la possibilité d’aller à Gyeongseong ? »
À ces mots, le visage de Han San se plissa comme une pomme de terre ratatinée.
[Ajusshi ! Laissez-moi vous appeler oncle, je vous en prie !]
[Oncle Tae, vous êtes presque un policier honoraire, non ? J’ai entendu dire que vous sautiez même les agents de police pour aller boire avec les gendarmes. Vraiment… je vous admire.]
[J’ai tellement envie d’aller à Gyeongseong ! Vous trouvez normal qu’un jeune comme moi pourrisse éternellement dans ce trou perdu, au fin fond des montagnes ? C’est pas une vie, ça ! Je vous en supplie, oncle Tae !]
Avant de revenir dans le passé, Han San avait envié Go Tae. À la différence de ses parents qui sentaient la terre, cet homme plaquait ses cheveux avec de la pommade, portait un pantalon de costume et lançait des mots comme « Gyeongseong » et « le continent ». Tout cela lui avait paru tellement mo-derne.
Mais à présent, Han San savait parfaitement quel genre d’homme était Go Tae.
Boire avec les gendarmes ?
Certes, il y avait des gendarmes à Inje, à l’époque. Mais ce salaud n’avait probablement même jamais vu le visage du commandant de la garnison.
Une sangsue qui n’avait pas réussi à se faire une place dans la ville d’Inje, puis qui s’était traînée jusqu’à la vallée de Sebeom pour vivre aux crochets des cultivateurs sur brûlis. Voilà ce qu’était Go Tae, pour résumer.
Se rappeler toutes les sottises pitoyables et indignes qu’il avait commises après avoir gobé les fanfaronnades de cet homme suffisait à embraser de honte jusqu’à son esprit de soixante-quatorze ans.
« Gyeongseong ? Qu’est-ce que tu racontes avec Gyeongseong ! Alors, ce matin, quand San s’est mis à parler de Gyeongseong et du continent, c’est encore toi qui lui as mis ces idées en tête, Go ! »
Ham Ssang-sim s’emporta. Go Tae agita la vieille lampe de poche qu’il tenait et bomba le torse.
« Comment ça, je lui ai mis des idées en tête ? Ce jeune homme a de l’ambition, voilà tout ! Il m’a demandé de l’aide, alors, en tant qu’intellectuel, je lui ai donné quelques cons-… conseils, et c’est comme ça que tu me parles ? C’est dur, quand même ! »
« Des cons… quoi ? Encore ton charabia incompréhensible ! Et tes cheveux empestent le gras de tripes ! »
« Ça ne sent pas les tripes ! Tu ne connais pas la pommade ? Ah, laisse tomber. Pourquoi je parle à une montagnarde ? San, bouge-toi. Et toi, chasseur Han ! »
Go Tae cria en direction de la pièce.
« Des loups ! Il y a des loups ! »
Un instant plus tard, Han Man-seok se leva.
« Mais non, chéri, pourquoi tu te lèves… ? »
Ham Ssang-sim s’agita, inquiète, mais Han Man-seok lui fit doucement signe de s’écarter.
« Des loups ? »
« Oui, des loups ! Toute une foutue meute ! »
Face à Han Man-seok, Go Tae agita sa lampe de poche d’une main et lissa ses cheveux pommadés de l’autre, avant de reprendre son grand numéro.
À l’en croire, une bête avait emporté ses poules.
À l’en croire, les traces prouvaient à l’évidence qu’il s’agissait de loups.
Et pas d’un ou deux, en plus.
« Chasseur Han, j’ai entendu dire que votre nom avait du poids, autrefois. On vit tous dans le même village, pas vrai ? Maintenant, il y a des loups. Si vous continuez à vous défiler pour les corvées communes, comme quand il faut égrener le maïs grain par grain, vous devriez montrer de quoi vous êtes capable dans un moment pareil, non ? C’est ça, le devoir envers la communauté ! »
Il en parlait comme d’une grande cause, mais Han San voyait clair dans son jeu.
Quel lâche. Il veut que quelqu’un s’en charge, mais il a trop peur de s’y coller lui-même, alors il pousse mon père devant.
Ham Ssang-sim l’avait-elle aussi compris ? Elle s’emporta et pointa un doigt vers lui.
« T-espèce de salaud, écoute-moi cette bouche ! Tu sais très bien que cet homme a une mauvaise jambe, et c’est ça que tu lui dis ? Les corvées communes ? C’est pour ça que j’y suis allée deux ou trois fois de plus, pour faire notre part ! »
« Tante Ham, une femme qui aide aux champs et un homme qui fait sa part, hein ? Vous croyez que c’est la même chose ? Si les gens parlent dans ce village, ce n’est pas pour rien, vous savez. Ou quoi ? »
Le regard de Go Tae glissa vers la jambe gauche de Han Man-seok.
« Alors, toutes ces histoires de chasseur, c’était que des conneries ? »
« Toi… ! »
Han Man-seok ne broncha pas, mais Ham Ssang-sim fut si stupéfaite qu’elle en resta sans voix.
Han San ne se retint plus.
« Ça suffit. »
« Ça suffit ? On parle d’affaires d’adul-… »
Go Tae s’interrompit.
Han San s’était avancé et son ombre le recouvrait. La présence qui se dégageait de ce corps masculin de dix-huit ans, dans toute sa vigueur, suffisait amplement à écraser un demi-intellectuel de pacotille.
« À partir de maintenant, je ferai ma part aux corvées communes. Alors ne reparle plus jamais comme ça. »
Go Tae tressaillit et recula d’un pas. Jusqu’à la veille, ce morveux se pliait en quatre devant lui en répétant « oncle Tae » à tout bout de champ. Qu’est-ce qui lui prenait, maintenant ?
« Tu as compris, ajusshi Go ? »
« Euh… ah, eh bien… oui. »
Go Tae bredouilla. Mais le grand Go Tae ne pouvait pas se laisser rabattre le caquet comme ça.
« Bon, ça, c’est réglé ! Et les loups, alors ? La famille Han, non, chasseur Han ! Vous venez ou pas ? »
Han San serra le poing. Est-ce qu’il devait lui défoncer ses belles dents bien lisses ? Pas maintenant. Plus tard, quand personne ne le verrait, discrètement. À peine cette pensée lui traversa-t-elle l’esprit que…
Tap, tap.
Han Man-seok sortit. Il tenait un long bâton étroitement enveloppé de tissu et le plantait au sol comme une canne.
« J’y vais. »
« Chéri ! »
Ham Ssang-sim l’agrippa, mais Han Man-seok leva calmement la main pour l’écarter. Han San s’apprêtait lui aussi à retenir son père, mais il croisa son regard.
Ce n’était pas le regard d’un homme qu’on poussait dehors.
C’était le regard d’un chasseur qui répondait à l’appel.
Han San ravala donc les mots qu’il allait prononcer.
Il dit autre chose.
« J’y vais aussi. »
Han Man-seok regarda son fils.
Pas longtemps.
« D’accord. »
« Mais non, vous deux… Ah, bon sang… »
Ham Ssang-sim poussa de profonds soupirs. Elle savait à quel point les hommes de sa famille étaient têtus ; elle ne parvenait donc plus à les retenir.
Le plus jeune, et dernier homme de la famille Han, se leva à son tour.
« Grand frère, papa ! Je veux venir aussi ! »
Avant que Ham Ssang-sim ait pu dire quoi que ce soit, Han San posa d’abord la main sur la tête de son frère.
« C’est une affaire d’hommes, petit. »
« Mais moi aussi, je peux courir… »
« Il faut que l’un de nous reste pour protéger maman. Bada, tu peux t’en charger, pas vrai ? »
Han Bada hésita, mais Han San s’agenouilla devant lui pour croiser son regard. Il le fixa d’un air qui disait : « Tu peux le faire, pas vrai ? » Han Bada inspira.
« Oui… je peux le faire. »
« Bien. »
Han San esquissa un sourire, ébouriffa rudement les cheveux de son frère, puis se releva.
Il se rendit dans la cuisine et prit d’abord une faucille. Puis il entra dans la pièce principale et rassembla quelques autres affaires. Quand il eut fini, il revint auprès de son père et le soutint par une épaule.
Son père marqua une courte pause, mais ne le repoussa pas.
Père et fils s’enfoncèrent alors dans l’obscurité, Go Tae ouvrant la marche.
Si la nuit de la vallée de Sebeom avait été une personne, elle aurait été du genre à arriver toujours une heure en avance pour attendre. Dans un endroit où l’ombre des montagnes et le crépuscule se confondaient, la nuit choisissait tout simplement de tomber la première.
C’est pourquoi, une fois le soleil couché, les habitants de la vallée de Sebeom ne se promenaient pas à la légère. Il suffisait de laisser son esprit vagabonder un instant pour que l’obscurité, assez épaisse pour dissimuler jusqu’au sol devant soi, vous empêche de retrouver le chemin de la maison.
Dire qu’il faisait assez sombre pour se perdre dans son propre village pouvait sembler ridicule. Mais plus une chose paraissait absurde, plus elle était effrayante pour ceux qui la vivaient. Peut-être pour oublier cette peur, Go Tae n’arrêtait pas de jacasser en agitant sa lampe de poche.
« Je te dis que j’ai lu des livres, moi ! À l’époque où j’étais à Gyeongseong, hein ? Je suis allé dans des bibliothèques, des kissaten, partout. Un garçon mo-derne ! Alors, quand un homme comme moi regarde ça, c’est forcément des loups ! Toute une meute ! »
« … »
« Tout arrive après des signes avant-coureurs. T’as déjà entendu parler des o-mens ? L’autre jour, quand je suis descendu en ville, à Inje, il y avait une affiche : yuu-gaichoushu ! La faune nuisible ! Dans la langue du continent ! »
« … »
« Heureusement que je comprends un peu la langue du continent, hein ? Sinon, je n’aurais pas pu relier tous ces indices dans ma tête, clic, clic, clic, et me dire : ah ! C’est l’œuvre des loups ! »
« … »
« Et à ce moment-là, j’ai eu une illumination. Il y a un type, Franchi-s Berg-mahn, non ? Un Français. Il a dit : le savoir, c’est le pouvoir ! C’est là que j’ai compris pourquoi les gens disent ça… »
Pendant que Go Tae se donnait en spectacle, Han Man-seok ne prononça pas un mot, et Han San était absorbé par une autre pensée.
Comment ça s’était passé dans ma vie précédente ?
Depuis son retour, sa mémoire aiguisée se déroulait comme un index qu’on aurait ouvert.
[Des loups ! Toute une meute est apparue !]
[J’y vais.]
Oui, je m’en souviens.
Cette fois-là aussi, Go Tae était venu en faisant tout un vacarme, et père était parti avec lui.
Et moi… je m’étais contenté de regarder mon père s’éloigner.
Je voulais en partie gagner l’approbation de Go Tae. Mais je ne m’étais pas encore remis de la dispute avec père, ce matin-là.
Et sortir par une nuit froide d’avril m’avait tout simplement paru pénible…
Quel fils indigne.
Et ensuite, qu’est-ce qui s’était passé ?
Quelques heures plus tard, j’avais senti père rentrer… Je m’étais réveillé un instant. J’avais entendu mère et père parler…
[Chéri, qu’est-ce qui s’est passé là-bas ? C’étaient vraiment des loups ?]
[Non.]
C’était tout. Mère avait posé encore quelques questions, mais père s’était contenté de dire : « Dors. Il est tard », puis… je m’étais rendormi aussi… Bon sang.
« À propos, ces loups, hein ? À l’origine, les loups de ce pays venaient du nord. Tu connais le Noseo-a ? On appelle aussi ça la Russi-a. Des loups des plaines de Sibé-rie, là-haut, près de l’Arctique.
Pour commencer, est-ce que les gens de cette péninsule ont fabriqué ne serait-ce qu’une seule chose eux-mêmes ? Non, pas vrai ? Même les loups d’ici, c’est pareil. Des produits étrangers, des produits étrangers ! Des loups importés. La Sibé-rie ! Imagine à quel point ils doivent être forts ! »
Y avait-il un fils plus indigne que moi ? J’avais réussi à revenir dans le passé, ma mémoire s’était même améliorée, et j’ignorais toujours ce qui s’était réellement passé cette nuit-là. Mais qu’est-ce que…
« Et puisqu’on parle de la Sibé-rie, sur le continent, ils ont des chiens sibériens. On les appelle comme ça parce qu’ils ont du sang de loups de Sibé-rie, tu vois ?
Ils ont de grosses joues rondes, ils sont super mignons et courageux aussi. Et comme on pouvait s’y attendre, tout ce qui vient du continent est de qualité, hein ? La couleur est juste différente de celle des trucs de la péninsule, depuis le début… »
« Ah, ça suffit ! »
Furieux contre celui qu’il avait été, Han San s’emporta sans raison.
« Marchons en silence ! Vous allez réveiller tout le village ! »
Go Tae lança à Han San un regard qui semblait dire : « Qu’est-ce qui lui prend, à ce morveux ? » Mais quand Han San lui rendit son regard, l’air de demander : « Quoi ? », Go Tae couina et se ratatina.
« Non, enfin… euh… on y est, de toute façon… »
Go Tae pointa sa lampe de poche devant lui.
Au-delà du faisceau jaunâtre se trouvait le poulailler derrière la maison de Go Tae, à la périphérie du Hameau inférieur.
Le spectacle était sinistre.
À l’intérieur, on aurait dit qu’une bombe avait explosé, et des plumes blanches jonchaient le sol. Des taches de sang qui avaient séché depuis un moment s’étaient figées en noir.
« Regardez-moi ça ! Mes précieuses Leghorn ! Le poulailler que j’ai fait construire par monsieur Baek ! Ces salauds de loups de Sibé-rie ont tout saccagé ! »
Les veines du cou de Go Tae saillirent tandis qu’il hurlait.
Han San claqua la langue. À cette époque, les Leghorn, élevées pour pondre beaucoup, coûtaient plus cher que les poules indigènes. Avec le poulailler détruit en plus, on comprenait que ce petit vautour cupide ait perdu la tête.
Mais Han Man-seok, comme la fois précédente, ne prêta aucune attention aux radotages de Go Tae et s’avança. Han San soutint son père.
Devant le poulailler, Han Man-seok étudia la zone que la lampe de poche n’éclairait pas tout à fait, cette frontière entre la lumière et l’obscurité.
Puis il fit signe à Han San de le rapprocher un peu.
Han San obtempéra. Une fois arrivés à l’endroit voulu, Han Man-seok se pencha. Il examina en silence les traces dispersées dans le poulailler, effleura une fois la terre du bout des doigts et les porta à son nez.
Reniflement.
Il inspira brièvement et secoua la tête.
« Non. »
« Cette race de Leghorn aussi est un bel exemple de civilisation importée de l’extérieur de la péninsule… » Go Tae s’interrompit au milieu de sa tirade. « Quoi ? Chasseur Han, qu’est-ce que vous venez de dire… ? »
« Ce n’est pas la même bête. »
Le regard de l’ancien chasseur balaya les alentours, puis se tourna vers un point dans l’obscurité.
Il s’y arrêta.
Han San sentit les muscles du bras droit de son père se tendre, celui qui tenait le bâton enveloppé de tissu.
« Elle est là. En ce moment même. »
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