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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 49
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Ce n’est pas une rencontre ordinaire (3)
L’arpenteur décédé s’appelait Hajama Tsuchimaru. Son nom associait le caractère de la terre à celui du rond.
Le nouvel arpenteur s’appelait Hajama Tsuchimaru. Son nom associait le caractère de la terre à celui de la corne, ou de l’angle.
Voilà donc pourquoi ses lunettes sont si anguleuses.
Tandis que Han San se creusait la tête, vaguement conscient d’avoir compris quelque chose sans parvenir à mettre le doigt dessus, l’arpenteur Hajama fixait la boîte en bois posée sur le bureau.
« Est-ce la tête de Ginsei, l’étoile funeste qui a massacré mon frère aîné ? »
Sawada acquiesça.
« C’est bien elle. Souhaitez-vous vous en assurer ? »
« Si vous le voulez bien. »
Sawada regarda Tono, qui acquiesça, puis se tourna vers Han San.
Attendez, pourquoi moi ?
Han San resta un instant perplexe, puis se souvint que l’adjudant était sorti.
Ce qui signifiait que la seule personne présente pour faire les basses besognes, c’était…
Sawada, vous vous foutez de moi.
Il se demanda si cet homme était trop paresseux pour rappeler l’adjudant, mais, en même temps, cette nonchalance lui parut étrange. Pourquoi l’avoir convié à une affaire qui concernait Ginsei ?
Tout en retournant la question dans sa tête, Han San ouvrit la boîte.
Une bouffée d’odeurs rances et de relents de poisson s’en échappa.
La tête de Ginsei, conservée dans le sel et la chaux, apparut, toujours aussi monstrueuse.
L’arpenteur Hajama l’examina, puis tira de son sac en cuir un lourd morceau de métal.
Han San inspira brusquement.
Un Leica.
Un appareil photo portable !
Le dernier modèle, un concentré du savoir-faire optique allemand !
Un seul de ces appareils coûte autant qu’une maison entière au toit de tuiles…
Ce n’était certainement pas le genre d’objet qu’un simple arpenteur, un vulgaire fonctionnaire, transportait sur lui ; pourtant, l’arpenteur Hajama le maniait avec une aisance exercée.
Il fixa une équerre en L sur le côté de l’appareil, puis versa une bonne quantité de poudre grise, tirée d’une boîte en métal, dans une petite coupelle.
« Ce n’est pas un simple mouvement de la main. C’est l’embaumement de cet instant même. »
L’arpenteur Hajama maintint l’obturateur ouvert, puis…
Boum !
Il y eut d’abord l’éclair, puis la détonation dans le même instant ; ensuite, l’âcre odeur de poudre envahit le bureau. C’était le flash au magnésium, caractéristique des appareils de cette époque.
« Hum. »
L’arpenteur Hajama claqua la langue et rangea l’appareil.
« J’ai déjà photographié le corps dehors. Mon oncle, à Busan, sera satisfait lui aussi. »
« Tant mieux, alors. »
« Ce n’est pas simplement une bonne chose. C’est un torrent de larmes de gratitude à l’idée que l’Empire soit intervenu directement pour venger un de ses sujets. »
« … Ah, oui. Quoi qu’il en soit, je suis désolé pour votre frère. »
« Ce n’est pas qu’une tragédie. C’est la consécration de mon frère, devenu l’une des pierres angulaires de l’Empire. »
« … Je vois. »
Le visage épuisé, Sawada faisait craquer la noix sauvage entre ses doigts.
Même le baron Tono, malgré son sourire radieux, gardait sa tasse de thé plaquée contre les lèvres sans la reposer, comme pour proclamer : « Je suis en train de boire du thé, impossible que je prenne part à votre conversation ! »
Sawada désigna Han San d’un mouvement du menton.
« Présentez-vous. Voici Han San, un guide du coin qui a participé à la capture de Ginsei. On peut dire qu’il s’est acquis quelque mérite. »
Un instant.
Ce n’est qu’alors que Han San comprit pourquoi Sawada l’avait gardé là pour ouvrir la boîte contenant la tête de Ginsei.
Sawada, espèce de fils de pute !
Han San ne prit pas une seconde cette remarque pour une marque d’attention. La façon de parler de cet homme était bien trop exaspérante pour qu’il s’y trompe.
« Oh ! Vraiment ? »
L’arpenteur Hajama s’avança à grands pas et empoigna la main de Han San.
« Ce n’est pas une rencontre ordinaire. C’est un lien béni que frère Tsuchimaru a noué pour nous depuis l’au-delà. »
« Ah, oui… »
Retenant un juron, Han San jeta un coup d’œil de côté et vit Sawada l’observer avec un sourire narquois. Crac, crac. Il faisait rouler la noix sauvage qu’on lui avait offerte d’un air presque joyeux.
Non, mais…
Han San se rappela toutes ces années accumulées. Après tout, il avait vécu soixante-quatorze ans. Allait-il vraiment se laisser déstabiliser par la rancune d’un type incapable de gravir les échelons ?
Il se reprit rapidement, puis serra à son tour la main de l’arpenteur Hajama.
« Je pense exactement la même chose ! C’est vraiment un lien béni ! »
« Oh ! Vous aussi, vous le pensez ? »
« Oui ! Et ce n’est pas qu’un simple lien béni. C’est une bénédiction qui s’accumule comme les intérêts composés, une bénédiction qui bouillonne et foisonne. En un mot : une bénédiction en double exemplaire ! »
En voyant Han San surenchérir tout à coup, Sawada prit une expression grotesque.
L’arpenteur Hajama, lui, était sincèrement ravi.
« Une bénédiction en double exemplaire ! Quelle formule magnifique. Ce n’est pas un simple jeu de mots. C’est un poème que vous avez lancé du fond de votre âme à l’occasion de notre rencontre ! »
« Et pourquoi s’arrêter à un poème ? On pourrait même dire que c’est un cigare que nous partageons et fumons ensemble ! »
« … Vos paroles ont une grande profondeur. Même en les abordant avec prudence, on y découvre toute une épopée, riche de sens et de mesure. »
« Votre remarque résonne comme une proclamation, vraiment ! »
Ainsi, les deux hommes, toujours main dans la main, s’élevèrent mutuellement vers les sommets ; au milieu de cet échange, Han San fit une proposition avec une passion sincère.
« Monsieur l’arpenteur, figurez-vous que j’ai moi aussi un lien avec votre frère aîné. »
« Ah ? Vraiment ? »
« Oui ! Il lui est arrivé d’être dans une situation difficile, et je l’ai aidé à s’en sortir. Il m’a même proposé un poste d’assistant… »
« Un poste d’assistant ? »
« Oui. Quant à la réponse que je lui ai faite… ah, ce serait imposer cette histoire au capitaine et au baron que de la raconter ici. Qu’en dites-vous ? Allons discuter dehors un instant. »
« Excellente idée ! Dans ce cas, messieurs, je vous présenterai de nouveau mes respects plus tard. »
L’arpenteur Hajama s’inclina devant les deux hommes. Han San lui rendit son salut avec un sourire aimable.
« Nous nous reverrons, vous aussi. »
« Il n’y aura pas d’autre occasion. »
Sawada avait de nouveau ce visage empreint d’une méchanceté flagrante. Il ne savait pas que ce Joseonien avait l’estomac si bien accroché. Au lieu de se moquer de lui, il avait fini par le présenter à quelqu’un d’utile.
Tono, en revanche, éloigna enfin sa tasse de ses lèvres et agita sa main gantée.
« Prenez soin de vous ! Le moment venu, je viendrai vous rendre visite en personne ! »
Non, celui-là aussi, il y va un peu fort…
Han San fronça intérieurement les sourcils sans le vouloir, puis se ravisa aussitôt.
« C’est un endroit modeste, mais si monsieur le baron vient nous voir, je vous accueillerai toujours avec les honneurs. »
À en juger par le cours de sa vie précédente, une fois qu’il aurait pris possession de la vallée de Sebeom et fait de toute la région son territoire, il serait mêlé à Tono, qu’il le veuille ou non.
D’ici là, il me faudra devenir plus solide que je ne le suis aujourd’hui.
Résolu, Han San sortit du poste de police, l’arpenteur Hajama installé sur son porte-charge à armature.
« Allons, Han San, vous n’avez pas besoin de me porter. Je ne suis pas un bagage. »
« Ce n’est pas un simple porte-charge. C’est un trésor façonné par les ouvriers du chantier, sur le chantier même où travaillait feu l’arpenteur Hajama. »
« Ah, vraiment ? »
« Oui. Alors, asseyez-vous là un moment et… »
Tout en répondant distraitement, Han San sortit de l’intérieur de son manteau l’enveloppe de la prime.
Dès qu’il l’eut ouverte et qu’il en eut vérifié le contenu, si mince, un rire sec lui échappa.
Trois billets de cent wons.
Des billets de cent wons de la Banque de Joseon.[1] Ces bouts de papier à l’effigie de Daeheukcheon[2] n’étaient, dans cette petite ville d’Inje en 1933, rien de moins qu’un poison mortel.
Un bol de gukbap coûtait dix jeons, et la Pharmacie Cheonbo pouvait lui consacrer au total trente wons par mois pour acheter des ingrédients médicinaux. Voilà où en était l’économie d’Inje.
Sawada, sale vipère visqueuse et puante.
Impossible de faire changer cette monnaie ici.
Pour être précis, il pouvait la changer, mais seulement en achetant de force des articles de luxe coûtant plusieurs dizaines de wons — pantalons ou manteaux en cuir, par exemple — ou en passant directement une commande en gros.
Et s’il ne le souhaitait pas ? Alors il lui faudrait aller jusqu’à Chuncheon. Même là-bas, exhiber son argent n’importe où ferait accourir un policier venu lui chercher des noises ; il devrait donc procéder étape par étape. Se faire bien voir d’un commerçant, par exemple, ou entrer carrément dans une banque.
Et pour ouvrir un compte de cette façon, il lui fallait un registre de famille irréprochable. Entre obtenir ce registre et régler tout le reste, combien de temps cela prendrait-il ?
Mais…
C’est le cas ordinaire.
Han San eut un petit rire et remit les trois billets de cent wons dans son manteau.
Pour un colon défricheur ignorant, un billet de cent wons n’était qu’un embarras qui attirait les soupçons. Mais entre les mains d’un homme qui avait du [poids] ?
Ça devient de l’[autorité].
Han San s’adressa à Hajama, perché sur le porte-charge.
« Allons-y, arpenteur-nim. Nous avons des choses à nous dire. »
« Où allons-nous ? »
« Où donc, sinon dans un endroit où les hommes se rapprochent ? »
À vrai dire, Han San ne connaissait pas très bien l’endroit lui-même. Mais le vieil homme qui avait régressé avant d’atteindre les quatre-vingt-dix ans avait entendu quelques rumeurs sur cet [endroit où les hommes se rapprochent].
« Allons au club du Pavillon de Jade du Sud. »
Un endroit pareil pourrait bien lui permettre de changer même ces billets de cent wons.
En quittant le poste de police et en descendant un peu la rue principale, on arrivait dans la rue la plus animée du centre d’Inje.
Parmi les bâtiments se dressait une construction tape-à-l’œil de quatre étages, le Pavillon de Jade du Sud ; devant, planté comme un pilier, se tenait un colosse.
Des épaules larges comme une dalle, des trapèzes si épais que son cou semblait s’y enfoncer, une veste de costume prête à craquer aux coutures : c’était le portier du Pavillon de Jade du Sud.
Pas, pas.
Des pas approchèrent.
Le portier baissa les yeux vers les pointes d’une belle paire de bottes en cuir.
Hum.
Les chaussures étaient convenables.
Il leva les yeux. Le pantalon, la chemise et le gilet étaient eux aussi tout à fait convenables. Le fedora de l’homme n’était pas coûteux, mais il n’avait rien qui lui aurait valu d’être refoulé où que ce soit.
Le portier hocha la tête pour lui-même. Ça passait. Avec une tenue pareille, l’homme pouvait jouer dans la grande salle, même s’il n’était pas un VIP. Et avec un peu d’argent en poche, il pourrait même accéder à un salon privé au fond du premier étage.
Le portier avait établi son estimation en lui-même, mais sa mâchoire tomba soudain, comme s’il venait de voir quelque chose d’incroyable.
Un homme aussi bien habillé portait un porte-charge à armature !
Un porte-charge à armature !
Dans cette tenue !
Et pas un porte-charge ordinaire, en plus : celui-là… comment dire ? Du bois assemblé à la main, renforcé par endroits avec des goupilles de fer ? Les liens n’étaient pas uniformes non plus : ficelle de chanvre, corde, et même fil de fer, tout était mélangé.
Il avait l’air solide, certes, mais sa rusticité campagnarde était sans égale. Si les vêtements avaient un attribut comme la létalité, ce porte-charge à lui seul infligerait un malus de deux cents points.
Et en plus…
Qui était donc cet homme, assis sur le porte-charge, les genoux bien sagement serrés, aussi docile qu’un chat emprunté ?
Pourquoi quelqu’un était-il assis sur un porte-charge à armature ?
Un homme adulte, en plus ?
Et dans une posture aussi sage ?
Le visage du portier s’assombrit. Puisqu’il était littéralement chargé de « garder la porte », il ne pouvait laisser de pareils êtres bizarres s’approcher du Pavillon de Jade du Sud.
« Attendez un peu… »
Au moment où il s’apprêtait à les chasser d’un aboiement et qu’il distingua clairement l’homme assis sur le porte-charge, le portier changea de nouveau d’expression.
Une monture de lunettes anguleuse, un pantalon de costume haut de gamme impeccablement repassé, un regard à la fois irrité et arrogant.
Un Japonais ?
N’était-ce pas un élégant gentilhomme japonais qui aurait parfaitement trouvé sa place en plein cœur de Gyeongseong ?
Le portier fut frappé de stupeur.
Un porteur vêtu à l’occidentale, avec un gentilhomme japonais juché sur son dos. Si la scène s’était déroulée à Gyeongseong, elle aurait été assez étrange pour être filmée sous le titre d’une histoire de fantôme de Gyeongseong ; elle réduisait sans pitié la raison du pauvre portier en miettes…
« Je m’appelle Han San. »
Han San, sans prêter la moindre attention à la confusion du portier — ou plutôt sans même remarquer qu’il était troublé — se tenait simplement devant l’entrée, parfaitement calme.
« Et le monsieur ici présent est l’arpenteur du Gouvernement général, Hajama Tsuchimaru. »
« Ah… euh, oui… »
« La maîtresse nous a invités. »
Han San sortit une carte de visite de son manteau.
Le portier regarda la carte. « Kanezora Matsuko. » Aussitôt, son trouble se dissipa et il s’inclina avec souplesse.
« Aigo ! Je n’avais pas reconnu des invités de marque ! Je vous en prie, entrez ! »
Il lança ces mots d’une voix tendue par la discipline, puis se retourna et ouvrit grand la porte.
« Après vous, arpenteur-nim. »
« Hum. »
Han San s’apprêtait donc à entrer dans le Pavillon de Jade du Sud, Hajama sur son dos. Pourtant, après un nouveau « hum », le portier rassembla son courage et prit la parole.
« Excusez-moi, monsieur. Le… euh… je vais m’occuper de votre bagage. »
« Hein ? Oui, bien sûr. Arpenteur-nim, descendez donc. »
« Quel dommage. Je commençais tout juste à m’habituer à la sensation. »
L’arpenteur Hajama descendit du porte-charge, l’air dépité. Han San en glissa à son tour, puis tendit l’objet au portier.
« Tenez. Il est précieux, alors prenez-en soin. »
« Oui ! Je le garderai comme la prunelle de mes yeux ! »
Le portier prit le porte-charge, soulagé.
Han San et l’arpenteur Hajama entrèrent ainsi dans le Pavillon de Jade du Sud.
[1] Le billet de la Banque de Joseon (조선은행권) était la monnaie légale de la Corée coloniale. Émis à partir de 1911 par la Banque de Joseon, il était produit par la banque centrale d’émission du Gouvernement général.
[2] Daeheukcheon (대흑천, 大黑天) est Mahākāla, une divinité bouddhiste protectrice, adoptée au Japon sous le nom de Daikokuten, dieu de la richesse et de la bonne fortune ; son image figurait sur les billets de forte valeur de la Banque de Joseon.
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