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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 48
──────
Ce n’est pas une rencontre ordinaire (2)
Devant le poste de police militaire.
Une grande affiche trônait au beau milieu du panneau d’affichage, affichant fièrement son autorité.
[Soumission de Ginsei achevée]
À côté reposait la dépouille sinistre de la bête qui, quelques jours plus tôt encore, avait plongé tout Inje dans un chaudron de peur et de convoitise.
Le cadavre décapité du loup argenté.
« Tss. »
Han San claqua la langue.
La fourrure, arrachée par endroits, était poisseuse de sang séché. Un seul regard suffisait à comprendre : ils lui avaient coupé la tête à la va-vite, bâclé sa conservation, puis l’avaient exposée.
« Ils auraient pu faire ça correctement, avec une si belle fourrure… »
Certes, il l’avait lui-même un peu tripotée et fouillée, et puisqu’il fallait couper la tête pour la transmettre à ses supérieurs, l’empailler aurait peut-être été trop demander.
Mais tout de même, c’était une fourrure argentée. Il suffisait de la retirer soigneusement pour cacher les parties abîmées, de la tanner et de la mettre de côté. À l’occasion d’une fête, on aurait pu l’offrir à un supérieur.
« Il a dû se dire qu’il afficherait ainsi son autorité à ses subordonnés… »
Avec ou sans démonstration, la police militaire inspirait déjà la terreur.
« Ce Sawada… »
Si un homme n’arrivait pas à s’élever, c’était toujours pour une raison.
Il avait de grandes ambitions et faisait du bon travail, mais comment dire… Certains hommes étaient tout bonnement incapables de saisir comment se faire bien voir de leurs supérieurs. Ils ne savaient pas s’y prendre.
« On dirait qu’il passera encore toute sa vie à Inje, cette fois-ci aussi. »
Portant sur lui un jugement digne d’un homme en vêtements modernes qui n’avait jamais porté de claie de portage, Han San se dirigea vers le portail du poste.
« Halte ! Que venez-vous faire ici ? »
C’était l’auxiliaire de police coréen qui gardait l’entrée du poste. Han San tira aussitôt deux cartes de visite de son manteau.
« On m’a invité. »
L’auxiliaire tressaillit, puis claqua les talons pour le saluer.
« Ah ! Entrez donc ! Les seigneurs de la police militaire se trouvent dans le bâtiment du fond ! »
« Mm. »
Han San inclina légèrement la tête et entra. Il sentait l’auxiliaire continuer à le saluer derrière lui.
« Le pouvoir, c’est quelque chose. »
Tout ce cirque pour deux bouts de papier.
Ceux qui jouissaient déjà d’un tel pouvoir ne voudraient jamais y renoncer.
Repensant à la Vieille Wangdae, qui régnait sur le Hameau supérieur, Han San pénétra dans les locaux du détachement de police militaire de la commune d’Inje. La dernière fois, il s’était contenté d’y jeter un coup d’œil en cachette ; aujourd’hui, il y entrait de son plein gré.
Toc, toc.
« Entrez. »
La voix était dure. C’était Sawada.
Han San ouvrit la porte et entra.
« Veuillez m’excuser. »
Deux hommes se trouvaient dans le bureau.
Sawada Kazuo, assis derrière son bureau et faisant rouler des noix entre ses doigts, et le Baron Kannoizuna Toono, affalé de côté sur le canapé, une tasse de thé noir à la main.
Leurs réactions furent diamétralement opposées.
« Vous voilà ! Je vous attendais ! »
Toono rajusta son monocle et lui adressa un grand sourire. Sawada, lui, le regardait comme une glaire crachée par quelqu’un d’autre.
« Vous êtes là. »
« Oui, pardonnez mon retard. »
« Je vois que vous avez changé de carapace. »
« J’ai fait un petit effort. Après tout, j’allais rencontrer des gens importants. »
« L’enveloppe change, mais le contenu reste le même. »
Sawada désigna le bureau d’un mouvement du menton.
« Prenez-la. »
Une enveloppe était posée dessus.
À vrai dire, puisqu’il avait fait tout ce chemin, il n’y avait pas eu de ces interminables négociations épuisantes pour savoir s’il fallait la lui remettre ou non. Han San s’approcha et prit l’enveloppe.
« … Elle est fine ? »
Sous ses doigts, elle lui parut ridiculement mince.
Trois cents wons. Une fortune, de quoi acheter une maison entière. Une grosse liasse de billets aurait dû remplir sa main. C’était normal.
Et pourtant, cette épaisseur…
« Hum. »
Han San plissa les yeux et regarda Sawada. Celui-ci feuilletait des papiers d’un air indifférent.
« Le salaud… »
Si Sawada avait été seul dans la pièce, Han San aurait vérifié le contenu de l’enveloppe d’une façon ou d’une autre. Mais il n’en fit rien.
Toono était là aussi. Et il ne lançait pas de regard noir à Sawada, ne fronçait pas les sourcils. Il souriait de toutes ses dents.
La somme était donc bien exacte.
Autrement dit, si l’enveloppe était si mince, c’était parce que…
« Sawada. Petit merdeux immature. »
Han San eut un rire bref, puis glissa l’enveloppe mince dans son manteau.
Ce ne fut qu’alors que le sourcil de Sawada tressaillit.
« Vous ne vérifiez pas ? Si vous changez de discours plus tard, vous serez le seul à avoir des ennuis. »
« Ah, eh bien, je fais confiance à votre caractère, capitaine. »
Sawada fronça durement les sourcils. Le ton était poli et les paroles flatteuses, mais c’était justement ce qui le mettait encore plus de mauvaise humeur.
Toono applaudit en riant.
« Ahahaha ! Magnifique… la confiance ! C’est le fondement de toute relation ! »
« Comme on pouvait s’y attendre de vous, Baron. Vous comprenez. » Han San s’inclina et tira quelque chose de son manteau. « Justement, j’ai préparé un petit cadeau, dans l’espoir de gagner moi aussi un peu votre confiance, Baron… »
« Oh ? »
Toono cligna des yeux et examina ce que Han San venait de sortir. Trois pierres brutes étaient attachées ensemble par une corde de chanvre.
« Oh ? Et qu’est-ce donc ? »
« Une pierre de chasse, expliqua Han San. On la fait tournoyer en visant quelque chose aux pattes longues et fines, un cerf ou un chevreuil, puis on la lance. Elle s’enroule autour de ses pattes et la bête s’écroule. Cette sorte de lanceur… vous aviez l’air de trouver ça intéressant, alors… »
Il se gratta la nuque et parla d’un air ingénu. Une lueur s’alluma dans les yeux de Toono.
« Ah ! Un bolas[1] ! Qui aurait cru qu’on s’en servait aussi dans les vallées reculées de Corée ! »
Toono enfila ses gants, prit la pierre de chasse et l’examina sous toutes ses coutures. Ses yeux se plissèrent en croissants de lune.
« Splendide ! L’équilibre est excellent ! C’est aussi votre père qui vous a appris à en fabriquer ? »
« Oui, hé hé. Mon père est vraiment quelqu’un. »
Il le dit d’un air candide, mais c’était évidemment un mensonge. C’était un autre outil qu’il avait appris à manier tard dans sa vie précédente, en se formant tout seul à l’aide d’un livre.
Mais son respect pour son père était bien réel, et Toono, à cet instant, ne pouvait pas faire la différence. Il s’exclama avec admiration :
« J’aimerais rencontrer le père de Han San ! »
« Là, vous exagérez un peu. »
Son père avait un passé compliqué. Se faire remarquer par un officier en lien direct avec le Quartier général de la police militaire ne pouvait rien lui apporter de bon.
Feignant la gêne, Han San baissa la tête.
« La jambe de mon père le fait souffrir, alors… »
« Mm, je vois ! Quel dommage ! Mon emploi du temps m’oblige à partir dès ce soir. »
Toono claqua la langue. Il jeta un coup d’œil à la boîte posée sur la table, d’où émanait une forte odeur de sang.
Alors que Han San commençait à se sentir discrètement soulagé…
« Quoi qu’il en soit ! » Toono fouilla dans la poche de son costume. « Un baron de l’Empire ne saurait recevoir le cadeau d’un sujet les mains vides ! »
Il en sortit un objet brillant, couleur laiton, et le tendit à Han San.
« Oh. »
Han San le prit presque machinalement et ravala un cri de surprise.
Une forme lisse et profilée, avec un poids bien réel. On aurait dit une petite bouteille d’oxygène pour plongeur. Les lettres IMCO étaient inscrites en son centre.
Les yeux de Toono se plissèrent de plaisir.
« C’est un briquet de tranchée IMCO[2] ! Très pratique pour allumer un feu ! »
« C’est… ah, Baron… »
La voix de Han San trembla malgré lui.
« Le gros lot. »
C’était un briquet de tranchée IMCO !
Un IMCO IFA fabriqué en Autriche !
Réservoir rechargeable ! Pierre à briquet remplaçable ! Il pouvait même servir de bougie et résistait parfaitement au vent !
C’était non seulement hors de prix, mais surtout très difficile à trouver. À Inje, évidemment, mais même à Chuncheon, on aurait eu du mal à en dénicher un. En toute logique, il fallait se rendre à Gyeongseong pour espérer mettre la main sur un pareil objet.
« Avec ça, fini les problèmes pour allumer un feu. C’est gagné d’avance. »
De l’amadou ? Des allumettes ? Qu’étaient ces objets primitifs ? Comment diable était-on censé allumer un feu avec de pareilles choses ? Han San, propriétaire d’un briquet de tranchée IMCO, ne pouvait tout simplement pas comprendre…
Mais il ne pouvait pas se jeter dessus sans attendre. Non pas qu’il ait eu l’intention de le refuser, bien sûr.
« Euh… je suis un peu rustre, vous savez. Comment est-ce qu’on s’en sert, exactement ? »
« Oh là, vous avez raison ! Je ne pensais qu’à moi. Hum, il faut appuyer ici… »
Toono lui expliqua en détail comment s’en servir et même comment remplacer le réservoir de combustible.
Han San maîtrisait déjà parfaitement ces gestes grâce à sa vie précédente, mais, pour tenir son rôle de « jeune colon brûleur de bois, ignorant du vaste monde », il écouta les explications d’un air curieux, puis s’inclina profondément.
« Oh, merci, Baron. »
Il avait bricolé cet objet uniquement pour se montrer amical envers Toono, afin que, si Sawada avait un jour l’idée de lui nuire, cela le fasse peut-être hésiter un peu. Et voilà qu’il en recevait un en retour.
« C’est donc ça, le goût de la soumission aux puissants ? »
Quoi ? Trahir son pays ? Hum… L’Empire du Japon allait de toute façon s’effondrer dans douze ans. Alors, le dépouiller jusqu’à la dernière goutte, n’était-ce pas la forme de patriotisme la plus sincère ? Vous n’êtes pas d’accord ? Désolé, mais les paroles de ceux qui ne possédaient pas de briquet de tranchée IMCO n’atteignaient guère les oreilles sourdes d’un homme de soixante-quatorze ans.
« C’est vraiment un cadeau beaucoup trop précieux. J’aimerais le transmettre à mes descendants. »
« Ahaha, le transmettre à vos descendants ! Faites-en ce que vous voulez ! Les outils sont faits pour servir ! »
Toono le dit en riant comme un enfant.
Han San se lécha les lèvres.
« À bien y réfléchir, c’est vraiment un excellent mécène… »
Dommage qu’on finisse par y laisser des plumes lorsqu’on s’approchait trop de lui. Le plus sage était de garder ses distances et de ramasser les miettes qu’il laissait tomber.
À cet instant, Han San sentit un regard peser sur lui. Il tourna la tête et vit Sawada le dévisager d’un air maussade. On aurait dit un vieil homme qui boudait, seul, pendant le récital des enfants du voisin.
« Quel esprit mesquin. »
Han San fouilla de nouveau dans son manteau.
« Capitaine, à propos, j’ai aussi quelque chose pour vous… »
« Quoi ? »
Son cache-œil tressaillit, comme s’il ne s’y attendait pas.
Han San posa sur le bureau de Sawada ce qu’il venait de tirer de son manteau.
Roulez, roulez.
Deux graines noires et bosselées roulèrent péniblement sur le bureau.
« … Et ça ? »
« Des noix sauvages du mont Seorak. »
Han San s’expliqua :
« On les appelle aussi garae ou chuja. Je les ai ramassées dans la montagne. L’humidité en a été entièrement retirée pendant l’hiver, alors elles sont dures comme la pierre. Même en les frappant avec un marteau, elles ne se fendent pas. »
« … Et qu’est-ce que je suis censé faire de vos noix sauvages ? »
« Je me suis dit qu’elles tiendraient bien dans votre main. Il leur fallait cette taille-là pour que vous preniez vraiment plaisir à les faire rouler. »
Le sourcil de Sawada se dressa.
Cela ne dura qu’un instant. Il ricana bientôt, puis ramassa les noix sauvages, quelles qu’elles fussent, avec l’intention de les écraser d’un coup et de s’en moquer.
Mais alors…
« … Hum. »
Elles étaient lourdes.
Elles n’avaient rien à voir avec les noix qu’il faisait rouler jusque-là. Leur surface était aussi bien plus rugueuse, avec des reliefs grossiers, comment dire… un petit côté sauvage.
Il serra les doigts.
Crac, crrraac.
Ce n’était pas le craquement agaçant de tout à l’heure, mais un crrraac semblable au bruit d’une meule en train de tourner.
« Oh ! Pas mal ! Elles vous vont bien ! »
Toono rit, les mains jointes.
Sawada conserva son visage impassible, mais le coin de sa bouche se releva — à peine, tout juste.
« … Hmph. »
Sawada mit les noix sauvages dans sa poche et jeta à la corbeille celles qu’il avait sur lui.
Il se tourna vers Han San.
« Je n’ai rien de particulier à vous donner en retour. »
« Allons donc, qu’est-ce que j’attendrais en retour ? »
Han San se contenta de sourire chaleureusement.
« Je n’attendais rien du tout, espèce de punk. »
Comme on l’avait déjà dit, si un homme n’arrivait pas à s’élever, c’était toujours pour une raison. Han San était déjà comblé par le briquet de tranchée IMCO que lui avait offert ce génie de l’ascension sociale, le baron.
Mais pour Sawada, cela semblait tout de même le contrarier à sa façon.
« Mm. »
L’œil valide de Sawada passa de Toono au briquet que celui-ci avait donné à Han San. Une émotion complexe, différente de celles qu’il affichait d’ordinaire, s’y installa.
C’est alors qu’on frappa à la porte.
« Qu’y a-t-il ? »
« Oui ! Capitaine, il y a… »
Un aide entra et murmura quelque chose à Sawada.
Le regard de Sawada changea. Après avoir réfléchi un instant, il jeta un coup d’œil à Han San et dit :
« Faites-le entrer. »
« Oui ! »
L’aide le salua d’un claquement de talons et quitta la pièce.
Comprenant vite, Han San baissa lui aussi la tête et s’apprêta à partir.
« Dans ce cas, je vais… »
« Non, restez là. »
Crrraac ! Sawada fit rouler les noix sauvages dans sa main et le retint.
« Cela vous concerne aussi. »
Lui aussi ?
Tandis que Han San affichait un air perplexe, la porte s’ouvrit quelques instants plus tard et quelqu’un entra.
Han San se figea.
« L’arpenteur Hajama ? »
Un homme au visage dur et sévère, l’irritation lui suintant pratiquement par tous les pores. Il portait les mêmes vêtements et avait le même visage que l’homme aperçu sur le chantier, à l’époque. Seules ses lunettes rondes étaient désormais carrées.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? L’arpenteur tué par Ginsei était un autre homme ? Non, mais… »
Alors que les pensées de Han San s’embrouillaient, l’homme appuya fermement sur ses lunettes anguleuses et prit la parole.
« Ma nomination à Inje n’est pas une affectation ordinaire. Elle est le fil d’un destin noué par la mort de mon frère aîné. »
Le silence tomba.
« Nouvellement nommé à Inje, l’arpenteur impérial Hajama Tsuchimaru vous présente ses salutations. »
À cet instant précis, s’il y avait une chose que Han San souhaitait ardemment en ce monde, c’était que cet homme veuille bien, par pitié, cesser de raconter des absurdités.
[1] Le bolas est une arme de jet composée de deux ou trois pierres ou poids reliés par une corde. On la fait tournoyer avant de la lancer pour entraver les pattes du gibier ou du bétail en fuite. Elle est surtout associée aux chasseurs et aux éleveurs d’Amérique du Sud.
[2] Les briquets de tranchée IMCO étaient des briquets à essence fabriqués par la firme autrichienne Julius Meister & Co. (IMCO). Le modèle IFA, rechargeable et résistant au vent, conçu à partir d’étuis de cartouches usagés dans le style des objets artisanaux des tranchées de la Première Guerre mondiale, était un objet précieux et difficile à trouver en Corée dans les années 1930.
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