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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 47
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Ce n’est pas une rencontre ordinaire (1)
De retour chez lui, Han San ne ferma pas l’œil de la nuit. Assis sur le porche de bois, il gardait les yeux grands ouverts, brûlants d’intensité.
À l’écoute de la respiration de sa famille endormie, il fixa en silence la direction du Hameau supérieur.
La date changea.
Le mardi 2 mai 1933, avant l’aube.
Han San dressa son porte-charge dans la cour et vérifia son chargement.
D’abord, les peaux.
« La peau de sanglier n’est toujours pas assez sèche. »
Pendant qu’il tenait la taverne, il avait attrapé quatre lapins pour les morceaux qui entraient dans le gukbap.
Cela faisait quatre peaux.
« Les petits ruisseaux font les grandes rivières. »
Il y avait de l’argent à gagner et de l’argent à dépenser, et les deux s’accumulaient. S’il voulait imposer sa loi dans toute la région, il devait travailler dur pour s’enrichir.
Heureusement, les moyens de gagner de l’argent ne manquaient pas.
Han San décrocha des chevrons le paquet de plantes médicinales qu’il avait fait sécher.
« Un geun de reishi. »
Lui aussi l’avait déterré petit à petit pendant les moments de calme à la taverne. Une fois son propre travail terminé, sa mère avait enlevé la moindre trace de terre et l’avait fait sécher impeccablement.
Enfin, il y avait la petite bouteille en verre qu’il avait glissée dans sa chemise.
« Environ un hop d’huile de blaireau. »
Il ne comptait pas la vendre. C’était un cadeau pour Kim Mal-ja, la maîtresse du Pavillon de Jade du Sud.
« Puisqu’on parle de cadeaux… »
Han San se plongea dans ses pensées.
Un instant plus tard, il rassembla des chutes de cuir, de la corde de chanvre et quelques projectiles de pierre pour sa fronde. Tac, tac, tac : en dix minutes, il avait fabriqué un objet qu’il rangea avec le reste.
Puis il réfléchit encore un peu, choisit l’une des choses qu’il avait ramassées dans la montagne et la glissa lui aussi dans sa poche.
« On y va. »
Ses préparatifs achevés, Han San hissa le porte-charge sur son dos et prit la route.
En chemin, connaissant bien le parcours, il passa par le pierrier pour ramasser des serpents. En quelques souffles, deux d’entre eux glissèrent avec un bruit humide dans le sac de transport.
« Seulement deux aujourd’hui. »
C’était ainsi qu’on pouvait récolter des serpents sans épuiser la ressource.
D’un pas léger, Han San prit la direction du centre d’Inje.
La Pharmacie Cheonbo.
« Entre donc. Ça fait un bail, non ? »
Dès que la porte s’ouvrit, Ma Jong-sung lui jeta un regard en coin.
Han San sourit sans se démonter et posa son porte-charge.
« En effet. Presque quinze jours. »
« Tu as quelque chose à faire par ici ? »
« Tu sais ce que c’est. Les loups. J’habite dans le coin. »
Il n’en dit pas plus. L’imagination de Ma Jong-sung fit le reste, et celui-ci laissa échapper un petit rire.
« Toi aussi, tu chassais les loups ? »
« Oh, jamais de la vie ! Un homme doit mener une vie tranquille. Ça faisait un peu trop de grabuge, alors je me suis contenté de mes affaires. »
Han San répondit avec aisance. Après trois transactions, il savait parfaitement le genre de réponse que ce monsieur pointilleux en face de lui aimait entendre.
Comme prévu, Ma Jong-sung fut satisfait. D’un air jovial, il examina les marchandises de Han San.
« Le printemps est vraiment là. La peau de serpent a un beau lustre. Le venin s’adoucit, bien sûr, mais un venin moins puissant a aussi bien des usages. Deux aujourd’hui ? »
« Mais j’ai un gros morceau pour compenser. »
Han San sourit et lui tendit le paquet de reishi.
Avant même qu’il ne l’ouvre, le parfum amer qui s’en dégageait fit écarquiller les yeux de Ma Jong-sung.
« C’est du reishi, non ? »
« Je ne vous avais pas dit que je vous en apporterais environ un geun ? La dernière fois que je suis venu. »
« Eh bien, tu as vraiment… Ha ! Regardez-moi ça. Pas une trace d’humidité, et la forme n’a pas été abîmée. Je pourrais le vendre tout de suite ! »
Ma Jong-sung ne lésinait pas sur les compliments. Han San prit un air volontairement suffisant.
« C’est le travail de ma mère. L’huile de blaireau aussi, c’est elle qui l’a fondue. »
« Eh bien… Le fils attrape des serpents et déterre des herbes, et la maîtresse de maison fait fondre l’huile et sécher les plantes ? Vous avez une belle vie. Une sacrée belle vie. »
« C’est vrai. Une belle vie. »
Et il le pensait vraiment.
C’était une belle vie qui lui était enfin échue, après des décennies de regrets.
C’était aussi pour cela que Han San ne pouvait tolérer quiconque cherchait à se mettre en travers de son chemin.
« Voyons voir. Deux serpents à un won et quarante jeon. Le reishi pèse un geun et un petit supplément, juste avant dix-sept nyang. Vu son état et son séchage, je vous le prends à cinquante et un jeon le nyang. Ça fait huit won et soixante-sept jeon. »
« Alors, le total… »
« Dix won et sept jeon. Je vous enlève la petite monnaie et j’arrondis à dix won tout rond. »
Han San rit comme s’il n’en croyait pas ses oreilles.
« Et pourquoi vous me rabotez le prix comme ça ? Waouh. Pas étonnant que vous ayez tant fait l’éloge de ma marchandise. Je ne savais pas que les compliments coûtaient sept jeon la dose ! »
« C’est comme ça qu’on fait à Kaesong. »
« Quelle originalité ! On est dans le Gangwon, à Inje, non ? J’ai entendu dire que les prix avaient flambé avec cette histoire de loups, et vous me faites ça ? »
« Ah, allons, mon ami. Les herbes et le riz, ça ne se vend pas au même prix. Les gens n’entrent pas dans une gargote à gukbap pour demander un bon bol de soupe au reishi, bien frais, n’est-ce pas ? Les plantes médicinales ne suivent pas les cours du marché. En fait, quand il y a moins de clients, on ne fait que perdre de l’argent. »
Ma Jong-sung prit son air de pauvre malheureux.
Au fond, il n’avait pas tort. Les produits de première nécessité et les produits de luxe obéissaient à des règles différentes.
Han San claqua la langue et céda un peu de terrain.
« D’accord. Dix won. »
« Voilà ! Ça fait plaisir de discuter avec quelqu’un qui sait écouter. »
« En échange, par contre… Celle-là. Donnez-moi une des boîtes vides, là-haut. »
La main de Ma Jong-sung, qui allait saisir l’argent, se figea. Son regard suivit le doigt de Han San jusqu’à l’étagère. Une jolie boîte en paulownia, destinée à emballer des médicaments, y était posée.
« Ha ! Celle-là coûte cher… »
« Patron, je vous ai d’abord apporté de l’huile de blaireau. Ensuite, je vous ai livré des serpents par chargements entiers. Et maintenant, du reishi. Qu’est-ce que je vous apporterai la prochaine fois, hein ? Qui sait ? Peut-être que je déterrerai du polypore, ou même du ginseng sauvage. »
« Ne raconte pas n’importe quoi ! Pff ! Si c’était si facile, je serais le premier à partir dans les montagnes. »
Tout en fronçant les sourcils, Ma Jong-sung finit par acquiescer. Han San récupéra la boîte d’un air ravi.
« Merci. » Puis, sans attendre, il ajouta : « Maintenant que le sujet est lancé, patron, supposons que je déterre du ginseng sauvage. Vous sauriez où je pourrais le vendre ? »
« Eh bien, mon gars. Comme je viens de te le dire, si c’était si facile… »
Ma Jong-sung s’interrompit au milieu de sa phrase et observa le visage de Han San.
Ce ne fut qu’un instant. Ma Jong-sung se redressa et rajusta ses lunettes.
« Tu es sérieux ? »
Han San sourit.
« Un homme doit voir grand. »
« Tu ne disais pas, à l’instant, qu’un homme devait mener une vie tranquille ? »
« Oh, ça n’a rien à voir ! Les loups, c’est risquer sa vie, c’est sûr. Le ginseng sauvage, c’est juste quelque chose qu’on peut déterrer si la chance nous sourit. »
Ma Jong-sung n’avait fait que parler en l’air, lui aussi. Quoi qu’il en soit, Han San avait déjà gagné beaucoup de crédit à ses yeux pour ses récoltes de plantes médicinales.
Il cessa de tourner autour du pot et alla droit au but.
« Pour une grosse pièce comme du ginseng sauvage, c’est difficile ici. Je connais bien quelques personnes, mais il faut que le moment et tout le reste s’y prêtent. L’argent est là où il est, mais il n’y en a pas toujours. Et puis, cet endroit est un peu à l’écart. »
« Hmm. »
« Du polypore, je pourrais t’en prendre un demi-geun par mois, soit environ huit nyang. Séché, bien sûr. Tu connais le prix du marché ? »
Han San se remémora les cours de l’époque. Ça devait être…
« Environ trois won le nyang, non ? »
« Tu t’y connais. Pour en tirer davantage, il faudrait aller jusqu’à Chuncheon. Bien sûr, je pourrais le vendre à ta place, mais je prendrais une commission, et ça ne te plairait pas non plus, pas vrai ? »
« Haha. »
Han San se gratta l’arrière de la tête en riant.
Les chiffres étaient clairs.
En vendant des plantes médicinales à la Pharmacie Cheonbo, il pouvait donc gagner au maximum environ trente won par mois, à quelques pièces près. Au-delà, ils ne pourraient pas absorber le volume.
« Voilà donc la taille de l’économie d’Inje, pour l’instant. »
Ce n’était pas comme dans un roman d’arts martiaux où, dès qu’on lançait une phrase, la suite était : [Oh ! Puisque vous en parlez, j’ai justement un invité chez moi qui cherche précisément du ginseng sauvage, avec mille won impossibles à tracer dans son manteau, et il gardera toute cette affaire secrète ! Quant à moi, qui vous mets en contact, bien sûr, je ne prendrai pas une seule pièce !] Rien de tel ne suivit, mais Han San fut suffisamment satisfait.
« En fait, ça me donne davantage confiance. »
Ce genre d’histoire était conçue dès le départ pour arnaquer les gens, d’où cette impression que tout tombait trop parfaitement en place. Le fait que son interlocuteur n’ait pas l’intention de l’escroquer — du moins, pas encore — était déjà une belle victoire.
« Pour les grosses affaires, je devrais donc attendre d’avoir pris pied à Chuncheon ou à Gyeongseong ? Ou bien… »
À cet instant, un plan se dessina dans l’esprit de Han San.
« Ou alors, si je devenais investisseur et développais cette boutique elle-même… »
Mais l’idée ne fit que passer. Han San secoua bientôt la tête. Il était bien trop tôt.
« Compris. Alors… le ginseng sauvage, ce sera peut-être difficile, mais je garderai l’œil ouvert pour le polypore. »
« Oui, oui. Un homme doit vraiment mener une vie tranquille. Enfin, le polypore, c’est déjà une belle prise, bien sûr… »
Sans se douter des pensées qui avaient traversé l’esprit de Han San, Ma Jong-sung lui tendit simplement l’argent. Han San prit aussi tranquillement le journal posé à côté du comptoir.
« Merci, patron. »
« Je ne t’ai pas dit que tu pouvais prendre le journal ! »
« Alors, à la prochaine. »
« Toi, toi ! Tu ne peux pas t’empêcher de voler, hein ! »
En sortant de la Pharmacie Cheonbo, Han San déplia le journal tout en marchant. C’était l’édition du soir d’avant-hier, datée du 30 avril.
[Le Shanghai Daily publie un article séditieux contre l’Empire… Les autorités lancent un sévère avertissement]
[À Genève[1], la délégation chinoise appelle les puissances occidentales à sanctionner le Japon]
[Chiang Kai-shek[2] est arrivé à Beiping le 28 avril]
Beiping, c’était Pékin. Sous la dynastie Qing, la ville s’appelait Pékin, puis elle était devenue Beiping, avant de reprendre bien plus tard son ancien nom. Mais tout cela n’avait aucune importance pour le moment.
« L’époque suit son cours. »
Même s’il avait décidé de viser un peu plus haut, les nouvelles du journal étaient encore d’une tout autre ampleur.
En claquant la langue, il tourna la page et remarqua les articles de la rubrique société.
[Affrontement entre les villageois et les partisans du chef de canton : arrestations massives]
L’article racontait qu’un chef de canton avait voulu détruire un ancien réservoir, la « Digue d’Oseondo », dans le cadre d’un projet de reconquête des terres, et que les habitants qui s’y étaient opposés s’étaient heurtés aux ouvriers.
[Le chef de canton entendait récupérer des terres agricoles avec l’autorisation des autorités, mais les habitants ont supplié qu’on ne puisse « couper un lien vital vieux de cinq cents ans »…]
[Le bureau du comté a maintenu qu’« une autorisation déjà accordée ne pouvait être annulée » et proposé un compromis consistant à « ne détruire que la moitié », mais les habitants l’ont refusé…]
[Le 19 mars dernier, les affrontements ont éclaté. Plus de dix habitants ont été grièvement ou légèrement blessés, et une cinquantaine ont été arrêtés…]
Han San relut l’article encore et encore. Avec attention.
« Ce n’est pas l’affaire de quelqu’un d’autre. »
La déclaration qu’il avait faite la veille, le projet qui commençait à prendre forme dans son esprit, finirait inévitablement par se heurter à l’ordre établi dans la vallée de Sebeom.
« La Vieille Wangdae… »
La chamane qui régnait sur le Hameau supérieur.
Pour l’instant, la bande de Deok, qui faisait la loi dans Meokbawi Valley, obéissait à cette sorcière. S’il voulait construire un barrage dans la vallée et détourner le cours de l’eau, il lui faudrait s’entendre avec ces types.
Et ce n’était pas tout.
À chaque pas que ferait Han San, on lui mettrait des bâtons dans les roues. L’entreprise serait hostile au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer.
« Si les gens du Hameau supérieur, soumis à une chamane, s’en prennent à moi encore plus violemment que ça parce qu’un chef de canton a voulu récupérer un lopin de terre, je suis mal parti. »
Han San serra le poing.
[Quand le pouvoir et la foi s’assoient face à face, grand frère, le conflit… devient enfin quelque chose qu’on ne peut jamais résoudre.]
La voix de son cadet, le professeur Han Bada, lui revint à l’oreille.
Comment devait-il s’y prendre ?
Tout écraser par la violence, morceau par morceau ? Comme il l’avait fait avec les hommes de Pi Sun-dae ?
Ou s’appuyer sur l’autorité publique pour tout balayer ? Comme le chef de canton de l’article ?
« S’il n’y a pas d’autre solution, je n’hésiterai pas. »
Han San secoua la tête.
C’était la voie la plus facile.
Là où le sang a coulé, la rancune demeure, et le jour des représailles finit toujours par arriver. C’était pour cela que l’Empire du Japon ne pourrait jamais régner sur cette terre.
Ici, ce n’était pas différent.
« Il faut que je m’y prenne avec astuce. »
Il devait avancer pas à pas.
Prendre son temps, sans se presser, et couper un à un les bras et les jambes de la Vieille Wangdae, jusqu’à ce que les habitants n’aient d’autre choix que de se ranger de son côté.
Voilà ce qu’il ferait.
« Ouf. »
Han San referma le journal. Sans s’en rendre compte, il était arrivé devant les Cuirs Daeseong.
Il entra dans la boutique et lança un salut.
« Patron Park, vous êtes là ? »
« Oh, te voilà ? Ça fait vraiment longtemps. »
Park Dong répondit d’un ton bourru.
Han San sourit de toutes ses dents et déchargea les peaux de son porte-charge.
« Des peaux de lapin. Il n’y en a que trois, par contre. »
« Des lapins ? Voyons ça. »
Park Dong jeta un coup d’œil aux peaux et lui lança quelques pièces.
« Quarante jeon. Je ne peux pas t’en donner plus. »
Han San claqua la langue. Environ treize jeon par peau. Enfin, c’était le prix d’une peau de lapin.
« Ça me va. Ce n’est pas vraiment du troc, mais je peux vous emprunter ce marteau et quelques clous ? »
« Pourquoi ? Vas-y, sers-toi. De toute façon, je ne fais rien. »
« Merci. »
Han San s’installa à l’établi dans un coin.
Il posa la boîte en paulownia qu’il avait extorquée à Ma Jong-sung. Sur cette boîte nue, dépourvue de couvercle, il entreprit de fixer l’une des peaux de lapin qu’il avait gardées.
Il plaça le côté fourrure, tout doux, vers le haut, puis cloua les bords à coups de marteau pour finir : boum, boum !
La boîte en paulownia, qui avait déjà une certaine élégance, devint en un rien de temps un superbe écrin raffiné.
« Oh ! »
Park Dong laissa échapper un sifflement admiratif.
« Tu as de l’or dans les mains, toi. Viens travailler ici, qu’est-ce que t’en dis ? »
« Rien que l’offre me fait plaisir. Mais je n’aime pas trop qu’on m’attache… »
« Petit insolent ! Un homme doit bien se laisser attacher à un boulot, de temps en temps, non ? Tu ne sais pas que c’est comme ça qu’on reste bien tenu en laisse, même après s’être marié ? »
« Me marier ? Mais je ne vois même personne, patron. »
Non seulement il ne voyait personne, mais il avait soixante-quatorze ans : qu’avait-il à faire de romance ?
« Pour assurer la prospérité du clan, il suffira que Bada trouve une bonne épouse et s’en occupe lui-même… »
Bien sûr, ignorant tout de ces pensées, Park Dong leva les yeux au ciel.
« Tu fabriques une jolie boîte comme ça ? Ce serait pas pour ta future épouse, par hasard ? »
« Je vous ai dit que non. » Exaspéré, Han San rangea la boîte. « Au fait, patron, vous vendez aussi des vêtements ? »
À vrai dire, il hésitait un peu à se présenter au poste de police dans ces guenilles de coton, avec son allure de défricheur.
Dans sa vie précédente aussi, Han San s’était toujours habillé pour le côté pratique, sans exception. Mais il avait également eu un petit frère qui était très au fait de choses comme le TPO et les codes vestimentaires.
[Grand frère. Quand tu vas dans un endroit comme celui-là… tu ne pourrais pas faire quelque chose pour ta tenue ?]
À l’époque, il avait pu laisser ces remarques lui passer au-dessus de la tête. Mais à présent, il était le chef de famille. Il devait se mettre sur son trente-et-un, et le faire sans attendre, par lui-même…
« Tu me demandes si je vends des vêtements ? »
Les yeux de Park Dong s’illuminèrent.
Fourrer son nez dans la vie privée d’un jeune homme était amusant, mais la perspective de voir de l’argent entrer dans la caisse l’était encore plus, bien sûr.
« Bien sûr que j’en vends ! Un homme doit parfois s’habiller avec élégance. Regarde ça. Celui-là. Le manteau. »
« Man-teau. »
« Non, pourquoi tu prononces ça comme… enfin, bref, c’est du cuir pleine fleur. Trente won. »
« Hm. »
« Tu vois le pantalon à côté ? Tu pourrais monter à cheval avec, il ne s’userait même pas. Du très bon travail. Quinze won ! »
« Hm… »
« Les chaussures à côté, ainsi que les bottines, c’est cinq won pièce. Le sac coûte dix won. »
« Hmm. »
Han San fredonna doucement et fit mentalement glisser les boules d’un boulier. Le tout faisait soixante won.
« C’est insensé. »
Il pouvait se le permettre. Il avait sur lui deux cent dix won et quarante jeon.
Mais c’était pour aller au poste de police…
« Je suis censé porter pour soixante won de vêtements pour rencontrer deux gendarmes militaires ? »
Soixante won, c’était cinq seom de sel, non ? Un seom pesait cent cinquante kilos, soit sept cent cinquante kilos de sel au total !
Et dépenser tout ça pour son apparence ?
« Non, mais quand même… »
À l’avenir, il irait à Chuncheon, à Gyeongseong… Non, même pour se rendre maintenant au Pavillon de Jade du Sud, cette allure de défricheur ne ferait pas l’affaire. Pour éviter qu’on le traite comme un indigène incivilisé, il devait avoir l’air du milieu.
« Si je considère que je les porterai toute ma vie, l’investissement pourrait en valoir la peine… »
Mais soixante won.
Et surtout, le fait que ce soit du cuir le chiffonnait.
« Pour qui je me prends ? »
Il était le fils d’un chasseur du mont Baekdu. Les peaux lui tombaient des mains dès qu’il attrapait une bête, non ?
Il ne manquait pas de matière première, et il allait payer une fortune pour un produit fini ?
Han San prit sa décision.
« Patron. »
« Oui ! Tu as choisi quelque chose ? »
« Des aiguilles, du fil épais, un poinçon à piquer… et donnez-moi quelques-uns de ces outils. »
« Hein ? »
« J’ai dit que j’allais acheter des outils pour travailler le cuir. »
Le visage de Park Dong se décomposa.
« Quoi ? Tu as dit que tu achèterais des vêtements ! »
« Les prix sont un peu… Je vais les fabriquer moi-même. »
« Hé, petit insolent ! Je sais que tu es habile de tes mains, mais tu crois que confectionner des vêtements, c’est comme construire une niche ? »
« Une niche, ce n’est pas mal. Même si je n’ai pas encore de chien. »
« Aigo, quel type exaspérant, vraiment ! »
Tout en grommelant, Park Dong rassembla les outils pour lui. Le tout valait cinq won.
Touché par le spectacle, Han San en acheta quelques autres — le résultat, bien sûr, d’une réflexion plus poussée sur l’aspect pratique.
« Ceux-là. Les bottines et le sac aussi. Celui avec une bandoulière. Et un portefeuille, aussi. Avec plein de poches. »
Les bottines étaient difficiles à fabriquer, et il avait besoin du sac et du portefeuille immédiatement.
Un sourire refleurit sur le visage de Park Dong.
« Tu as quand même une conscience. »
« Vous connaissez un bon tailleur ? »
« Tu as une conscience, mais elle est pourrie ! Hé, je dois aussi aider une autre boutique à gagner de l’argent ? »
Han San prit un air penaud.
Park Dong bouda, mais finit par désigner un endroit à l’extérieur de la boutique.
« Franchement… Là-bas, où est-ce que c’est déjà ? Il y a un tailleur tout au bout. Va lui donner mon nom. Ce n’est pas le genre à te faire payer trop cher. »
« Merci. »
Et c’est ainsi qu’il arriva chez le tailleur.
Une fois ses achats terminés, Han San se plaça devant le miroir.
Une chemise à col amidonnée avec soin, un gilet gris parfaitement ajusté. Un pantalon de laine robuste, et pour couronner le tout, un fedora.
« Eh bien, tu as fière allure ! »
Le tailleur poussa un cri admiratif.
Ce n’était pas étonnant. Ses épaules, durcies par le travail dans les montagnes, sa haute stature élégante et sa large poitrine : voilà que se révélait la silhouette dissimulée par son allure de défricheur.
Et ce n’était pas tout.
Han San dégageait une aura étrange. Un corps de dix-huit ans, un regard de soixante-quatorze. Ce décalage singulier lui conférait une profondeur particulière.
« Tu en imposes vraiment. On croirait que tu arpentes les rues de Gyeongseong. »
Le tailleur le répéta tant de fois que ce n’était pas une exagération.
« Hm. »
Han San se regarda dans le miroir, les yeux plissés, et posa ses doigts sous son menton.
« L’indigène s’est changé en Toynbee en un instant. »
« ? »
« Autrement dit, il n’est plus indigène… »
« ??? »
Le visage du tailleur se contorsionna en une expression terriblement complexe, mais Han San ne le remarqua pas. Il laissa simplement échapper un petit rire gêné, hé hé, et sortit son argent.
« Voilà. »
« Ah… Oui, monsieur. »
Les vêtements lui coûtèrent dix won en tout.
Le tailleur empocha les dix won. Han San plia les vêtements de coton et les chaussures en caoutchouc qu’il portait en arrivant, puis les rangea soigneusement dans le sac. Il posa le sac sur son porte-charge et le hissa sur son dos.
« Eh bien… enfin… »
Le tailleur arbora de nouveau cette expression incroyablement complexe.
Pour donner une comparaison, c’était le genre de visage qu’une personne, des décennies plus tard, ferait en voyant un original pédaler jusqu’à son travail à la banque sur un vélo de magasin de riz, en costume, avec des sandales portées sur des chaussettes. Mais, hélas, Han San ne le remarqua pas.
Le sentiment singulier d’un vieil homme solitaire vivant seul était à ce point redoutable.
« À la prochaine. »
« Oui… rentrez bien, monsieur… »
Après lui avoir fait ses adieux d’un air étrangement abattu, le tailleur le regarda sortir dans la rue.
« Les préparatifs sont terminés. »
Ses nouvelles bottines en cuir claquaient sur le sol. Il se dirigeait, bien entendu, vers le poste de police où était installé le détachement de gendarmerie militaire d’Inje.
« Allons-y. »
Il était temps d’aller toucher la récompense.
[1] Genève était le siège de la Société des Nations. Après l’invasion de la Mandchourie par le Japon en 1931, la Chine y réclama à plusieurs reprises des sanctions des puissances occidentales, mais n’obtint guère de résultats avant le retrait du Japon de la Société des Nations, en mars 1933.
[2] Chiang Kai-shek (1887–1975) était le dirigeant du gouvernement nationaliste chinois du Kuomintang et le commandant de ses armées à cette époque.
La scène chez le tailleur repose sur un jeu de mots coréen. Han San se décrit comme un 토인 (toin, « indigène ») devenu 토인비 (Toynbee, nom de l’historien), puis explique l’expression comme 토인-비 (土人-非), littéralement « indigène-non », c’est-à-dire qu’il n’est plus indigène. La version anglaise conserve « Toynbee » et rend l’explication par « native-no-more » afin de préserver le jeu de mots.
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