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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 45
──────
Le propriétaire de cette terre (1)
Le dîner tardif avait été particulièrement savoureux.
« Le ragoût de porc au kimchi, c’est vraiment un mariage céleste. »
On disait que la viande de sanglier était plus coriace que celle du porc d’élevage, mais à cette époque, la viande était déjà un mets de choix en soi.
Et puis, elle avait été débitée par un père qui avait chassé sur le mont Baekdu, puis cuisinée par sa femme, sa mère : le résultat était tout simplement divin.
« Ah, ça fait du bien… »
Après avoir aidé à faire la vaisselle et à ranger, histoire de digérer, Han San s’assit sur le plancher du daecheong et se tapota le ventre.
Il aspira plusieurs fois l’air frais de la nuit, puis l’expira.
Quel calme.
À ceci près que…
« Ça va être dur de me rendormir… »
Il s’était réveillé beaucoup trop tard.
« La prime… Mieux vaut passer au poste de police la récupérer avant que Toono ne parte. Il faudra donc que je sois en ville demain… Autant rester éveillé et prendre la route à l’aube. »
Dans ce cas, il ferait bien de marcher un peu pour se dégourdir les jambes.
Han San se leva.
« Maman, je vais prendre l’air. »
« À cette heure-ci ? Il fait nuit, alors fais attention. »
Laissant derrière lui les adieux de sa mère, Han San franchit le portail de branchages.
Le printemps était désormais bien installé. L’air nocturne n’était plus froid, seulement agréablement frais.
Tandis qu’il marchait sous le foisonnement d’étoiles, Han San tâta l’intérieur de sa chemise.
Ses doigts rencontrèrent des cartons rigides.
« Les cartes de visite. »
Il en avait désormais quatre en tout.
D’abord, celle de Hajama Tsuchimaru.
« Alors, le gisu tué par Ginsei, c’était… »
Les renseignements qu’il avait rassemblés en tenant la taverne, l’importance inhabituelle de la prime et la réaction de Sawada lorsqu’il avait montré la carte : tout désignait l’arpenteur Hajama Tsuchimaru.
Il avait dépensé son argent sans compter et lui avait laissé une bonne impression à plus d’un titre. Han San en avait donc un goût amer dans la bouche.
« Malgré tout, je t’ai vengé. Repose en paix. »
Pour l’instant, il décida de garder la carte.
« Il y a aussi ce gros bonnet de Busan. On m’a dit que beaucoup de membres du clan Hajama étaient arpenteurs. »
L’un d’eux pourrait bien revenir dans les parages. On ne savait jamais comment les choses pouvaient se recouper.
Ensuite venait la carte de Kim Mal-ja, du Pavillon de Jade du Sud.
« Puisque je vais en ville demain, autant faire un saut là-bas. »
C’était une valeur en pleine ascension.
Il était certain que les relations des trois sœurs de la nuit ne feraient que se renforcer au fil des jours. En entretenant de bons rapports avec elles, il pourrait se rapprocher des grands de ce monde ou du milieu interlope.
« Au minimum, je pourrais me faire présenter la deuxième sœur, Kim Seong-ja, à Chuncheon, et l’aînée, Kim Wol-ja, à Gyeongseong. »
Et cela lui serait utile dans d’autres domaines aussi.
« Pour les peaux de chat sauvage ou de martre, par exemple. »
Il valait mieux vendre ces matières rares à un acheteur choisi avec soin que de les céder en bloc à une entreprise comme Cuirs Daeseong, qu’il avait mise à sac la dernière fois.
« Le ginseng sauvage et tout ça aussi… Non, il faudrait peut-être attendre que j’aille jusqu’à Chuncheon ? »
Enfin, il verrait bien.
Les deux cartes restantes appartenaient, bien sûr, à Sawada Kazuo et à Kannoizuna Toono.
« Un billet qui garantit trois cents wons. »
Dès qu’il se rendrait au poste, on lui remettrait une épaisse liasse de billets.
Ajoutés aux quelque deux cents wons qu’il avait gagnés avec la taverne, cela faisait…
« Cinq cents wons en tout. »
Pour une famille de cultivateurs sur brûlis en 1933, c’était une somme si colossale qu’elle dépassait de loin leur condition.
Une fortune qui, si la nouvelle s’ébruitait, susciterait non seulement l’envie, mais aussi des intentions meurtrières.
« Avec cet argent… »
Plusieurs possibilités se dessinaient dans l’esprit de Han San.
La plus importante, bien sûr, était…
« L’été prochain, la Grande Inondation de l’année Gap-sul. »
Une tragédie qui se produirait dans environ quatorze mois.
La pluie qui s’abattait du ciel comme des barreaux de prison, les eaux boueuses qui déferlaient tandis qu’un pan de Meokbawi Valley s’effondra, la force terrifiante et écrasante de la nature qui avait emporté jusqu’aux corps de ses parents, puis…
[ « Les Grands Seigneurs arrivent ! » ]
Han San serra le poing.
« Est-ce que je dois vraiment attendre cette vague ? »
Que pouvait-on acheter avec cinq cents wons en 1933 ?
Bien sûr, cette somme ne suffirait pas à s’offrir une belle maison à Gyeongseong. Même à Chuncheon, ce serait difficile.
Mais dans le bourg d’Inje ?
« Plus qu’assez, et il m’en restera. »
Il aurait de quoi acheter une maison avec une cour dans un bon quartier, des terres à cultiver et un bœuf, et il lui resterait encore de l’argent.
« Le problème, c’est le registre familial… »
La famille Han était composée de colons pratiquant la culture sur brûlis. Quant à savoir s’ils étaient inscrits au registre… Eh bien, il fallait croire que les salauds du Gouvernement général avaient leurs raisons de lancer avec tant d’ardeur leur campagne d’expulsion des colons qui vivaient ainsi.
« Mais ça, l’argent et les relations peuvent régler le problème. »
Cinq cents wons de fonds, et un an et deux mois devant lui. Avec une telle somme…
« Je ferai inscrire toute la famille au registre, j’achèterai une maison sur les hauteurs du bourg d’Inje, et ensuite… »
La Grande Inondation de l’année Gap-sul.
Ne pouvait-il pas échapper définitivement à ce cauchemar qui l’avait hanté dès l’instant de son retour ?
« Bien sûr, encore faut-il que mes parents veuillent vivre en ville… »
La situation de son père, en particulier, était compliquée.
Han San comprit soudain que son père, qui craignait qu’on découvre son passé au sein de l’Armée de l’Indépendance — ce qu’il appelait son engagement dans l’« Armée des Justes » —, risquait de rechigner à s’installer en ville.
Mais cela faisait près de quinze ans qu’il s’était enterré dans la vallée de Sebeom, non ? Et son apparence avait changé : le colosse robuste et large d’épaules était devenu l’homme sec qu’il était aujourd’hui.
Après avoir fait modifier son inscription au registre, qui pourrait affirmer avec certitude que cet homme était bien le même ?
« Ça ira. »
Il saurait les convaincre.
Ses deux parents étaient pragmatiques. Ils ne s’accrocheraient pas à des idées aussi bornées que « je ne veux pas quitter mon village natal » ou « un montagnard doit vivre dans les montagnes ». Et même s’ils en avaient une en tête, ils finiraient par se laisser convaincre.
« Et j’ai désormais de quoi les persuader. »
Ne l’avait-il pas prouvé au cours du mois écoulé ? Il n’était plus un bon à rien ballotté par le vent, mais le prochain pilier de la famille Han.
« Alors… j’aborderai la question à mon retour de la ville, demain. »
Quoi qu’il en soit, la nuit était déjà bien avancée.
À cette heure, il ne serait pas étonnant que tout le monde dorme déjà à son retour ; il n’allait tout de même pas les réveiller pour leur annoncer : « Allons vivre en ville ! »
« Il faut procéder étape par étape. »
C’est alors qu’il leva la tête en songeant à cela.
« Hein ? »
Han San s’aperçut soudain de l’endroit où il se tenait.
Devant l’arbre-sanctuaire du Seonangdang.
Là même où, le jour de son retour, l’âme d’un homme de soixante-quatorze ans s’était éveillée dans le corps d’un jeune homme de dix-huit ans.
Il se tenait devant le vieil arbre, dont les trois branches noueuses portaient chacune des bandes de tissu bleu qui pendaient jusqu’au sol.
« J’ai marché en réfléchissant, et me voilà arrivé ici sans m’en rendre compte… »
Han San leva les yeux vers l’arbre.
L’arbre qu’il avait vu juste avant de fermer les yeux, à l’ultime instant de sa vie précédente.
L’arbre sur lequel il avait posé les yeux en les ouvrant pour la première fois dans celle-ci.
La fin et le commencement. Pourtant, cet arbre n’aurait désormais plus rien à voir avec lui. Il le contempla simplement, ainsi.
« Porte-toi bien. Je vais emmener ma famille et partir. »
Il le pensa, et au moment où il s’apprêtait à s’éloigner, comme pour lui faire ses adieux…
Toc.
Un petit bruit.
Pourtant, dans le calme de la nuit, il résonna plus fort que le tonnerre et se propagea d’un coup.
Le regard de Han San s’immobilisa, puis descendit vers l’origine du bruit.
Un morceau de tissu bleu gisait par terre.
« … ? »
Il n’y avait pas le moindre souffle de vent. Personne n’y avait touché.
Et pourtant, ce tissu bleuâtre était tranché net, comme au ciseau.
« … »
À côté se trouvait une clochette façonnée à l’image d’un nourrisson. La corde sacrée qui la retenait avait elle aussi été sectionnée.
« C’est… »
Au moment où le regard de Han San se porta un peu plus loin…
L’ombre projetée par l’arbre du Seonangdang, là où l’obscurité s’amassait le plus, là où même le clair de lune était englouti et éteint.
Elle était là.
Une litière grossière recouverte d’une peau rayée. Devant elle se dressait un géant chauve aux lèvres épaisses.
Le visage qu’il avait vu en rêve, le premier jour de son retour.
« Park Il. »
Le fidèle serviteur de la chamane du Hameau supérieur, la Vieille Wangdae !
Zrrrk.
Dans un bruit pareil à celui d’une lame émoussée qui entaillait une peau, le rideau de la litière s’écarta.
Une odeur de nurungji réduit en poudre s’en échappa, mêlée à la puanteur fauve propre aux bêtes sauvages.
« Quelle audace. »
Enveloppée dans cette odeur comme d’un voile, une silhouette noire rampa hors de la litière.
« Tu as touché à quelque chose qui appartient à la montagne. »
La vieille femme, dont la stature imposante faisait paraître insignifiant Park Il lui-même, cet homme à l’allure de gardien vajra[5], se révéla devant Han San.
« Tireur. »
La vieille femme prit la parole d’une voix rêche comme du fer frotté contre une meule.
Dans un repli du Mont Seorak, qui s’élevait depuis Inje, se trouvait un village appelé la Vallée de Sebeom.
Plusieurs histoires expliquaient l’origine du nom du village. La plus évidente tenait à sa division en trois niveaux : le Hameau supérieur, le hameau du Milieu et le Hameau inférieur.
Chaque hameau était différent à tous égards, depuis sa date de fondation jusqu’aux origines de ses habitants.
Les eaux du Hameau inférieur étaient peu profondes. Go Tae-chon, madame Go, Pi Sun-dae et les autres… Ils étaient arrivés vers le milieu des années vingt, à l’ouverture du chantier de construction de la nouvelle route. Des gens vulgaires, obsédés par l’argent et les biens matériels, et donc faciles à cerner.
Le hameau du Milieu était plus ancien. À partir de l’annexion du Japon et de la Corée en 1910[1], et surtout autour du mouvement du premier mars 1919, des gens incapables de rester là où ils étaient avaient commencé à affluer. La famille Han aussi faisait partie de ces nombreuses familles chargées d’histoires.
Quant à l’époque où le Hameau supérieur avait vu le jour, personne ne la connaissait exactement.
Certains parlaient du traité d’Eulsa. D’autres, de la fondation de l’Empire coréen[2]. D’autres encore, du mouvement paysan de Donghak[3]. D’autres, de la mutinerie militaire d’Imo[4]. Et d’autres évoquaient tout autre chose.
Plus on remontait les lignées de ceux qui y vivaient, plus leurs origines se dispersaient. Plus on tentait de retracer précisément leurs parcours, plus leurs contours devenaient flous.
La Vieille Wangdae.
La grande chamane qui régnait sur le Hameau supérieur.
« Qu’entendez-vous par là ? »
Han San leva les yeux vers la grande sorcière qui, dans le rêve qu’il avait fait la première nuit après son retour, l’avait changé en poulet.
« Vous dites que j’ai touché à quelque chose qui appartient à la montagne ? Qu’est-ce que ça veut dire… »
« L’Étoile du Chien n’était pas censée se coucher si tôt. »
La chamane baissa les yeux vers Han San. Ses yeux étaient presque entièrement noirs, avec à peine un peu de blanc.
« N’est-ce pas ? »
« Quoi ? » Han San soutint son regard. « Je ne vois pas de quelle étrange histoire vous parlez. »
« Étrange ? »
La Vieille Wangdae pencha la tête sur le côté.
« C’est toi qui es étrange. Ta coquille est celle d’un poussin fraîchement éclos, mais à l’intérieur se love un vieux serpent. »
Un frisson parcourut Han San de la tête aux pieds.
La Vieille Wangdae plissa les yeux et le scruta.
« Étrange. Vraiment étrange… Qu’est-ce donc ? La descente d’un dieu ? L’un des huit millions de dieux de l’archipel aurait-il traversé la mer ? Ou une bénédiction ? Serais-tu descendu des hauteurs du mont Baekdu ? L’esprit d’un ancêtre ? »
Han San réussit tout juste à empêcher ses dents de claquer.
La Vieille Wangdae secoua la tête.
« Peu importe. C’est impie. »
Elle poursuivit :
« Ton impiété a mis les étoiles en désordre. Les trois Seigneurs de la Montagne, les Rois, ne te toléreront pas. »
La voix de la vieille chamane pesait sur Han San comme si elle avait un poids. Il eut même l’impression que l’ombre de l’arbre du Seonangdang s’enroulait autour de ses chevilles comme une bête vivante.
Une personne ordinaire aurait eu les jambes coupées et se serait écroulée sur place.
Mais…
Clang !
Un bruit de fer glaçant fendit en deux la voix envoûtante de la chamane.
Le poignard à ressort à lame…
Le couteau qu’un chasseur venu de l’extérieur avait apporté au-delà de la Vallée de Sebeom. Cette lame brutale, qui avait transpercé la chair de l’« Étoile du Chien » et fracassé ses os, avait fendu l’air humide.
Le sourcil de la Vieille Wangdae tressaillit.
Han San balaya du bout de la lame les ténèbres qui lui barraient la route, les chassant comme s’il tranchait des cordes sacrées.
« … Ne me toléreront pas, dites-vous ? »
Han San ne recula pas. Serrant ce morceau de fer, il avança.
Boum.
Son pas ferme résonna.
« Ça ne va pas être simple… »
Ce n’était pas que du bluff.
Les frissons étaient réels, et les poils de sa nuque se dressaient toujours, mais il avait aussi compris quelque chose.
« Elle n’a pas deviné. »
Son plus grand secret — la régression — avait échappé à cette vieille chamane !
Elle avait seulement vaguement perçu quelque chose d’anormal, compris tout juste qu’il n’était pas un garçon ordinaire de dix-huit ans.
Rien de plus.
Et si c’était tout, si la puissance de ces prétendus Seigneurs de la Montagne ou Rois auxquels la chamane vouait un culte se limitait à cela…
« Alors, comment ton Roi compte-t-il s’y prendre pour ne pas me tolérer, vieille chamane ? »
Han San répliqua d’une voix tranchante comme une lame.
[1] Le traité d’annexion entre le Japon et la Corée, signé en août 1910, plaça officiellement la Corée sous la domination coloniale directe du Japon. Il mit fin à l’Empire coréen et inaugura trente-cinq années d’occupation.
[2] L’Empire coréen (대한제국) était un État coréen souverain proclamé en 1897 par l’Empereur Gojong. Il succéda à la dynastie Joseon et perdura jusqu’à l’annexion de 1910.
[3] Le mouvement paysan de Donghak (동학농민운동) fut un soulèvement armé de paysans en 1894 contre la corruption du gouvernement et l’influence étrangère. Il contribua au déclenchement de la première guerre sino-japonaise.
[4] La mutinerie militaire d’Imo (임오군란) fut une révolte de soldats de Joseon, en 1882, provoquée par des arriérés de solde et par le ressentiment envers les réformes militaires d’inspiration japonaise. Elle entraîna l’intervention des Qing et du Japon.
[5] Un « gardien vajra » (금강역사) est un guerrier musculeux, figure féroce qui garde l’entrée des temples bouddhistes coréens et en protège les lieux contre le mal.
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