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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 42
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Le comptable (2)
C’était une nuit où le grondement des eaux de la gorge résonnait avec une force particulière.
Han San tenait un bâton ramassé par terre, un peu comme un gratte-dos. À y regarder de près, la partie qui ressemblait à un gratte-dos était en fait un crochet, conçu pour y accrocher quelque chose.
Il retira la lance du corps de Ginsei et posa le talon de sa hampe sur le crochet.
« Où est-ce que je dois viser ? » demanda Han San.
Le baron Kannoizuna Toono porta un index ganté à ses lèvres en observant la scène, puis désigna un arbre au loin.
« Vous pouvez atteindre cet arbre ? »
« Sans problème. »
Il l’affirma avec assurance et rectifia sa posture.
Il saisit le propulseur plutôt que la lance elle-même, le tira en arrière et évalua la distance.
« Haaht ! »
Il le lança d’un mouvement vif.
Son bras, prolongé de la longueur d’une articulation, claqua comme un fouet et l’air se déchira dans un sifflement aigu. La hampe, empennée de plumes de faisan, se courba avec souplesse en fendant l’obscurité.
Boum !
À plusieurs dizaines de mètres, en plein dans l’arbre désigné par Toono, exactement à l’endroit qu’il avait indiqué, la pointe de la lance s’enfonça. L’arbre tout entier frémit, et les feuilles de ses branches poussèrent un cri.
« Oh ! »
Toono laissa échapper un cri d’admiration.
« Comme je le pensais ! Un propulseur de sagaie[1] ! Quelle précision incroyable ! »
Han San fit mine de ne pas comprendre ce mot étranger et se gratta la tête, l’air d’un jeune montagnard ingénu.
« Propu… enfin, je ne sais pas comment vous autres, les gens importants, appelez ça. Nous, on dit simplement un lance-lance. »
« Ah ah ! Peut-être une évolution convergente des techniques ? La sagesse des hommes d’autrefois, qui allongeaient le bras pour élargir le rayon de rotation et transmettre cette force centrifuge au projectile ! C’est ainsi qu’ils chassaient les mammouths, à l’époque… enfin, les éléphants géants couverts de fourrure. »
Toono semblait sincèrement impressionné ; il alla même jusqu’à applaudir.
Han San se frotta le nez d’un air gêné, puis poursuivit, comme emporté par son élan. « Cette hampe n’est pas faite d’un bois ordinaire, non plus. J’ai choisi les meilleurs arbres, puis j’ai encore trié parmi eux. Je l’ai fait rôtir au feu et je l’ai nourrie d’huile pour lui donner du ressort. Quant à la pointe, je l’ai fabriquée avec des bouts de fer récupérés auprès des chasseurs, les grands frères qui sont devenus nombreux par ici ces derniers temps. Je les ai aiguisés. Le fer est rare dans ces montagnes, vous savez… »
Han San continua de bavarder, s’étendant exprès sur ses explications. Il parla du soin qu’il avait apporté à la fabrication de l’arme, du temps qu’il avait passé à s’entraîner, et ainsi de suite.
On aurait pu croire à des paroles en l’air, mais c’était aussi une des pierres qu’il posait pour assurer sa survie. Il cherchait à changer l’image qu’on avait de lui : ne plus être un caillou qu’on pouvait écraser, mais un être humain avec qui l’on pouvait discuter.
« Avec Toono, ça marche du tonnerre. »
Un monstre de curiosité, incapable de détourner les yeux de la moindre chose intéressante. Toono était ce genre d’homme, et Han San le savait bien.
« Reste à savoir si ça marchera aussi sur cette vipère… »
Le regard de Han San effleura Sawada. La vipère au cache-œil faisait rouler ses noix entre ses doigts, le visage impénétrable.
Toono avait dépassé le stade de l’intérêt ; il était maintenant tout excité.
« Comme c’est amusant ! Ah, je suis le baron Kannoizuna Toono, de l’Empire ! »
Han San se gratta l’arrière de la tête, feignant la surprise.
« Ah… un baron… Vous êtes donc un homme de haut rang. »
« Oui ! Admirez-moi autant que vous voulez ! »
« Je m’appelle Han San. »
« Oh ! Prononcé d’un seul trait, ça donne Han-san ! Quel nom amusant ! »
Han San se contenta de sourire, embarrassé.
Toono, rayonnant, rajusta son monocle et pencha la tête.
« Ah ah, alors, Han-san ! Où avez-vous appris à fabriquer cette lance et ce propulseur ? »
« C’est mon père qui me l’a appris », répondit Han San comme s’il attendait la question. Son visage était plein de fierté.
« Mon père était un chasseur du mont Baekdu, dans la province de Hamgyeong. Il chassait les tigres et les ours. Il s’est blessé à la jambe, mais il a des mains d’une habileté remarquable. La façon de fabriquer une lance, le tour de main pour la lancer, j’ai tout hérité de lui. »
C’était un mensonge, bien sûr.
Dans sa vie précédente, il avait appris à fabriquer un propulseur et à s’en servir tout seul, et ce, dans sa vieillesse, à une époque où l’économie s’était développée et où l’information abondait partout dans le pays.
Mais le respect qu’il portait à son père, le savoir-faire de celui-ci et ses origines, tout cela était vrai. L’art du mensonge consiste à poser cinq pour cent de faux sur quatre-vingt-quinze pour cent de vérité.
« Le descendant d’un chasseur du mont Baekdu ! Formidable, Han-san ! Vraiment fascinant ! »
Toono éclata de rire. Son sourire était lumineux et franc.
Et à cet instant, Han San sentit les poils de sa nuque se hérisser.
« Oh-oh. »
En avait-il trop fait ?
« Ça ne va pas. »
Ce n’était pas seulement parce que le sourire de Toono lui rappelait celui que cet homme avait un jour adressé à Han Bada, dans sa vie précédente.
C’était aussi parce qu’il connaissait trop bien le tempérament tordu du seigneur de neuvième rang[2] qui se tenait juste à côté de lui, Sawada Kazuo.
« À force de me couvrir d’éloges, ce salaud va finir par… »
Comme prévu, Sawada fit un pas en avant. Ses bottes militaires écrasèrent le gravier dans un crissement rude.
« Baron. Gardez vos amusements pour plus tard. »
Toono se tourna vers lui, l’air de demander ce qui lui prenait. Son sourcil droit se haussa légèrement.
« Kazuo-kun, cet homme est un pilier de l’Empire. Réfléchissez bien, voulez-vous ? »
« Je ne réfléchis à rien du tout. »
Sa voix sonnait comme une peinture sèche en surface, encore humide dessous.
Sawada Kazuo regarda Han San.
Ce jeune colon installé sur des terres défrichées par le feu, sauvage jusqu’à la moelle, ce chien de Joseon.
« Bon, admettons que tu aies capturé Ginsei. »
Admettons que tu aies attrapé Ginsei avec cette arme primitive et sauvage. Que tu aies connu le défunt arpenteur Hajama. Que tu aies même gagné les faveurs de Son Excellence le baron, ici présent.
« Et alors ? »
Qu’est-ce que ça changeait ?
Récompenser et punir chacun selon ses actes, voilà la base du pouvoir, oui. Faire bouillir le chien après la chasse, c’était saper ses propres fondations. Sawada, qui se prenait pour un seigneur, le savait bien.
Mais ce n’était vrai que dans un monde où le soleil brillait.
Ici et maintenant, au fond de cette gorge plongée dans le noir, où brillait donc le soleil levant ?
Il n’y avait que la lumière des lampes. Et même celle-ci était entre les mains de ses hommes de confiance, soigneusement choisis.
Dans une situation pareille…
« Et si j’avais simplement envie de lui tirer dessus ? »
Pour pouvoir emporter intact le cadavre de ce loup comme son propre trophée ? Pour ne pas avoir à remettre une fortune de trois cents wons à un ignare paysan de Joseon ?
« Toono. Le baron impérial m’en empêchera-t-il ? »
Bien sûr, Son Excellence le raffiné lui lancerait un regard réprobateur. Peut-être claquerait-il même la langue en disant : « Quel manque d’élégance. »
« Mais si j’ai déjà tiré ? »
Si la gâchette était déjà partie et que l’homme était mort, alors quoi ?
« Me fera-t-il arrêter ? »
Peu probable.
Ne l’aiderait-il pas plutôt ? N’étoufferait-il pas l’affaire pour qu’elle se termine sans bruit ? Aussi mal que Toono pensât de Sawada, et aussi pitoyable qu’il jugeât ce chien de Joseon, c’est exactement ce qu’il ferait.
Parce que lui, Kannoizuna Toono, était un noble de l’Empire, et que lui, Sawada Kazuo, était un soldat de l’Empire.
Il ne voudrait pas ternir l’honneur de l’armée impériale pour un homme de Joseon déjà mort.
« Je pense que c’est extrêmement probable ! »
Sans même s’en apercevoir, Sawada avait cessé de faire rouler ses noix. Le pouls battait dans son œil gauche, sous le cache-œil ; cette sensation, cette sensation… Sa main se posa sur son fusil d’infanterie Type 38.
« Kazuo-kun… »
À l’instant où Toono fronça les sourcils…
Avant même lui, quelqu’un d’autre avait senti l’odeur du sang dans cet endroit, jusqu’à la moelle de ses os.
Han San.
L’instinct du chasseur qui, pendant soixante-quatorze ans, avait affronté d’innombrables bêtes dans la montagne explosa.
Son corps bougea avant même qu’il ait eu le temps de réfléchir.
« C’est ça ! »
Han San cria. Au même instant, il se plia à la taille et saisit Ginsei par la peau du cou.
« C’est cette tête qu’il vous faut, non ?! »
Dans sa main droite, apparue dans le flou du mouvement, la lame à ressort se tenait tout près de l’espace entre les yeux de Ginsei, comme si elle allait le raser de près.
Le geste avait été si rapide et si naturel que, lorsque la police militaire s’en aperçut, il était déjà trop tard.
La seule personne qui aurait pu s’en rendre compte et l’arrêter, le baron impérial au corps si vif et si léger, ne retint pas Han San, pour la même raison qu’il n’avait pas saisi le poignet de Sawada.
Han San put donc relever la tête sans entrave, le sourire aux lèvres.
« Cette tête est à vous, commandant ! »
Han San croisa l’unique œil de Sawada Kazuo. Il planta son regard dans le sien et parla avec les yeux.
« Vas-y, tire. »
Au moindre mouvement, au moindre tressaillement, Han San soulèverait la carcasse du loup pour s’en servir de bouclier. Dans le même temps, avec le couteau qu’il tenait, cette lame à ressort capable de fendre les os comme un radis gelé, il réduirait le crâne de Ginsei en bouillie.
Jusqu’à la dernière seconde qui lui serait accordée !
« Avec cette tête, tu pourrais prouver quoi que ce soit ? »
Que c’était bien le célèbre Ginsei. Il emporterait un tas de viande écrasée et déclarerait : « Voici la tête du légendaire loup anthropophage, dont la prime était exceptionnelle. » Est-ce que ses supérieurs le croiraient ? Le féliciteraient ?
« Ton dossier s’en sortirait vraiment indemne ? »
Ne lui plaqueraient-ils pas une liasse de papiers sur son visage au cache-œil pour lui demander comment il avait pu bâcler une mission pareille ?
Bien sûr, d’ici là, Han San serait déjà mort. Mais, Sawada, étais-tu prêt à payer le prix de cette mesquinerie ?
À prendre le risque de salir ton propre dossier ?
Pour gagner, comme tu l’as dit, le cadavre insignifiant d’un Joseonais ?
« Je pense que c’est extrêmement improbable ! »
Le silence s’aiguisa comme une lame.
Même les eaux de la gorge semblaient retenir leur souffle en s’écoulant.
L’unique œil de Sawada trembla. Les deux yeux de Han San ne vacillèrent pas.
« Moi, dit Han San en détachant clairement chaque mot. Le visage souriant. La voix, elle, sans le moindre sourire. »
« Je veux juste être payé. »
La gloire d’avoir capturé ce loup argenté ?
Le dossier ?
Les félicitations ?
Prenez tout.
Qu’ils déclarent l’avoir capturé eux-mêmes ou que ce soit leurs subordonnés, il s’en fichait.
« Je veux seulement les trois cents wons. »
La réputation ?
Pour cela, il suffisait qu’une rumeur discrète se répande depuis les rangs inférieurs. Les murmures — « En vérité, c’est un jeune homme de Joseon qui l’a capturé », « la police militaire lui a volé la gloire » — feraient l’affaire.
N’était-ce pas, à tout prendre, plus mystérieux, plus empreint d’une gravité acquise avec l’expérience ?
« Mais si tu essaies de renverser la table… »
Il n’hésiterait pas une seconde à agir.
Encore une fois, parce qu’il ne fallait jamais, au grand jamais, laisser un autre décider à l’instant crucial !
Ce monde.
Ce monde, ah… Comme il aurait été bon de pouvoir le convaincre avec des mots et de la raison. Comme cela aurait été merveilleux.
Hélas, ce monde était un endroit merdique, hier comme aujourd’hui, et même dans l’avenir qu’il avait vécu lors de sa vie précédente. Il n’y avait tout simplement rien que les mots seuls puissent résoudre.
L’action. Toujours, seule l’action pouvait faire bouger le monde.
Et cette action ne devait appartenir à personne d’autre qu’à lui.
Il ne s’userait donc pas la voix à supplier : « Épargnez-moi, je vous en prie. » Il ne ferait pas appel à leur honneur en disant : « N’est-ce pas une tache sur l’honneur d’un soldat ? » Il ne geindrait pas devant Son Excellence le baron en le suppliant d’arrêter Sawada.
De la seule pointe de sa lame, Han San engagea sa propre vie en garantie.
Il la tint ainsi en garantie tandis que le temps passait.
Un temps où chaque seconde semblait durer une minute, chaque minute une heure. Le temps seul continuait de s’écouler, porté par le courant.
« Un fou. »
Le cache-œil de Sawada tressaillit. De la colère. Du dégoût.
Et de l’intérêt.
« Je le croyais sans cran. »
La façon dont il s’était comporté à la taverne n’était-elle qu’une imitation ? Si c’était le cas, alors c’était intéressant, lui aussi. Ah, bon sang, l’intérêt, l’intérêt… Il était mal à l’aise à l’idée d’avoir attrapé ce travers auprès du baron pervers à côté de lui, mais il n’en restait pas moins que c’était intéressant.
Et si Sawada lui-même était intéressé à ce point, qu’en était-il du baron pervers en personne ?
« Ah ah ah ah ! »
Toono éclata de rire en se tenant le ventre. Son rire était clair et joyeux.
« Bon, arrêtons-nous là ! Il se fait tard ! »
Ce ne fut donc qu’après que les deux camps eurent abattu leurs cartes qu’une bouée de sauvetage sortit de la bouche du baron.
Sawada saisit la corde.
« Hum. »
Un bref grognement. Sa main quitta le fusil et se remit à faire rouler les noix. Crrk.
« Passe au poste. … Tendo. »
« Oui, monsieur ! »
L’aide de camp, qui avait suivi la scène avec nervosité, salua Sawada, soulagé. Puis il sortit une carte de visite de sa poche de poitrine et la tendit à Han San.
« Le règlement se fera au poste. »
Alors seulement Han San abaissa son couteau. Prenant la carte que l’aide de camp lui tendait, il dit à Sawada : « Merci, commandant. »
Toono s’approcha à son tour.
« Voici aussi ma carte ! Si possible, venez la récupérer d’ici après-demain ! Ensuite, je rentre à Gyeongseong ! »
Han San reçut également cette carte avec respect.
« Merci. »
Il avait maintenant deux cartes dans sa poche de poitrine.
L’une était la promesse de la vipère, l’autre la garantie du Renard d’Argent.
Et avec cela, la prime de trois cents wons était assurée.
« Emportez-le. »
Sur l’ordre de Sawada, les policiers militaires se précipitèrent et soulevèrent la carcasse de Ginsei sur leurs épaules.
Han San les regarda en silence. On ne la lui avait pas prise. Il l’avait vendue. Pour deux cartes et trois cents wons.
« On se retire. »
Sawada tourna les talons. Crrk ! Les noix s’entrechoquèrent, et les policiers militaires le suivirent. Toono trottina derrière eux en adressant un signe de la main à Han San. Puis, sur ce dernier geste, ils disparurent dans les ombres montagneuses de Seorak.
La lumière des lampes s’éloigna, le crissement des bottes militaires s’évanouit, et la gorge ne retrouva que son obscurité et le bruit de l’eau.
« Haa… »
Han San ne laissa enfin échapper le long souffle qu’il retenait que lorsqu’ils eurent disparu. Puis il s’affala tranquillement par terre.
« Bon sang… Il n’y a donc jamais personne qui vous laisse tranquille et s’en va sans faire d’histoires ? »
Enfin… ce n’était pas grave.
Dans le sens où tout allait bien comme dans celui où tout était fini, oui, ce n’était pas grave.
« J’ai réussi à passer. »
Un pont périlleux, semé de moments dangereux, mais il avait réussi à le traverser tant bien que mal.
« Et j’ai gagné de l’argent. »
Un pas de plus vers la digue qui empêcherait la tragédie de l’année suivante.
Le soulagement l’envahit, et aussitôt la douleur qu’il avait oubliée releva la tête.
« Urk. »
Un haut-le-cœur, une douleur. Une masse lourde et étrangère était logée au fond de son ventre.
« La balle… »
Le plomb qu’il avait avalé réagissait maintenant avec l’acide de son estomac.
« Bon sang, vraiment… »
Han San se frotta le ventre en grimaçant.
« Je vais quand même pas attraper une intoxication au plomb… Il faut que je l’évacue vite. »
Des fibres. Seule une grande quantité de fibres pouvait régler le problème…
« Je vais manger en rentrant. Je préparerai plein de plats d’accompagnement aux herbes sauvages… »
Chancelant, Han San se remit debout.
Il s’éloigna d’un pas traînant sur le chemin éclairé par la lune.
* * *
Derrière les policiers militaires qui emportaient le loup argenté, deux officiers marchaient côte à côte.
« Comme je le pensais, cet endroit est amusant ! Inje ! »
Toono prit la parole le premier. Il leva les yeux vers le ciel nocturne et lança ces mots d’un ton enjoué.
« Un pilier pareil à son âge. Le fils d’un chasseur du mont Baekdu ? Hmm, est-ce tout ce qu’il y a à savoir ? »
Tout en marchant, ses chaussures tapotaient le sol, toc, toc, toc, comme un renard des neiges qui en vérifiait la fermeté du bout des pattes.
« Y aurait-il autre chose ? Un peu plus ? Hmm ! Mais il n’a pas l’air d’avoir vingt ans ! Pour échafauder un plan, il faut du temps, surtout à cet âge, hmm ? Hmmmm. Alors, comme je m’y attendais, il s’est consacré uniquement à perfectionner ses talents de chasseur ? C’est la seule réponse logiquement possible, après tout. »
Sawada ne répondit pas. Il se contenta de faire rouler les noix dans sa main.
Toono lui jeta un regard en coin.
« C’est intéressant, n’est-ce pas ? Toi aussi, tu le penses, Kazuo-kun. »
« Ce n’est qu’un paysan ignare. Il y en a partout sur cette terre de merde… »
Sawada répondit sans expression.
Toono sourit en rajustant son monocle.
« Menteur ! Là, tu te dis que tu as bien fait de ne pas tirer, pas vrai ? »
« Je ne pensais à rien, et je ne l’ai pas fait. »
« Ah ah ! Encore un mensonge. »
Toono joignit les mains derrière le dos.
« Kazuo-kun. J’estime beaucoup cette part de toi qui déborde d’ambition, mais il m’arrive parfois d’avoir une pensée ! »
« Quelle pensée ? »
« Que si nous te coupions les couilles, Kazuo-kun, l’Empire pourrait peut-être mieux tirer parti de toi. »
Les pas s’arrêtèrent. Et le bruit des noix qui roulaient aussi.
« Tu ne crois pas que tes hormones mâles sont un peu trop élevées ? »
Sawada s’apprêtait à répondre, puis se ravisa.
« Mais enfin, hmm ! »
Heureusement, Toono poursuivit :
« Quand on songe à la soif de pouvoir sans fond des eunuques de l’Histoire, peut-être que la férocité de l’ambition n’a finalement pas grand-chose à voir avec la concentration d’hormones mâles ! »
Je ferais donc mieux de laisser cette idée de côté, conclut le baron Kannoizuna Toono.
Ce n’est qu’alors que Sawada put parler.
« … J’en tiendrai compte et j’agirai en conséquence. »
« Oui, je vous en prie ! »
Toono reprit sa marche, toujours aussi rayonnant.
Sawada serra les dents.
Mais il ne savait pas lui-même si sa colère visait le baron impérial qui marchait devant lui ou le colon de Joseon installé sur des terres défrichées par le feu qu’il avait laissé derrière.
« Maudits soient-ils tous. »
Le pressentiment qu’un lien tenace et durable venait de se nouer lui piqua l’intérieur de l’œil dissimulé sous le cache-œil.
[1] Un propulseur de sagaie est un outil servant à lancer des javelots : une hampe tenue à la main, munie d’un crochet ou d’un creux où vient se loger le talon du projectile. Elle prolonge le bras du lanceur et permet de propulser la sagaie avec beaucoup plus de vitesse et de force. Des chasseurs préhistoriques du monde entier s’en servaient.
[2] « Neuvième rang » (9두품) reprend le vocabulaire du système des rangs de tête dupum de l’ancien royaume de Silla, une hiérarchie sociale héréditaire. Ici, l’expression sert de façon approximative à indiquer la position de Sawada dans la hiérarchie coloniale.
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